Est-ce que ce monde est sérieux ?

Publié: novembre 13, 2008 dans Au gré des lectures

Pessimisme. Neurasthénie. Misanthropie.

Si cela continue comme ça, il faudra choisir : lire Le Monde et prendre du Prozac ou se jeter sur la presse pipole. Et cela risque fort de continuer. D’empirer. Démonstration, Le Monde du mercredi 12 novembre 2008.

On commence page 4. On fait l’économie d’une cartographie mondiale, « Les maladies non transmissibles vont faire plus de morts », ce qui ne signifie pas déductivement que les maladies transmissibles en feront moins : elles se portent bien. Enfin, si l’on peut dire.

Juste en dessous, une grande interview de Claude Lorius, prix Blue Planet (une des plus prestigieuses récompenses internationales dans le domaine de l’environnement) : « Un expert du climat appelle à un sursaut de l’homme ». Extraits : « C’est sûr, nous aurons des catastrophes, des cataclysmes, des guerres. Les inondations, les sécheresses, les famines s’amplifieront… Honnêtement, je suis très pessimiste… Il est difficile de dire si on a dépassé les limites, mais il est évident qu’on va subir un réchauffement : on prévoit d’ici la fin du siècle un bond climatique qui pourrait être équivalent à celui que la planète a franchi en dix mille ans. Et je ne vois pas que l’homme ait actuellement les moyens d’inverser la tendance… La moindre velléité de mettre une taxe sur les 4×4 rend les politiques fébriles de devenir impopulaires et ce n’est pas en habillant Total de vert qu’on va changer quoi que ce soit ; Je pensais que les économistes, les politiques, les citoyens pouvaient changer les choses. J’étais confiant dans notre capacité à trouver une solution. Aujourd’hui je ne le suis plus… sauf à espérer un sursaut inattendu de l’homme. »

On poursuit page 8, « Les premiers effets sociaux de la crise se font sentir. » Les associations de lutte contre la pauvreté constatent sur le terrain l’amplification des problèmes de pauvreté : hausse de 100% de la fréquentation des épiceries sociales à Toulouse, de 26% en un mois à Redon… « Les dernières données émanant de l’INSEE, des Douanes ou du ministère de l’Économie n’incitent guère à l’optimisme » : baisse de l’activité industrielle, creusement du déficit commercial français (« Sur un an, il frise les 55 milliards d’euros, un record ! »), dégradation des finances publiques, rythme de progression des intentions d’embauches qui décélère, baisse de l’emploi intérimaire, croissance du nombre de demandeurs d’emploi…

On continue page 11, « L’économie américaine s’installe dans la dépression » : « Tous les clignotants sont au rouge… Deutsche Post supprime 9500 emplois {5400 ayant déjà été supprimés depuis le début de l’année sur un total de 18500 salariés}… La plupart des compagnies aériennes sont au bord du gouffre… Une image très alarmante de la situation… »

On arrête… d’autant que, pour se consoler, il (ne) reste que, si « Ségolène Royal a décidé d’être candidate à la tête du Parti socialiste » (page 10), « Les quadras du PS n’en finissent plus d’attendre leur tour. » C’est terrible. On compatit.

Humanisme. Volontarisme. Optimisme…

Tout compte fait, coucher noir sur blanc les facteurs anxiogènes a du bon : on se sent coupable mais soulagé d’avoir distillé le pessimisme, façon de le partager, le malheur des autres (par capillarité) faisant le bonheur de l’un (par déversement). Du coup, l’épée dans les reins devient moins une menace qu’un aiguillon pour avancer… sans refuser, par paresse ou par peur, une nécessaire radicalité – au sens étymologique : aller à la racine. Donc, changer le logiciel, redéfinir le paradigme (1). « Qui trop embrasse mal étreint », dit-on. Ainsi, à défaut d’une redéfinition des finalités et enjeux universels forcée par les risques chaotiques (des dérèglements climatiques aux pandémies, d’une marchandisation tout azimut au chômage endémique), le temps est sans doute venu d’une redéfinition de ceux-ci dans le tout petit mais dense espace de la socialisation et de l’insertion (« socialinsertion » ?) des jeunes. Partir du petit pour aller vers le grand… mais y aller. Optimistes. Dernière phrase de Moderniser sans exclure : « Je ne me résigne pas à la résignation collective. D’où mon utopie ; mais est-ce une utopie ? certainement, mais quel beau rêve ! Un rêve socialiste, je crois. » (2).

Bon, on creuse un trou pour y mettre individuellement sa tête ou on redéfinit collectivement ?

 

(1) « … un paradigme est constitué par un certain type de relation logique extrêmement forte entre des notions maîtresses, des notions clés, des principes clés. Cette relation et ces principes vont commander tous les propos qui obéissent inconsciemment à son empire. » Edgar Morin, Introduction à la pensée complexe, {1990}, 1996, ESF Éditeur, p. 79. Le paradigme du développement durable, par exemple, « commande » l’ensemble des pratiques humaines, que celles-ci soient sociales, économiques, écologiques, etc.

(2) Bertrand Schwartz, Moderniser sans exclure, {1994} 1997, La découverte & Syros, p. 247.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s