Jeunesse et crise

Publié: décembre 10, 2008 dans Actualité: pertinence & impertinence, Illusionnisme, Insertion/missions locales

Régis Barbier, aussi fin que régulier contributeur, adresse ce commentaire… qui « tombe à pic » tant il est vrai que la production d’articles a quelque peu fléchie ces derniers jours. En fait de « trêve des confiseurs », c’est plus exactement un séjour réunionnais de deux semaines avec, contrairement aux idées reçues des cocotiers (« trêve des maillots de bain »), beaucoup de travail et, au retour, beaucoup de travail encore – mais pas le même – qui s’accumule. Ce n’est donc ni du repos, ni un manque d’inspiration – l’actualité est féconde – mais la denrée la plus chère : le temps.

La parole à Régis…

Un peu la trêve des confiseurs actuellement…

Une occasion d’ouvrir la discussion sur deux points qui touchent à la crise, mais aussi à nos sociétés :

1- Ce que connaît la Grèce actuellement est-il « contagieux »? Une jeunesse exaspérée qui ne veut pas limiter ses espoirs à 700 € par mois, une incompréhension, pour ne pas dire plus, entre le gouvernement et le peuple, des affrontements qui montent en violence avec la mort d’un jeune manifestant… D’autres pays européens connaissent-ils actuellement des « troubles » nés de la crise ?

2- Sur la situation de la jeunesse en France : l’UNEF, le Vice-président du CNML et le secours catholique ont mis en avant l’absence de réponse apportée par le « plan de relance » sur la situation des jeunes, voire même la diminution des moyens… Une crise de cette ampleur, une crise dont personne ne peut prédire la durée, ni la force doit se fixer des objectifs à très court terme pour les premières victimes que sont les jeunes, adeptes -par obligation- de la précarité des contrats… Deux axes doivent être privilégiés : la sécurisation (pas un de mes mots préférés…) des conditions de vie avec des mesures de soutien réelles et réactives et l’accès à la formation (en améliorant les conditions) pour préparer la reprise… C’est un coût important, mais c’est un investissement majeur pour donner un espoir à la jeunesse et préparer -ce qui me semble inéluctable – un retour de beaucoup de productions quand sera mesuré le coût réel des délocalisations tant au niveau économique que social ou environnemental…

Ces deux points peuvent se rejoindre… J’aimerais avoir votre avis… et échanger dessus…

Mon opinion…

Zorba le Grec, Bakounine le Russe…

Émeutes à Athènes… Les commentaires immédiats des médias, exceptés à France Culture, n’ont pas fait l’économie de l’épouvantail anarchiste (dupliquant soigneusement les commentaires des cabinets ministériels) alors que, de toute évidence, les fils plus ou moins spirituels de Bakounine, Kropotkine et autre Makhno ne peuvent seuls fournir l’explication de ces évènements (1). Car, bien entendu, il s’agit d’une révolte générationnelle – « les jeunes à 600 euros », dit-on –  comme celle(s) qui, immanquablement, ne manquera(-ront) pas de surgir en France. Il sera temps, à ce moment, de s’étonner, de s’interroger, de re-re-re-déclamer, la main sur le cœur et – c’est mieux – l’œil humide, « l’impératif national » que serait la jeunesse. Il sera également tout-à-fait ordinaire, en urgence, de féliciter les piou-piou de l’insertion, vaillants soldats du feu social sur lesquels, l’incendie éteint (provisoirement), pèsera à nouveau le soupçon de « l’inefficacité » (cf. les multiples déclarations de L. Wauquiez le mal-informé – 2). Si donc la jeunesse française ne se révolte pas, sinon sporadiquement et dans les quartiers de relégation, ce n’est que partie remise et, s’il n’y a aucune raison de s’en réjouir, il n’y en a pas plus de s’étonner. L’inverse serait surprenant car, si et s’agissant de la crise économique et sociale « personne n’est capable de dire de quoi demain sera fait » (Françoise Fressoz, « Face à la crise, la prime au pragmatisme, Le Monde, 9 décembre 2008), il n’est pas besoin d’être prophète pour s’attendre à un vigoureux retour de bâton : les baby-boomers, sous le harnais blanchissant devenus des papy-crashers, se sont tant escrimés à obérer l’accès à l’indépendance et à l’autonomie de leur progéniture qu’il serait étonnant qu’ils n’en payent pas le prix. Avec intérêt. « Biberonnés à l’utopie, vous avez ensuite gueuletonné tout en nous mettant au régime sec. A l’échelle de l’histoire humaine, vous êtes la première génération s’employant avec autant de persévérance et de réussite à contrarier l’accès à l’adultéité de sa progéniture. » Ainsi s’adressait un jeune – pas si virtuel que cela –  à ses parents dans Le Monde le 21 mars 2006 (3).

De l’avantage des cerveaux disponibles…

A l’heure où, Edvige sorti par la porte et réintroduit par la fenêtre sous le nom d’Evdisrp, on apprend que les pandores ne désarment pas puisque pas moins de 44 fichiers de police et de gendarmerie ont été recensés par la commission Bauer (au secours, Orwell !), il est vrai que la notion de « sécurisation » peut susciter quelque méfiance… Cependant, au-delà du mot, la sécurisation des parcours semble bien un objectif de justice sociale, ne serait-ce déjà qu’économiquement… mais on ne peut s’empêcher de songer que ce n’est pas la première fois, loin de là, qu’on en parle (Dominique Charvet, Jeunesse, le devoir d’avenir…) et qu’entre la légitimité de l’objectif et les choix politiques existe, persiste et s’amplifie un fossé abyssal : des milliards trouvés et mobilisés pour sauver le soldat finances pendant que le social est à la peine, que le comité des œuvres sociales de Renault à Sochaux vend aux salariés en chômage technique des légumes à bas prix… Tout cela en « fêtant » l’anniversaire de la déclaration des droits de l’homme pendant qu’un milliard d’humains meurent de faim alors que ce qui est consenti à Général Motors suffirait pour les nourrir… Sous l’effet conjugué de l’accès aux sources d’informations multiples et en temps réel (internet) ainsi que de l’élévation du niveau de formation des citoyens, le voile de l’illusion devient fin et transparent à s’en déchirer à tel point que la seule étrangeté qui demeure est la question « comment se fait-il que l’édifice tienne encore ? » Sauf à souhaiter l’émeute, on en vient à se féliciter que le quotidien soit suffisamment oppressant pour empêcher le quidam de penser, de mettre en relation ces contradictions, de relier des antagonismes, c’est-à-dire de penser la complexité. Car, si tel était le cas, la porte s’ouvrirait sur le chaos. Tout compte fait, les cerveaux vidés et disponibles pour la publicité ont du bon : ils évitent le pire.

La formation entre PPO et pis-aller…

Quant à la formation, certes elle constitue un levier absolument nécessaire pour sinon endiguer du moins limiter les risques d’exclusion : celle-ci commence, le plus souvent, par la déqualification, c’est-à-dire l’écart entre les compétences exigibles et les compétences disponibles (4). Cependant souvenons-nous qu’en 1981 c’était exactement cette même thématique qui avait justifié la commande du Rapport Schwartz et, en 1982, la création des PAIO exclusivement mobilisées sur l’orientation vers la formation… en attendant (sic« la relance économique ». De la sorte, si la formation est un point de passage obligé (PPO) de l’insertion, elle est également un pis-aller… dès lors qu’elle intervient en substitution de l’emploi, en attendant hypothétiquement celui-ci. Ce qui, soit dit en passant, est exactement à l’opposé de la pensée – juste – de Bertrand Schwartz pour qui la formation découlait logiquement et naturellement de la confrontation à la réalité des difficultés professionnelles. Mais a-t-on d’autres choix ? Reste que, pour le sujet qui nous intéresse, les missions locales et l’insertion, on peut à juste titre s’interroger sur l’effectivité d’une stratégie de formation qui mobilise et, surtout, innove pour que la formation soit réellement « tout au long de la vie », c’est-à-dire organisée pour sédimenter à partir de multiples situations professionnelles et extra-professionnelles ces expérimentations en expérience, pour doter les jeunes en « capital culturel » visible, fiable, négociable. Du chemin à faire…

(suite débat) Régis Barbier :

Un point de désaccord : je pense que la courbe démographique et la « fermeture » des frontières offrent des perspectives différentes qu’en 1981… 

(1) L’épouvantail anarchiste, avec Ravachol, Bonnot, etc., est un assez bon stratagème, non réservé au Péloponnèse comme on a pu le constater avec l’arrestation aussi médiatisée que peu fondée de ces « ultra-gauchistes » (cf. MAM) corréziens réfractaires à la SNCF.  

(2) Lire à ce propos le récent article de Benoît Willot, « Pôle Emploi : management incantatoire ? » : Marie-Laure Meyer, conseillère régionale PS d’Ile-de-France et présidente de la maison de l’emploi et de la formation de Nanterre (Hauts de Seine) « remarque qu’il n’y a « aucune association des personnels dans leur ensemble ». Elle s’inquiète du  « discrédit jeté sur les partenaires sociaux ». L’ancienne maire-adjointe de Nanterre condamne le « mépris des collectivités territoriales qui pourtant ont mis en place les outils que l’Etat n’a jamais su faire fonctionner – ingénierie de proximité, articulation formation-emploi, parcours sécurisés d’insertion – et qui financent les 2/3 des budgets consacrés aux publics les moins qualifiés ». « Elle voit un seul responsable, Laurent Wauquiez, qui « aura cru que la démocratie lui donnait le droit d’être le chef et non un simple pilote, un facilitateur d’avenir. »(http://www.emploietcreation.info/article-25381485.html).

(3) Philippe Labbé, « Ah ! Nos chers parents », Le Monde, 21 mars 2006.

(4) Les cinq principaux facteurs de risques susceptibles d’entraîner vers la spirale de l’exclusion sont la sélectivité du marché du travail, la déqualification, le poids du destin familial et social, l’accident de vie et la saturation. Il nous faudra revenir là-dessus…

 

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commentaires
  1. rbeaune dit :

    Cependant souvenons-nous qu’en 1981 c’était exactement cette même thématique qui avait justifié la commande du Rapport Schwartz et, en 1982, la création des PAIO exclusivement mobilisées sur l’orientation vers la formation… en attendant (sic) « la relance économique ». De la sorte, si la formation est un point de passage obligé (PPO) de l’insertion, elle est également un pis-aller… dès lors qu’elle intervient en substitution de l’emploi, en attendant hypothétiquement celui-ci. Ce qui, soit dit en passant, est exactement à l’opposé de la pensée – juste – de Bertrand Schwartz pour qui la formation découlait logiquement et naturellement de la confrontation à la réalité des difficultés professionnelles.
    Un point de désaccord : je pense que la courbe démographique et la « fermeture » des frontières offrent des perspectives différentes qu’en 1981…

  2. David dit :

    Merci Régis d’exposer quelques sujets à réflexion, motifs à faire un peu chauffer les neurones quand le froid hivernal saisit tout le monde !
    Sans avoir eu la possibilité jusqu’alors d’aller m’informer plus avant sur les « évènements » grecs, l’impression dominante réside dans le parallèlisme des enchainements selon lequel l’explosion sociale est déclenché brutalement par le décés d’un jeune sous les balles, les couips ou les menaces de la police nationale. Ce qui nous est relaté de ce qui se passe en Grèce ne peut que nous rappeler les tragiques évènements de 2005 dans notre pays ou encore, plus loin, les émeutes de Los Angeles en passant sur d’autres épisodes du même acabit qui ont bousculé la plupart des payx occidentaux ces dernières années… Quel est le projet de civilisation qui unit ces différents pays pour produire une telle distance, puis une telle défiance et, enfin, une telle violence entre une société dite organisée et sa jeunesse ? Et qu’apprenons nous de l’expérience si ce n’est d’aller toujours plus loin dans la conflictualité qui attise rancoeur et rancune ? Pourquoi n’arrivons nous pas à inverser la vapeur et investir de toute la confiance à laquelle ils aspirent ces jeunes et, ils nous le démontre chaque jour, qu’ils savent nous rendre ? Les possédants d’aujourd’hui, ces fameux baby boomers qui, comme l’INSEE et la Cour des comptes viennent imparablement de l’expliquer captent de manière totalement disproportionnée les richesses, les pouvoirs… ont-ils peur à ce point de perdre un tant soit peu de ce qu’ils auraient tant mériter de conquérir (cf. 1 page du Monde de ce WE des réactions outragées de quelques représentants de cette génération globalement argentée) ? Désolé, j’ai peur ne pas avoir de réponse mais suis preneur des analyses des uns et des autres.
    Je reviendrai une fois avec vous sur le sujet de la formation.

  3. Docinsert dit :

    A propos des évènements de Grèce : « L’UNEF appelle à la solidarité avec la jeunesse de Grèce (10/12/2008)
    Les manifestations qui ont lieues en Grèce dépassent aujourd’hui de très loin la frange la plus militante de la population et ont gagné la quasi-totalité des villes du pays. La place qu’y occupe la jeunesse est centrale.

    Au-delà d’un contexte politique et social propre à la Grèce, ce sont les conditions d’études et d’emploi dégradées de la jeunesse qui sont notamment aux sources du malaise. Ce mouvement intervient dans un contexte de dégradation des conditions de vie et d’étude et fait écho au fort taux de chômage des jeunes face auquel le diplôme n’apparaît plus comme un rempart suffisant.
    Ce mouvement est celui d’une jeunesse qui a désormais le sentiment que son horizon est bouché. Il met en lumière les difficultés des jeunes qui se retrouvent aujourd’hui en première ligne de la crise économique et de la remontée du chômage.
    Après la « génération CPE » en France, c’est aujourd’hui aussi la « génération 600 euros » en Grèce qui manifeste un même refus de la précarité et son inquiétude face à l’avenir.

    L’UNEF manifeste son entière solidarité avec les jeunes de Grèce mobilisés.

    L’UNEF condamne la répression exercée par les forces de police et le mépris du gouvernement grec qui jette de l’huile sur le feu et dont les propos témoignent d’une rupture consommée entre le pouvoir et la société. Quand les « ennemis de la démocratie » dénoncé par le Premier Ministre sont des jeunes de 15 ans, c’est que la démocratie en question est bien malade. La démission du gouvernement est aujourd’hui nécessaire.

    L’UNEF appelle les jeunes à manifester leur solidarité avec la jeunesse de Grèce en se rassemblant vendredi 12 décembre à 17h30 devant l’ambassade de Grèce à Paris (17 rue Auguste Vacquerie, 75017 Paris – Métro Kléber).

    En France, les jeunes n’accepteront pas que la crise économique soit une double peine, qui justifie aujourd’hui de se serrer la ceinture parce que « les caisses sont vides » et dont il faudrait subir demain les conséquences et la reprise du chômage. L’UNEF demande au gouvernement de prendre en considération les difficultés et l’inquiétude des jeunes en leur apportant les réponses nécessaires pour faire face à la crise et préparer l’avenir. »
    http://www.unef.fr/delia-CMS/index/article_id-2545/topic_id-135/l'unef-appelle-a-la-solidarite-avec-la-jeunesse-de-grece-10-12-2008.html

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