Histoire de mobilité

Publié: novembre 24, 2008 dans Insertion/missions locales

La dernière contribution de Régis Barbier ouvre opportunément un temps de réflexion sur la mobilité…

La contribution de Régis Barbier

« Il faut quand même garder une page pour commenter l’actualité (et qui sait – selon qui lit le blog – influencer les décisions envisagées…).

Je commence par la lettre « mobilisation pour l’emploi » réalisée par le ministère de l’économie de l’industrie et de l’emploi (intéressant cet ordre choisi entre les trois…).

« Laurent WAUQUIEZ a affirmé sa volonté de doubler en 2009 le montant alloué par Pôle Emploi aux aides à la mobilité (aides à la recherche d’emploi et aides à la reprise d’emploi), qui bénéficieront ainsi à plus de 150 000 demandeurs d’emploi. »

Quand on lit cela, on ne peut être que d’accord, cela tombe sous le bon sens…

Mais après, il faut s’interroger :

– Comment est distribuée cette aide ? Faut-il aller à l’agence (euh, peut-être que ce nom va changer… cela serait plus moderne… cela romprait avec le passé… au guichet, au bureau… il faudrait faire appel à une agence de com…) pour recevoir un bon de transport qui permette de revenir pour une convocation?

– Cette aide est délivrée sous la forme d’un bon de transport… Très bien pour celles et ceux qui disposent de transports en commun à proximité… Mais comment font les autres ??? Dans le cadre des politiques territoriales de l’emploi (cela va toujours exister, euhhhh ?), ne serait-il pas plus logique que ces aides puissent être utilisées aussi  via tous les services d’aide à la mobilité qui ont été mis en place pour pallier aux insuffisances des transports collectifs ?

Cette remarque toute simple pour souligner le besoin d’une véritable territorialisation des politiques de l’emploi et de la formation afin d’adapter aux mieux les dispositifs nationaux ou régionaux… sinon, on en reste au niveau de la communication, mais sur le terrain rien ne change… »

Éléments contributifs…

SPEL, PAL, DALE, CEF…

La territorialisation de la politique de l’emploi a dix ans. Se sont mis en place, à la suite d’expérimentations régionales évaluées (j’y ai contribué pour la DGEFP), les « SPEL » (services publics de l’emploi locaux), espaces de concertation co-animés par le DALE (directeur de l’agence locale pour l’emploi) et le CEF (coordonnateur emploi-formation), chargés de produire, selon la notion commune, des « diagnostics partagés » aboutissant à des « plans d’action locaux » (PAL). Dans beaucoup de cas constatés in situ, ces « PAL » se sont résumés à une logique de catalogues dans lesquels on trouvait les différentes mesures pour l’emploi ventilées un peu sur la base des éléments du diagnostic, beaucoup sur celle de subtiles « clés de répartition » croisant les mesures et l’échelle territoriale départementale déclinée par bassin d’emploi, chaque préfet défendant « son » département, chaque sous-préfet « son » bassin. Descartes la tête en bas : partir du grand pour aller vers le petit…

Capitaux…

Ma thèse – déjà explicitée et ici résumée – est que l’on peut se représenter le travail d’insertion comme un transfert de capitaux nécessaires pour, à défaut de « réussir sa vie », s’en sortir. Ces capitaux sont au nombre de cinq : du capital « intellectuel » ou « culturel », c’est-à-dire en gros une formation, une qualification… ceci en lien avec la « stratégie de Lisbonne » qui, constatant que nous sommes entrés dans un univers où la matière grise est déterminante, promeut cette Europe de la connaissance… avec d’ailleurs des résultats plus qu’aléatoires ; du capital « social », c’est-à-dire des réseaux, des relations, beaucoup de « liens faibles » qui constituent autant d’opportunités et qui ouvrent le champ des possibles ; du capital « économique », autrement dit des ressources financières sans lesquelles tout le reste ne serait que littérature ; du capital « symbolique » que je résume pour le sujet qui nous intéresse – pardon Pierre Bourdieu ! – à l’estime de soi, condition nécessaire pour avancer ; enfin et sur la base de constats largement partagés (Luc Boltanski et Eve Chiapello, par exemple – 1) du capital « de mobilité », celui-ci étant entendu comme une capacité physique et psychique se traduisant concrètement par des déplacements spatiaux et sociaux.

Marionnette

Comme – hélas – bien souvent, ce capital de mobilité n’est appréhendé en termes de réponses qu’à partir de sa perspective instrumentale : prendre le bus, etc. Bref, se mouvoir spatialement. Il est également assez volontiers « tiré » vers  l’idéologie de la flexibilité selon laquelle, pour une « fluidité » optimale du sacro-saint marché, chacun devant être en mesure, si possible très réactivement (du jour au lendemain serait bien…), de se délocaliser au rythme des délocalisations des entreprises : de Thionville (Lorraine) à Fos-sur-Mer (PACA) puis à Brasov (Roumanie) et à Dà Lat (Viêtnam). Les voyages forment la jeunesse, dit-on. C’est toujours ça de pris. Mais si « l’opérateur » (terme dont le dessein sémantique est de neutraliser le risque d’appartenance à une « classe » que l’usage d’« ouvrier » porte historiquement – 2) a eu la mauvaise idée de se fixer affectivement, il fera l’expérience d’une acculturation, de mari honnête à marionnette. Du CDI matrimonial à l’intérim affectif.

Trois freins ou obstacles me semblent posés à ce que les missions locales disposent d’une « doctrine » (toujours laïque, s’entend…) sur la mobilité.

Grives et merles…

D’une part, la mobilité sociale est aléatoire, sinon impossible : tant verticalement avec le « descenseur social » (3) qu’horizontalement avec le cloisonnement des filières… hormis pour les emplois exigeant le minimum de qualification, ceux qu’André Gorz appelait « les emplois de la néo-domesticité » (gardiennage, services aux entreprises, aux particuliers et autres CESU – 4). La mobilité sociale appartenant à la mythologie des Trente Glorieuses, reste la mobilité spatiale. Faute de grives, on mange des merles…

Mobile pour être stable…

D’autre part, le strabisme convergent qui ne voit que la mobilité alors que, de toute évidence, le couple vertueux de la socialisation et de l’intégration associe dans une dialogique « mobilité » et « stabilité » : on est prêt à être mobile pour gagner en stabilité ; autrement formulé, oui, je quitte mon CDD à Thionville mais pour un CDI à Fos-sur-Mer. En d’autres termes, travailler la mobilité sans la qualité de l’emploi (5) incluant sa stabilité correspond à remplir sans fin un récipient percé. Eschyle appelait cela Le Tonneau des Danaïdes. Il y a 2500 ans.

Essentiel, urgence…

Enfin – mais cela concerne plus largement toute la conception du travail d’accompagnement de jeunes rencontrant des difficultés – le « présentéisme », l’urgence permanente, « lenédanleguidon », bref tout ce qui conduit à proposer des réponses immédiates (dont certaines cependant peuvent être tout-à-fait pertinentes et utiles) sans avoir pris le temps de comprendre, de décrypter, en un mot de réfléchir. Certains imaginent que rechercher les facteurs d’immobilisme (ou à l’inverse, d’errance) serait au mieux une coquetterie, au pire une « handicapologie ». On peut aussi songer que ne pas le faire c’est sacrifier l’essentiel à l’urgence.

Que faire ?

La visée d’intégration, certes, ne peut faire l’économie d’une mobilité, encore une fois psychique et physique, sociale et spatiale. L’équilibre n’est somme toute qu’une succession de déséquilibres, la stabilité un enchaînement d’instabilités. Outre une « doctrine » pour le réseau (qui, peut-être, fait partie des thèmes à l’étude de l’ANDML… sinon on s’en occupera ici, une fois l’évaluation achevée… au fait : une dizaine d’acteurs volontaires à cette date), deux dispositifs ont leur place à côté des solutions pratiques imaginées par toutes les missions locales (location de véhicules, permis de conduire, etc.) ou utilisées par celles-ci (aides des régions, de l’ANPE, FIPJ, FAJ, etc.) : la validation des acquis de l’expérience (VAE) et le contrat de transition professionnelle (CTP). La VAE, institutionnalisée, correspond au « capital culturel » évoqué et le CTP, expérimental, est une modalité concrète de l’articulation entre mobilité et stabilité. Qu’en pensent les acteurs du réseau ?

A suivre…

(1) Luc Boltanski, Eve Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, 1999, Gallimard.

(2) « Opérateur » mériterait d’entrer dans le glossaire de l’ouvrage d’Éric Hazan,
LQR.
La propagande du quotidien, Raisons d’agir,
 2006 : « Désormais, il n’y a plus de pauvres mais des gens de condition modeste, plus d’exploités mais des exclus, plus de classes mais des couches sociales. C’est ainsi que la LQR {Lingua Quintae Respublicae} substitue aux mots de l’émancipation et de la subversion ceux de la conformité et de la soumission. »

(3) Philippe Guibert et Alain Mergier, Le descenseur social, Enquête sur les milieux populaires, 2006, Fondation Jean Jaurès, Plon.

(4) André Gorz, Les Métamorphoses du travail, 1988, Galilée. Avec ces « emplois de la néo-domesticité », André Gorz visait particulièrement les services à la personne. L’expression, volontairement stigmatisante et brutale, alerte sur des dérives possibles sinon effectives (cf. le néo-colonialisme), les riches condescendant à rémunérer faiblement des employés pour des tâches domestiques et capitalisant ce temps pour eux épargné en gagnant toujours plus. On peut lire, sur la professionnalisation des emplois des services à la personne, le très récent (21 novembre 2008) « Avis de suite » du Conseil économique, social et environnemental présenté par Yves Vérollet, Les services à la personne (http://www.conseil-economique-et-social.fr/rapport/AVIS_Y_VEROLLET.pdf).

(5) Sur ce blog, « Pour un travail sur le travail de qualité », 12 juillet 2008.

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