Critique de la (dé)raison efficiente. A défaut d’être dialectique.

Publié: décembre 15, 2008 dans Insertion/missions locales, Politiques d'emploi

Régis Barbier fait parvenir une contribution sur les évènements en Grèce mais, surtout, revient sur l’interview de Laurent Wauquiez au Figaro, l’homme promettant un « indicateur simple » qui évitera d’arroser à coups de millions d’euros des missions locales dont on ne connaîtrait pas – enfin dont il ne connaît pas – l’efficacité.

La contribution de Régis

« En ouvrant cette porte sur la « porosité » (le mot approprié de Philippe ?) des manifestations des jeunes en Grèce, je voulais simplement ouvrir un débat sur les « risques » (chacun en appréciant la mesure) de reproduction en France et en Europe…

Toujours pour commenter l’actualité et appeler à des réactions sur le sujet et non sur les acteurs, je voudrais mettre en parallèle deux actualités : le regret de M. Kouchner d’avoir créé un Secrétariat aux Droits de l’Homme… Oui je vous approuve, Monsieur le Ministre, mais pas pour les mêmes raisons que vous :  en le rattachant aux affaires étrangères, on actait que le problème des Droits de l’Homme était étranger à la politique intérieure de la France… A mauvais rattachement, mauvaise politique… Ce qui me permet d’embrayer sur l’interview de Laurent Wauquiez dans le Figaro appelant à l’efficacité des politiques de l’emploi (efficience même puisqu’ils les rapportent aux subventions attribuées) : personne ne conteste cette volonté, surtout dans les Missions locales où le jeune passe avant la structure… Je comprends aussi sa position comme Secrétaire d’Etat à l’Emploi à ne s’intéresser qu’à ce dernier…(en ne dépendant que des financements de la DGEFP, les ML étaient certaines d’une évaluation uniquement basée sur l’accès à l’emploi)… Mais il faut relativiser les comparaisons : si les critères du contrat d’autonomie étaient appliqués depuis la mise en oeuvre de CIVIS, notre ML aurait perçu plus de 4 300 000 € de subventions contre seulement 600 000 € (postes Trace et Civis)… A moins de 350 € (Etat + Région + Communes) par jeune accompagné, est-il possible d’être plus efficient… Donc oui à cette « évaluation d’efficience », mais appliquée à tous les acteurs… »

Mon opinion

Je reviendrai peut-être sur la « porosité » des évènements grecs, c’est-à-dire sur le fait que les émeutes helléniques dépassent le strict périmètre national mais expriment un symptôme générationnel (1)… comme d’ailleurs semble l’avoir compris Xavier Darcos en retirant (« reportant » pour ne pas perdre la face) son projet de réforme. En fait de porosité, le gouvernement craint la contamination. Par contre, concernant l’évaluation…

Choux et navets…

L’observation de Régis, « … oui à cette « évaluation d’efficience », mais appliquée à tous les acteurs », découle d’un bon sens : responsabilité de Laurent Wauquiez sur une DGEFP exclusivement centrée sur l’emploi (et directement sous la tutelle de Bercy, c’est dire la considération pour le social) et conditions d’égalité de traitement entre « OPP » (opérateurs privés de placement) et missions locales, l’évaluation nécessitant que les ressources financières affectées aux « évalués » pour travailler soient comparables. Sauf à comparer des choux et des navets. Cependant notons que ce n’est pas parce que l’on est secrétaire d’État à l’Emploi que l’on est contraint de penser l’insertion exclusivement de façon sectorielle : s’il y a des budgets fléchés, il existe à côté du budget exclusivement « emploi et travail » (en baisse en 2009) d’autres budgets du même État susceptibles de compléter le financement de l’insertion dès lors que celle-ci ne peut être traitée – c’est une évidence – que de façon systémique.

L’ennui dont se meurent les parallèles…

En son temps, Pierre Mauroy avait accédé au rapport de Bertrand Schwartz en créant des missions locales pour « l’insertion professionnelle et sociale des jeunes ». Pas exclusivement professionnelle. L’IGAS, dans son Rapport annuel 2005 L’intervention sociale de proximité, plaide pour une « intervention globale centrée sur la personne ». Pas une intervention sectorielle motivée par l’efficience. Que l’on assiste à un glissement, non pas progressif vers le plaisir, mais tendanciel vers le seul emploi est autant une évidence qu’une anomalie. Alors que les gouvernants appellent les acteurs à la complémentarité et au partenariat, d’ailleurs plus souvent motivés par des espoirs d’économies d’échelle que par l’axiome du « tout supérieur à la somme des parties », il ne serait pas déraisonnable d’attendre de ces derniers qu’ils s’appliquent la règle qu’ils imposent. Question d’exemplarité, première condition de la crédibilité. Ne parle-t-on pas d’ « équipe gouvernementale » ? Autrement formulé, les administrations – emploi et affaires sociales – ainsi que leurs ministres sont-ils condamnés à fonctionner en tuyaux d’orgue, avec l’incommunicabilité et l’ennui dont se meurent les parallèles ? Lorsque le très récent (décembre 2008) Rapport d’information de l’Assemblée nationale sur la formation tout au long de la vie annonce – en gras dans le texte – qu’ « aucune réforme de la formation professionnelle ne peut ignorer les enjeux de citoyenneté, de promotion sociale et de croissance économique », nos édiles n’attendent-ils pas autre chose que la sectorialité ?  

Usagerocentre…

On pourrait ajouter à ceci que « oui à l’évaluation d’efficience » est sans doute juste… sauf à n’être que d’efficience. L’efficience est un critère dans la perspective du système, c’est-à-dire s’intéressant aux structures (et, en amont, à leurs financeurs) : dépensent-elles trop ou non ? (2) Mais, synchroniquement, les discours des « grands » ne sont guère avares d’ « usagerocentre » (3). En d’autres termes, il faudrait que les structures, missions locales et autres, s’organisent sur la base des besoins de leurs usagers. Fort bien.  Mais ces besoins, à vrai dire, n’ont que faire de leurs coûts induits. Répondre aux besoins (une « économie de la demande », non « de l’offre », B-A-BA) est on ne peut plus légitime… tout en pouvant se révéler contre-productive selon un strict registre d’efficience. Ainsi l’efficience seule est perverse, tout comme l’efficacité. Une « bonne » évaluation, tout au moins « intelligente », doit d’une part multiplier les critères (efficacité, effectivité, efficience, décentration, conformité… 4), d’autre part combiner données quantitatives et interprétations qualitatives (seules, les statistiques sont la science de l’erreur), enfin croiser des indicateurs de contexte (les ressources du territoire), de moyens (de la structure), de réalisation (ce qui est fait), de résultats (ce qui est obtenu), éventuellement d’impact (quelles modifications structurelles ?). A réfléchir, on s’éloigne ainsi d’un indicateur « simple » (sic Wauquiez) dont la simplicité apparente est soit purement et simplement une erreur, expression d’une culture déficitaire de l’évaluation, soit un piège dont le but est d’accentuer la mise en concurrence entre les structures… alors que celles-ci auraient bien besoin de solidarité. Dans les deux cas, les besoins du jeune sont bien absents. Car résoudre un problème de logement, prendre du temps pour redonner à un jeune confiance en lui-même, décrypter un besoin derrière une demande immédiate (le « dépassement », selon Schwartz), tout cela est terriblement chronophage, donc contre-efficient. Voilà au moins une certitude.

 Autre pierre à l’édifice…

A ceci, très réactivement, une contribution-réaction d’un acteur du réseau… sans prénom non plus. La voici, telle quelle…

« Je suis désolé de faire le constat inverse « personne ne conteste cette volonté, surtout dans les Missions locales où le jeune passe avant la structure… »

Je pense de plus en plus le contraire. Au niveau du guichet, on peut « avaler » cette jolie hypothèse ; par contre, au niveau management, on peut se poser la question.

Nous sommes à l’étape de l’injonction d’emploi chez les jeunes et pour les structures qui les accompagnent. N’est-ce pas le coeur du CIVIS ? Pour bénéficier d’un coup de pouce ( pas de + de 300 €/jeune et par an ), tu dois au moins trouver du boulot.  Pour les directions, ce sont de jolies « sorties positives »… pour la structure.

En contre-signant l’entrée dans le SPE, les ML et surtout leur management ont délibérément bradés les valeurs de travail social qui les animent. En intensifiant massivement le suivi informatique des jeunes, sans parler de la sous-traitance du suivi ANPE, le management des ML s’engage dans une démarche de placement des jeunes. Ces derniers ne deviennent que des sujets valorisables à souhait.

N’ayons pas peur de dire que le réseau des ML est mauvais dans le placement des jeunes parce que ce n’est tout simplement pas sa fonction principale.

Au cours des dernières années, l’innovation s’est particulièrement centrée sur les dispositifs d’accompagnement vers l’emploi. N’y-a-t-il pas là une étonnante redistribution des rôles ?

N’est-il pas plus pertinent de faire intervenir les acteurs locaux de l’emploi au sein des ML plutôt que de proposer une couche supplémentaire de médiateurs vers l’emploi ?

Par ailleurs, le partenariat avec l’éducation nationale et les CIO nécessiterait d’être renforcé. Les salariés du réseau des ML ont certainement plus à partager avec les enseignants de classes « en difficulté » qu’avec le monde du travail.

Je ne valide pas la démarche de Wauquiez, mais regardons déjà les managers se plier pour défendre leurs structures… bien plus que les jeunes. »

(1) Une du Monde du samedi 13 décembre 2008 : « Social, jeunesse, banlieues : la France gagnée par l’inquiétude. {…} La droite comme la gauche scrutent attentivement les évènements en Grèce. »

(2) Rappelons que la fameuse « RGPP » (révision générale des politiques publiques) a commencé par six questions dont les deux dernières étaient exclusivement fondées par la recherche d’économie : question 5 « Qui doit payer ? » et question 6 « Comment faire mieux et moins cher ? »

(3) « clienocentre », maladocentre », « élèvocentre », etc. Nous vivons un système pré-copernicien où pullulent les métastases de l’ego.

(4) Ces critères sont explicites… sauf peut-être celui de décentration. La décentration, concept issu de Piaget, est la capacité de raisonner et d’agir en se mettant dans la perspective de l’autre, en se décentrant (de soi-même). Elle est donc à la base des systèmes « qualité » où l’on parle de « relation client-fournisseur » (dans ce sens, pas dans l’autre). Avec la décentration, qui est à prendre avec précaution puisqu’il ne s’agit pas de remplacer une subjectivité (du professionnel) par une autre subjectivité (de l’usager) mais de raisonner sur la base de l’interaction entre le professionnel et l’usager. 

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commentaires
  1. BD dit :

    Je suis désolé de faire le constat inverse « personne ne conteste cette volonté, surtout dans les Missions locales où le jeune passe avant la structure…  »

    Je pense de plus en plus le contraire. Au niveau du guichet, on peut « avaler » cette jolie hypothèse ; par contre, au niveau management….on peut se poser la question.

    Nous sommes à l’étape de l’injonction d’emploi chez les jeunes et pour les structures qui les accompagnent. N’est-ce pas le coeur du CIVIS ? Pour bénéficier d’un coup de pouce ( pas de + de 300 €/jeune et par an ), tu dois au moins trouver du boulot Pour les directions, ce sont de jolies « sorties positives »…pour la structure.

    En contre-signant l’entrée dans le SPE, les ML et surtout leur management ont délibérement bradés les valeurs de travail social qui les animent. En intensifiant massivement le suivi informatique des jeunes, sans parler de la sous-traitance du suivi ANPE, le management des ML s’engage dans une démarche de placement des jeunes.
    Ces derniers ne deviennent que des sujets valorisables à souhait.

    N’ayons pas peur de dire que le réseau des ML est mauvais dans le placement des jeunes parce que ce n’est tout simplement pas sa fonction principale.
    Au cours des dernières années, l’innovation s’est particulièrement centrée sur les dispositifs d’accompagnement vers l’emploi. N’y-a-t-il pas là une étonnante redistribution des rôles ?
    N’est-il pas plus pertinent de faire intervenir les acteurs locaux de l’emploi au sein des ML plutôt que de proposer une couche supplémentaire de médiateurs vers l’emploi ?
    Par ailleurs, Le partenariat avec l’éducation nationale et les CIO nécessiterait d’être renforcé. Les salariés du réseau des ML ont certainement plus à partager avec les enseignants de classes « en difficulté » qu’avec le monde du travail.

    Je ne valide pas la démarche de Wauquiez, mais regardons déjà les managers se plier pour défendre leurs structures…bien plus que les jeunes.

  2. David dit :

    En partie d’accord avec BD… tout en comprenant la vigueur d’un propos certainement attisé par les inepties répétées d’un secrétaire d’Etat à l’Emploi qui, malgré ou à cause de son inexpérience, enfonce comme nombre de ses « glorieux ainés » des portes ouvertes sur la « misàlemploi ». Quezaco que ce ce concept qui, au mieux renvoie les ML à leur fonction d’employeur par la misàlemploi de leurs propres salariés, au pire au Service du Travail Obligatoire de triste mémoire et triste période. Raisonnablement qui peut prétendre « mettre » quelqu’un à l’emploi ? Il n y que celles et ceux qui n’ont jamais eu à chercher un emploi qui ne peuvent savoir que l’accès à l’emploi résulte d’abord et avant tout d’une rencontre dont seules les 2 parties concernées (l’employeur et l’employé) sont responsables avec, au passage, la foultitude d’ingrédients qui participent à ce que ces 2 parties aient connaissance l’une de l’autre, émettent des besoins et des aspirations, évaluent ce qu’elles pensent pouvoir apporter/retirer d’une collaboration…etc. N’importe quel intermédiaire, même parmi les opérateurs privés si couteux (pardon, chers…) à M. WAUQUIEZ devront convenir modestement qu’ils ne pourront agir éventuellement que sur la 1ère étape, un peu moins encore sur la seconde et, pour la suite… Bien sûr ces intermédiaires déploient moultes compétences et énergie pour stimuler les rencontres, pour insuffler confiance en soi aux chercheurs d’emploi, rassurer parfois des employeurs par toujours à l’aise dans le recrutement et l’intégration ! Et c’est déjà beaucoup ! Mais de grâce, banissons cette misàlemploi, résidus ultime d’une vision excessivement simpliste des relations du travail et des politiques de l’emploi ! Car si nous avions ce pouvoir de misàlemploi, il faudrait nous reconnaître le pouvoir contraire mais équivalent à démettre de l’emploi,ce qui, convenons-en, nous promettrait quelques lendemains de la plus haute performance !
    Au delà de cette parenthèse, je souscris assez volontiers à l’idée de considérer que l’inscription des ML dans le SPE relève d’une erreur historique et stratégique majeure dont nous voyons se profiler les probables conséquences actuellement avec les répliques telluriques de la constitution de Pôle Emploi. Je fais partie des directeurs de ML (et oui le management n’est pas monobloc comme les salariés, les patrons, les jeunes..etc) qui ne se sont pas sentis gonflés d’aise et de fierté lorqu’ils ont cru accéder à cette haute reconnaissance de l’entrée dans le sacro saint SPE ! Ce fut plus vraisemblablement un leurre tissé par les hiéraques de l’ANPE et de la DGEFP grâce auquel certains représentants du réseau autoproclamé représentatifs nous ont amené à nous engager dans de souriantes conventions de sous-traitance. Je serais assez partisan que nos débats nous engagent à envisager un retrait des ML du SPE ! « Hérésie » entends-je déjà, « tu veux nous voir disparaître » ? Pas du tout, je pense qu’il s’agit même d’une question de survie de la spécificité Jeunes et du mode opératoire des ML.
    Quels pourraient être nos horizons ? Rappelons que nous avons été créés dans l’interministérialité ? Et s’il faut être rattaché à un Ministère, pourquoi pas à celui de l’Education Nationale et de la Jeunesse, ce serait plus incohérent ? Ou encore, faut-il craindre un transfert de responsabilité aux régions qui ont tant à faire pour rendre possible la formation tout au long de la vie ?
    Alors, en dehors du SPE, point de salut ? Rien n’est moins sûr. En revanche, ce qui apparâit de moins en moins incertain c’est le processus d’allégeance accentuée des ML à Pôle Emploi. Sommes nous voués à collaborer à la gestion de la liste des demandeurs d’emploi comme horizon indépassable de notre professionnalité ?

  3. rbeaune dit :

    Objectif atteint pour ouvrir le débat sur deux points essentiels :

    – l’accès à l’emploi est-il un moyen ou un objectif ? Pour Pôle emploi c’est un objectif, pour une ML c’est un moyen pour permettre au jeune d’atteindre une autonomie financière… Je pense que nos réflexions sur l’insertion professionnelle et sociale permettront de faire avancer ce débat… Sur la médiation à l’emploi, je suis complètement en désaccord sur la vision qui en est donnée : depuis 2002, nous travaillons sur l’apprentissage dans l’hôtellerie-restauration avec un syndicat employeur, un CFA et la CCI… Notre objectif n’est pas de diminuer le taux de rupture des contrats d’apprentissage, mais double : réduire le taux d’abandon du secteur -ce qui se traduit par des ruptures chez un employeur pour mettre en place un nouveau contrat -éventuellement- chez un autre employeur du secteur et ne pas laisser un jeune sans accompagnement après une rupture de contrat… Donc pour reprendre la formule de David, nous avons « le pouvoir contraire mais équivalent à démettre de l’emploi »…

    – sur la politique de la chaise, d’accord du strapontin (je le reconnais) vide, je vous renvoie à la réédition du rapport de Bertrand Schwartz sur mes propos concernant la position de marginal sécant…
    Par contre, oui je suis un inquiet sur une recentralisation des politiques de l’emploi, l’abandon de la territorialité, la mise en oeuvre d’une politique à deux, voire trois vitesses… Débat ouvert aussi…

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