Expertises en mission locale. Organiser les expertises. 4/4

Publié: novembre 11, 2008 dans Corpus

Brame et chœur…

Mettons-nous d’emblée d’accord… car j’entends déjà au fond des bois de l’insertion le brame des directeurs – « des résultats quan-ti-ta-tifs, des entrées CIVIS, des sorties en emploi durable ! » et le chœur des conseillers – « lenédanleguidon ! ». Travailler en mission locale, plus généralement dans le social, combine des réalisations pratiques – permettre à un jeune d’intégrer une formation, l’aider à se déplacer, etc. – avec de la réflexion (réfléchir sur ce qui est fait) et de la réflexivité (réfléchir sur sa place dans le système des acteurs). Sans réflexion ni réflexivité, ne resterait qu’une action surdéterminée, hétéronome, et, inévitablement, une autre (com)plainte s’entendrait, celle de « l’instrumentalisation », meilleure garantie pour que l’efficacité ne soit pas au rendez-vous, pour que l’engagement qui dépasse et stimule la seule réalisation conventionnelle s’évapore. Le social, faut-il le répéter, a besoin d’acteurs animés (de animus : « âme ») et engagés, pas d’agents déterminés et arc-boutés sur le strict minimum conventionnel à force d’être cantonnés/rivés/scotchés/agrafés à leur système informatique et à l’horizon B.O. de leurs résultats. Le Conseil national de l’information statistique – qui n’est pas exactement une officine d’agit’prop – vient d’éditer un rapport, Emploi, chômage et précarité, dans lequel on peut lire « Enfin, cette fétichisation des chiffres peut altérer la conduite des politiques de l’emploi si elles s’attachent plus à leur effet sur l’indicateur, devenu une sorte de baromètre politique simplifié, qu’à la situation réelle des personnes et à leur insertion durable et efficace dans l’économie. » (1)

Yes, we can…

Oui, réflexion et réflexivité exigent du temps. Oui, ce temps est un investissement pour bien travailler. Oui, ce bien travailler doit s’inspirer de ce qu’écrivait Bertrand Schwartz en 1981 : « Ainsi considérons-nous comme grave et dangereux le risque qu’on encourrait à ne prendre en considération que les mesures touchant à la formation et à l’emploi parce qu’elles apparaîtraient suffisantes pour régler les problèmes les plus visibles. » (2) L’invisible, l’opaque, le différé… tout cela appelle du temps : sans temps, ce n’est que le visible, l’immédiat, l’écume des besoins… et il faudra à ce moment sérieusement argumenter pour expliquer comment une ambition d’insertion aussi peu avare du qualificatif de « durable » serait compatible avec un travail superficiel. Oui, ce temps doit être garanti. Non, ce temps ne peut pas être aléatoire, susceptible d’être pris entre deux rendez-vous, une saisie P3, un bilan d’action de formation, une « info-col » et la machine à café. Sauf à ce qu’inévitablement ce temps théoriquement indispensable ne soit pas pratiquement pris. Oui, des missions locales parviennent à garantir le temps de la réflexion et de la réflexivité et, pourtant, comme les autres, leurs directions rencontrent les services de l’État, de la Région, et les acronymes « CIVIS », « PPAE », ne leur sont pas étrangers. Par analogie historique, « Yes, we can », a-t-on envie de dire…

Temps de veille, en éveil, éveillé…

Bien sûr, réflexion et réflexivité ne sont pas réservées aux seuls experts… ne serait-ce que parce que l’insertion professionnelle et sociale est en elle-même un objet complexe. Ceci signifie que, condition première de la réflexion, la veille est garantie à tous et son temps est inscrit sur les plannings : dans plusieurs missions locales, a été ainsi actée non pas la possibilité mais l’obligation de veiller, généralement sur une base hebdomadaire de deux heures, cumulables deux semaines soit une demi-journée par quinzaine. Rappelons que la veille est une compétence exigible dès conseiller 1 : « Assurer une veille sur l’activité d’insertion » (4.7). Une compétence est une mise en action de connaissances qui, sauf exceptionnellement dans l’Évangile (Pentecôte), ne descendent pas sous la forme de langues de feu en fin d’agapes mais s’acquièrent… avec du temps. Ce temps de veille est aujourd’hui largement facilité par les TIC (technologies de l’information et de la communication) qui trient, diffusent de l’information ciblée, qu’il s’agisse des publications régulières (et gratuites) de la DARES (a minima Premières Informations Premières Synthèses), du Centre d’Études de l’Emploi (Connaissance de l’emploi), du Céreq (Bref) ou des blogs (DocinsertEmploi et Création, Informer autrement, Michel Abhervé…). Reste dans chaque structure à l’organiser (qui veille sur quoi ? quelles informations doivent-elles être communiquées à qui et par quel canal ?) et à l’outiller (fiches de lecture, résumé d’action, note d’alerte…). Cet ensemble constitue un « système de veille partagée », pérenne et nécessairement coordonné… un exemple, « A Saint-Nazaire, un système de veille partagée », pouvant être consulté dans l’ouvrage de Philippe Gagnebet, Les 16-25 ans et la vie active. Le rôle des missions locales (2006, Autrement).

Temps d’expertise : 2 + 2…

Ce qui vaut pour chacun en mission locale vaut a fortiori pour l’expert… d’autant plus que celui-ci est en responsabilité propre d’un domaine, que son expertise doit être communiquée en interne (équipe) et en externe (partenaires), qu’à la connaissance donc s’associe la responsabilité et la fiabilité de la transmission (3). L’expert produit une connaissance orientée vers l’action et dans l’expertise : « Trois éléments sont importants : la compétence (un savoir et/ou un savoir-faire légitime et une éventuelle spécialisation), l’émission d’un diagnostic et d’un avis, l’orientation pratique et réformatrice. » (4). Les deux bouts de la chaîne de cette connaissance utile – apprendre (actualiser, consolider) et transmettre – appellent également du temps et, encore une fois à l’expérience de situations en mission locale, aux deux heures hebdomadaires de veille communes pour tous s’ajoutent pour l’expert deux heures, soit globalement une demi-journée par semaine. Ce qui, au regard des enjeux de reconnaissance individuelle, de progression vers une intelligence collective partagée (et non distribuée par un seul) et de légitimation des structures, n’est finalement pas cher payé.

De la connaissance propre…

Le travail de l’expert recouvre trois fonctions : produire de la connaissance pratique, partager cette connaissance, représenter la mission locale dans les situations professionnelles partenariales.

Si l’on peut dire que le problème de l’intelligence artificielle est qu’elle est artificielle, donc qu’elle n’est pas intelligente (5), le modèle de l’interface d’un écran d’ordinateur peut cependant aider à comprendre le travail de l’expert. Celui-ci constitue sur son « bureau » six dossiers, c’est le volet « base de données » correspondant à la constitution d’une expertise propre, et en gère l’accès et la diffusion, c’est le volet « communication interne » correspondant à l’objectif d’intelligence partagée.

A chacun de ces six dossiers de l’expertise propre s’attache un critère principal (conformité,  etc.), leur qualité reposant sur l’exhaustivité (autant que faire se peut…), la fiabilité et l’actualisation.

 

Dossiers

Contenu

Critère

« Exigences de société et dispositifs »

Textes réglementaires (circulaires, lois…), de cadrage, mesures, dispositifs, programmes, aides… Conformité.

Conformité

« Acteurs »

Annuaire des intervenants et des ressources externes.

Partenariat

« Études & Rapports »

Documents d’analyse, ouvrages essentiels.

Objectivation

« Actualités »

Articles de presse (régionale, nationale, professionnelle) éclairant le domaine.

Contextualisation

« Populations »

Données quantitatives et qualitatives ayant trait aux jeunes dans le cadre du domaine concerné (par exemple, pour la mobilité, les données de P3 sur le permis, les moyens de locomotion…).

Décentration

« Bonnes pratiques »

Expérimentations, réalisations dans le réseau des ML et dans d’autres réseaux.

Innovation

A l’intelligence partagée.

On arrive au bout du compte à comprendre le rôle de l’expert, celui-ci étant l’acteur de la mission locale qui, dans un domaine spécifié, est centre de ressources pour toute la structure. Ce principe souffre toutefois une exception avec la fonction de représentation externe : à ce moment, l’expert n’est plus exclusivement celui qui est garant pour l’équipe de réponses pertinentes, fiables, mais il devient celui qui réalise (ce que l’on nomme habituellement « référent »). A la veille, première fonction, s’agrègent la communication ainsi que la réponse aux questions des collègues face à un besoin spécifique (deuxième fonction) et la représentation (troisième fonction). Un bon schéma vaut mieux qu’un long discours, dit-on… Mise en application :

Rôle

Idée-clef

Fonction

Réalisations

Centre de ressources

Veille. Information. Base de données.

Constituer l’expertise.

Exigences de société

Acteurs

Études & Rapports

Actualités

Populations

Bonnes pratiques

Centre de ressources

Intelligence partagée. Communication

Faciliter l’accès à l’information.

Répondre aux questions

Stimuler l’innovation.

Informer, synthétiser, vulgariser. Produire des documents de synthèses. Émettre des recommandations.

« Référent »

Légitimation

Représenter la structure.

Participer aux situations professionnelles partenariales.

De l’observation à l’innovation…

Les lecteurs, perspicaces et malins, auront bien sûr repéré le glissement de l’observation vers l’innovation… Et pour cause ! Observer pour observer est sans intérêt, l’expertise – en mission locale et ailleurs – correspondant à une connaissance pratique, mise en action : « … la catégorie d’expertise désigne la détention de connaissances spécialisées susceptibles d’autoriser sur un phénomène déterminé, un avis en vue d’un arbitrage dans une décision politique, juridique ou technique, permettant ainsi d’éclairer un problème et de dégager des directions pratiques de résolution. » (6). Innovation ? « … les partenaires se doivent d’innover » : c’est écrit, noir sur blanc, dans la Charte de 1990. Pas une option mais un devoir. La problématique humaine de l’insertion est suffisamment dense pour ne pas se contenter de la reproduction… Mais cela a déjà été dit (cf. « La Charte des missions locales de 1990. 3/4 », 29 septembre 2008). On ne reviendra donc pas dessus. Par contre, relier la normative expertise et l’indisciplinée innovation me semble une fructueuse dialogique… et, probablement, un bon antidote contre la routine, l’usure, le renoncement.

(1) Jean-Baptiste de Foucauld (président), Marie Reynaud, Michel Cézard (rapporteurs), Emploi, chômage et précarité, CNIS, septembre 2008, n°108.

(2) Bertrand Schwartz, L’insertion professionnelle et sociale des jeunes, Rapport au Premier Ministre, septembre 1981, La Documentation Française, p. 33.

(3) Disons que si la veille implique chacun, l’exigence est à ce niveau celle de la circulation de l’information alors que, pour l’expertise, à l’information s’ajoute la communication.

(4) Corinne Delmas, « Pour une définition non positiviste de l’expertise », mai 2001, Cahiers politiques, Expertise et engagement politique.

(5) Inspiration de Baudrillard – « La tristesse de l’intelligence artificielle est qu’elle est sans artifice, donc sans intelligence. » (Cool Memories 1980-1985, 1987, Galilée) – mais « l’artifice » ne me plaît pas.

(6) Christian Le Moënne, « Les sciences sociales au risque de l’expertise commerciale ? », 1994, Sciences de la Société n° 32, p. 5.

PS. Celles et ceux qui ont eu le courage de parcourir ces quatre contributions, auxquelles s’ajoute celle de Jean-Philippe Revel, peuvent s’ils le souhaitent les recevoir agrégées, un peu mises en forme… toujours à la même adresse courriel : labbe.geste@wanadoo.fr

 

Bibliographie générale (4 contributions)

« Les citations sont les béquilles de l’esprit », disait Voltaire. A la rescousse de ces quatre contributions, les béquilles ont été…

– Baudrillard J., Cool Memories 1980-1985, 1987, Galilée

– Callon M. « Éléments pour une sociologie de la traduction. La domestication des coquilles Saint-Jacques et des marins-pêcheurs dans la baie de Saint-Brieuc », 1986, L’année sociologique

– Chaty L., « La structuration de réseaux d’action publics pour l’insertion des jeunes, ou la domestication du jeune dans les quartiers », 2001, communication au colloque de la Société Française de l’Évaluation, Algoé Consultants

– Crozier M., Friedberg E., L’acteur et le système,1977, Seuil

– Delmas C., « Pour une définition non positiviste de l’expertise », mai 2001, Cahiers politiques, Expertise et engagement politique

– de Foucauld J.-B, Reynaud M., Cézard M. (rapporteurs), Emploi, chômage et précarité, CNIS, septembre 2008, n°108

– Foucault M., Dits et écrits, 1994, Gallimard, 1994, t. III.

– Gagnebet P., Les 16-25 ans et la vie active. Le rôle des missions locales, 2006, Autrement

– Hergé (Georges Remi), Objectif lune, {1953} 1981, Casterman

– Le Boterf G., De la compétence, 1994, Les éditions d’organisation

– Le Moënne C., « Les sciences sociales au risque de l’expertise commerciale ? », 1994, Sciences de la Société n° 32

– Mégevand F., « L’accompagnement, nouveau paradigme de l’intervention publique », (sous la direction de) Ballain R., Glasman D. et Raymond R., Entre protection et compassion. Des politiques publiques travaillées par la question sociale (1980-2005), 2005, Presses Universitaires de Grenoble

– Morin E., Éthique. La méthode 6, 2004, Seuil

– Schwartz B., L’insertion professionnelle et sociale des jeunes, Rapport au Premier Ministre, septembre 1981, La Documentation Française

– Serres M., « Des sciences qui nous rapprochent de la singularité. » in Benkirane R., La Complexité, vertiges et promesses, 2002, Le Pommier

– Weber M., Le savant et le politique, {1919} 1963, Union générale d’éditions, p. 113.

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commentaires
  1. rbeaune dit :

    Mettons-nous d’emblée d’accord… car j’entends déjà au fond des bois de l’insertion le brame des directeurs – « des résultats quan-ti-ta-tifs, des entrées CIVIS, des sorties en emploi durable ! » et le chœur des conseillers – « lenédanleguidon ! »
    Belle construction, nécessaire construction…
    Mais je ne brame pas et je ne suis pas cycliste et mon dopage n’est pas le PPO…
    Mon interrogation est simple : comment ce travail peut être organisé en réseau (les ML ne sont-elles pas un réseau??? parmi un réseau : le RIJ…).
    Pourquoi cette question :
    – pratique : une petite ou une moyenne ML ne peut déjà pas avoir 22 experts…
    – politique : à l’heure d’une recentralisation des politiques de l’insertion et de l’emploi, voire une tentative au niveau de la formation, à l’heure d’un émiettement des responsabilités (secrétariat à l’emploi, HCSA, ministère du travail, ministère de la Santé, Minsitre du logement et Secrétariat à la politique de la ville,…), comment optimiser cette fonction de veille et comment en faire un outil commun qui puisse appuyer des propositions, rappeler des vérités (on traverse aujourd’hui une période de nouvelle forme de communication qui s’appuie sur le bon sens « le bon sens est la vérité la mieux partagée au monde », mais si « bon sang ne saurait mentir », le bon sens est, comme le dit Bourdieu, « des évidences immédiates et souvent illusoires ») et capitaliser toutes les innovations qui sont menées…
    Une veille partagée, optimisée… en plus cela rassurerait nos financeurs en quête d’efficience…

  2. JL dit :

    Bonjour,

    Voici ce qu’à l’époque, j’avais écrit comme contribution sur le blog de la recherche-action avec Bertrand Schwartz (08.03.2007) :
    « 2°) Mise en place d’un portail intranet documentaire pour l’ensemble du réseau ML-PAIO, accessible, par exemple, via le site du CNML (à la façon d’« Alice », portail intranet des salariés de l’ANPE). Ce portail de veille documentaire (principalement axée sur la mise à disposition d’informations collectées sur internet) serait alimenté par les documentalistes en poste dans leur structure respective à charge pour eux de faire remonter les informations. Organisées par catégories (du général – niveau national – au local – régional et départemental -), il ne fait aucun doute que cette mutualisation des informations, profiterait non seulement à l’ensemble du réseau (salariés) mais encore et surtout à l’ensemble de notre public, à quelqu’endroit qu’il puisse se trouver. »
    http://innovationinsertion.hautetfort.com/archive/2007/03/08/pour-une-veritable-politique-documentaire-au-sein-du-reseau.html

    JL
    Documentaliste

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