Le drame des riches, l’accoutumance des pauvres… et autres relativités

Publié: novembre 29, 2008 dans Agit'Prop

De la relativité des finances publiques…

Soyons honnêtes, la crise financière n’a pas que des inconvénients mais est une opportunité, d’une part, pour se cultiver en élargissant son champ sémantique (hedge fund, subprimes…) et, d’autre part, pour vérifier la théorie de la relativité appliquée aux finances publiques, le périmètre budgétaire de la mission « Travail et emploi » étant en baisse de 5,2% par rapport à 2008 (« Une réduction durable des crédits budgétaires sur la période de 2009 à 2012 », « Un budget de crise », selon les termes du Rapport général pour la loi de finances présenté par le très social Serge Dassault – 1) alors que synchroniquement des sommes astronomiques sont déversées dans des banques pour qu’elles facilitent l’accès au crédit afin de soulager la trésorerie tendue des entreprises… ce qu’elles ne font d’ailleurs pas (2). Privatisation des bénéfices, socialisation des pertes… on connaît la chanson.

De la relativité des effets la crise sur les pauvres…

On savait que, de financière, la crise allait devenir économique puis immanquablement sociale, d’autant plus que voilà un bout de temps cette dernière pouvait faire son lit de la crise morale. On n’imaginait cependant pas toutes les répercussions de cette crise qui, comme le note Stéphane Mabon dans la contribution ci-dessous, affecte particulièrement les multimillionnaires. Force est pourtant de constater, avec un peu de bon sens, que la crise est évidemment plus dure pour les riches que pour les pauvres : les premiers ont des besoins importants, devenus incompressibles, alors que les seconds sont habitués à la pauvreté… puisqu’ils sont pauvres.

 

La crise n’épargne vraiment personne !

Stéphane Mabon

Le Monde daté du 28 novembre, page 16, nous révèle une étude au titre évocateur « Sale temps pour les maîtresses et les amants des multimillionnaires ».

Cette étude, réalisée en novembre par le cabinet Prince&Associates auprès de 191 multimillionnaires dans le monde avouant une relation extra-conjugale depuis plus d’un an, révèle que 80 % d’entre eux prévoient de réduire les dépenses, cadeaux, bijoux, dîners dans les grands restaurants, balades en jet privé et autres caprices jusqu’ici accordés à leurs amants ou maîtresses. Tous évoquent la nécessité de « réduire les dépenses inutiles ». Les personnes concernées apprécieront !

Parmi les sondés, qui subviennent à 70% ou plus aux besoins financiers de leur petit(e)s ami(e)s, 12 % envisagent, plus radicalement, de mettre fin à la relation adultère « pour des raisons financières ».

Et, plus la relation est ancienne, plus elle est en péril. Au-delà de trois ans, 7,3 % des personnes interrogées pensent rompre.

Avec satisfaction, nous apprenons que les femmes multimillionnaires font preuve de davantage de « délicatesse » en ces temps de crise avec leurs amants contrairement à leurs homologues masculins avec leur maîtresse.

Nous sommes là au « cœur » de la problématique de la sécurisation des parcours.

A quant un contrat de travail de maîtresse ou d’amant, de préférence en CDI (c’est plus sécurisant qu’en contrat de mission d’une durée maximale de 18 mois, voire un CDD à objet défini – dans le cas présent, il l’est assurément – introduit récemment dans le Code du Travail qui ne peut s’étaler au maximum que sur 36 mois) doté d’un parachute en or, pour les maîtresses ou amants des multimillionnaires ?

Décidément, la crise touche tout le monde !

Les 100 000 intérimaires ayant perdu leur emploi en France depuis un an, les 46900 nouveaux demandeurs d’emploi du mois d’octobre, les 100000 SDF en France qui essaye de survivre tant bien que mal en cette période hivernale, apprécieront !

Quelle société décadente dans laquelle nous vivons !

 (1) Sur une période d’un an, nous sommes passés de 650 000 ETP intérimaires à 550 000 ETP aux dires d’Arnaud de la Tour, Président de PRISME (Syndicat des Professionnels de l’Intérim).

(2) Le nombre de DE repasse le chiffre des deux millions. En un an, les moins de 25 ans DE sont 8,3 % en plus. Source DARES.

 

De la relativité des prophètes…

Autre bénéfice de la crise, si celle-ci a enrichi notre vocabulaire, elle a aussi relativisé le discours des économistes… devenus modestes et silencieux alors qu’on les connaissait particulièrement enclins aux jugements péremptoires et aux prévisions formulées en vérités révélées. Ainsi tous les prophètes du marché pur, de « l’optimum de Pareto », de « la main invisible » et autres « concepts » (en fait postulats) surfant sur la vague néo-libérale, s’accordent désormais sur une politique économique bannie, le keynésianisme, où la place de l’État est prépondérante : « La crise va être bien pire qu’en 1993. Nous sommes dans le cas où une relance keynésienne est nécessaire. Cela ne fait même plus débat entre économistes » indique, selon Le Monde du 27 novembre, un conseiller de M. Sarkosy (3). Cruel, Le Canard Enchaîné du 26 novembre 2008 rappelle une note de Patrick Artus, économiste en chef de la banque Natixis (oui, cette même banque créée par François Pérol, secrétaire général adjoint de l’Elysée, qui est parvenu en deux années a creuser un gouffre de plusieurs milliards d’euros – 4). Le 22 mars 2007, la pythie Artus dressait ainsi l’inventaire des peurs et fantasmes des marchés financiers : « La liquidité va se raréfier ; l’économie chinoise va forcément ralentir ; il peut y avoir une récession aux Etats-Unis ; la profitabilité va se retourner à la baisse ; la crise du crédit immobilier « subprime » (et des crédits à aux variables) aux Etats-Unis va déclencher une crise bancaire et financière. » Et il concluait « Or toutes ces affirmations sont fausses… Toutes ces frayeurs sont sans objet. » Comme le note perfidement Le Canard Enchaîné, « Bien vu : les cinq « fausses » craintes se sont toutes réalisées depuis 2007. »

De la relativité du Plan Espoir Banlieues…

Toujours à la même source (indispensable par les temps qui courent), Le Canard Enchaîné consacre un article au Plan Espoir Banlieues dont on sait d’ores et déjà par différents canaux qu’il dérive… par exemple sur le fait qu’il doit en principe cibler des jeunes inconnus des missions locales ou qu’il ne s’adresse qu’à des jeunes de très faible niveau de formation. L’article, « Le plan Espoir Banlieues caillassé » rappelle que, face à l’objectif de 45 000 contrats d’autonomie en trois ans, on en est aujourd’hui selon Fadela Amara à 400-500, soit 1%, que la « Journée nationale du respect » programmée le 5 décembre n’aura pas lieu, que la promesse de « la présence partout d’Internet » pour réduire la fracture numérique est « un bug, pas la moindre puce »… De la sorte, le bilan d’étape de ce plan prévu fin décembre n’aura peut-être pas, et pour cause, lieu – « Matignon assure que rien n’est programmé » – et « ce « bilan » risque de ressembler à un dépôt du même nom. » « Tristes topiques », a-t-on envie de dire aujourd’hui pour fêter le centenaire Levi-Strauss.

De la relativité des tensions…

Comme l’écrit Stéphane Mabon et comme chacun a pu le lire partout, le chômage – officiel… sans même parler du précariat – remonte et, inévitablement, les jeunes sont les plus impactés. No comments… comme cela défile sur Euronews. Il va cependant falloir revoir un certain nombre d’injonctions… comme, par exemple, celle d’intervenir prioritairement pour réduire les offres d’emploi non satisfaites dans les secteurs en tension… En effet, « les entreprises du bâtiment anticipent un repli de leur activité de 6% en 2009, par rapport à 2008… Ce secteur, qui a créé 200 000 emplois depuis 2000, va non seulement cesser de recruter mais perdre de 25 000 à 30 000 postes en 2009, selon les prévisions de la Fédération française du bâtiment. » (5) Après les diagnostics socioéconomiques territoriaux, il va falloir mobiliser la théorie des particules pour trouver « l’entreprise » qui recrute. Du macro au micro.

Vive la crise ?

Libération, il y a fort longtemps, en 1984, titrait avec Yves Montand en couverture « Vive la crise ». Faisant de nécessité vertu, on pourrait aujourd’hui reprendre ce slogan sur la base d’un splendide paradoxe  : relativisant bien des choses en fait superficielles, la crise contraint à revenir aux fondamentaux, c’est-à-dire à (se) poser les bonnes questions – ce que faire société signifie, ce que recouvre pour un jeune s’intégrer… – et parvenir à une aussi pacifique que radicale révolution paradigmatique. Peut-être une occasion… « historique », diraient certains.

 

(1) Sénat, Commission des Finances, du contrôle budgétaire et des comptes économiques de la Nation, annexe n° 31 « Travail et emploi », rapporteur spécial M. Serge Dassault. M. Dassault s’est récemment distingué quant à son opinion sur le traitement à réserver aux chômeurs (cf. sur ce blog « Dassault : fours de France… et Bruhnes au rapport. » 23 juin 2008). Ceci étant, c’est de famille, son fils, Olivier, étant un brillant esprit progressiste, propriétaire de la revue Valeurs actuelles

(2) Pour le président de la CGPME,  « … le dialogue entre les PME et les banques reste tendu… Les succursales des banques deviennent très prudentes. Elles réclament de plus en plus le cofinancement des crédits par un pool d’établissements et augmentent le niveau de leur couverture en exigeant cautions personnelles, hypothèques, etc. On ne compte plus le nombre de banques qui demandent aux entreprises de réduire leur découvert, quand elles ne mettent pas fin au financement à court terme. », Le Monde, 27 novembre 2008.

(3) A la rubrique des experts de tout poil, courtisans du pouvoir, une mention spéciale pour Jacques Attali qui publie un nouvel essai, La crise, et après ? Gageons qu’il parviendra à assumer un nième volte-face : en 1972, alors « de gauche », Attali écrivait « Il est un mythe, savamment entretenu par les économistes libéraux, selon lequel la croissance réduit les inégalités. Cet argument permettant de reporter à « plus tard » toute revendication redistributive est une escroquerie intellectuelle sans fondement. » (Les objecteurs de croissance, La Nef, n° 52, 1972). Le même Attali, vingt-cinq années plus tard, préside pour le gouvernement de M. Sarkosy (après avoir été le sherpa des gouvernements de gauche) une commission sur « les freins à la croissance » pour « recenser tous les obstacles à l’expansion » économique, et notamment « l’amoncellement de réglementations » dont l’arrêt du travail le dimanche. Tout cela est fort bien rappelé dans le numéro hors-série de La Décroissance (juillet-août-septembre 2008).

(4) Patrick Artus siège au Conseil d’analyse économique, instance placée sous la responsabilité du Premier ministre. C’est rassurant.

(5) « En France, la crise de l’immobilier pourrait durer jusqu’en 2011 », Le Monde, 27 novembre 2008.

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commentaires
  1. le bateleur dit :

    Oui c’est bien dur pour les riches
    et même en matière pénale

    Votre développement recoupant un point récent de l’actualité, je me permets de développer ce parallèle :

    ———-
    Un sujet de philo, de quoi tenir une paire d’heures une classe de terminale de zup :

    « La peine infligée par la justice des hommes est elle la même pour un chômeur sans domicile fixe et pour un cadre de haut vol ? « *

    Assez facilement, ces jeunes qui n’ont rien à perdre, seraient bien obligé de reconnaître que par exemple une peine de prison n’a pas la même valeur pour l’un des leurs que pour un « fils de ».

    D’où la nécessité de protéger par tous les moyens ces « fils de », y compris des rigueurs de la loi.

    Un développement pourrait également être fait dans le but de montrer qu’une peine peut alors toucher le père à travers la faute du fils.

    Et quand ce père occupe une place qui fait de lui une icône du pays, tout entreprendre pour que rien ne l’atteigne, autorise alors de façon évidente, l’usage de « la raison d’Etat », de façon directe ou discrète.)

    Quand un gendarme met le nez sous une tente, extrait celui qui y dormait
    la peine est bien moins grande que lorsqu’on pénètre sans prévenir dans une maison où un père de famille passe la soirée avec ses enfants
    ou quand celui-ci se fait traiter de racaille devant eux.

    Qu’est la fouille d’un déguenillé à côté de celle des gens de bien, que rien n’a jamais préparé à mettre le pantalon à bas, à être palpé comme si l’on avait la galle ou un mini-exocet entre les fesses ?

    Pour l’un dont la démarche est souvent hésitante, la menotte est presque une aide, pour l’autre elle est la marque d’une déchéance.

    Pour le premier, un peu de brutalité lui confirme qu’il appartient toujours au monde des vivants et que d’autres hommes se préoccupent encore de lui, pour l’autre c’est quasiment un viol.

    Voilà pourquoi il est indispensable, bien plus qu’en de plus banales occasions (jeunes, SDF, sans papiers, marginaux …) de se révolter de ce qu’un journaliste et non des moindres, ait pu ainsi été pris … pour ce que de façon évidente, il n’est pas.

    Nous devons d’ailleurs saluer la réaction du mari de Carla Bruni ( patron de François Fillon) qui a immédiatement rappelé son souhait de dépénaliser les délits de presse (il veut également le faire pour le droit des affaires).

    Oui,

    un bien beau sujet de philo, avec pour une fois, une thèse qui l’emporterait nettement, pour le bien de tous et de notre belle démocratie

    et qui pourrait aider à légitimer une fin heureuse

    dans cette malheureuse affaire de monsieur Filippis.
    ————-

    Le pire étant que que ce soit du côté de l’argent ou de la loi, il est à peu prés certain qu’un grand nombre de personne liraient ces propos au premier degré.

    pecato !

  2. le bateleur dit :

    J’oubliais, une demande
    sauriez vous où l’on peut trouver les propositions d’Attali pour relancer la croissance ?

    Merci d’avance

    Luc Comeau-Montasse
    du fagot des Nombreux

  3. rbeaune dit :

    Un peu la trève des confiseurs actuellement…
    Une occasion d’ouvrir la discussion sur deux points qui touchent à la crise, mais aussi à nos sociétés :
    1- ce que connaît la Grèce actuellement est-il « contagieux »? Une jeunesse exaspérée qui ne veut pas limiter ses espoirs à 700 € par mois, une incompréhension, pour ne pas dire plus, entre le gouvernement et le peuple, des affrontements qui montent en viloence avec la mort d’un jeune manifestant… D’autres pays européens connaissent-ils actuellement des « troubles » nés de la crise???
    2- sur la situation de la jeunesse en France : l’UNEF, le Vice-président du CNML et le secours catholique ont mis en avant l’absence de réponse apportée par le « plan de relance » sur la situation des jeunes, voire même la diminution des moyens… Une crise de cette ampleur, une crise dont personne ne peut prédire la durée, ni la force doit se fixer des objectifs à très court terme pour les premières victimes que sont les jeunes, adeptes -par obligation- de la précarité des contrats… Deux axes doivent être privilégiés : la sécurisation (pas un de mes mots préférés…) des conditions de vie avec des mesures de soutien réelles et réactives et l’accès à la formation (en améliorant les conditions) pour préparer la reprise… C’est un coût important, mais c’est un investissement majeur pour donner un espoir à la jeunesse et préparer -ce qui me semble inéluctable- un retour de beaucoup de productions quand sera mesuré le coût réel des délocalisations tant au niveau économique que social ou environnemental…
    Ces deux points peuvent se rejoindre… J’aimerais avoir votre avis…et échanger dessus…

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