Expertises en mission locale. Mais quelles expertises ? 3/4

Publié: novembre 10, 2008 dans Corpus

Une expertise pour tous… tous experts !

Troisième contribution à partir de la question « quelles sont les expertises d’une mission locale ? » et, immédiatement, éliminons-en une… pourtant omnicentrale et précisément parce qu’elle l’est, celle du (cœur de) métier de la mission locale : l’insertion professionnelle et sociale, comprise depuis l’accueil du jeune jusqu’à son départ ou son autonomie acquise. Moins que construite mais déclinée en « compétences » (entre autres par la convention collective nationale), cette expertise est pragmatique, partagée au quotidien, directement fondée sur le jeune et sa trajectoire. Elle s’appuie sur la problématisation déjà exposée ici, d’une dynamique indissociable entre trois niveaux…

– celui de la conception du processus d’insertion, l’articulation entre le professionnel et le social ;

– celui du processus lui-même, le volet de la formation et de l’emploi et le volet du social dans ses trois dimensions de l’individuation, de la sociabilité et du sociétal ;

– celui enfin des visées, l’accès à un état plus stabilisé d’indépendance économique et d’autonomie sociale ;

… le tout correspondant à une évolution de l’insertion – objectif opérationnel – vers l’intégration – objectif finalisé.

De la notion commune au concept stabilisé. Et communiqué…

Pour autant, si cette proposition de définition d’une notion, commune au moins depuis vingt-cinq ans, est acceptée et compréhensible par les acteurs des missions locales, force est de constater qu’elle ne dispose d’aucune légitimité propre, c’est-à-dire sanctionnée, validée, par le réseau. Du moins à ma connaissance… mais peut-être cela m’a-t-il échappé ? La littérature professionnelle n’est par contre pas avare de débats sur les conditions et les modalités de l’insertion. Ainsi, par exemple, l’accompagnement, notion sur laquelle chacun s’est jeté comme la vérole sur le bas-clergé… mais cette appétence révèle synchroniquement un déplacement voire une substitution de la finalité, l’insertion, vers et par la méthode permettant d’y parvenir : « Plus que l’aboutissement qui le justifie, c’est le parcours accompagné qui devient ainsi la norme et l’espace essentiel du travail d’intégration. » (1). A l’heure où certains parlent, à juste titre, d’une nécessaire « communicaction », ne serait-il pas judicieux que le réseau des missions locales arrête et communique sa doctrine… qui commencerait par dire ce qu’est l’insertion ? Si la déontologie est un des facteurs constitutifs et définitoires du métier, la doctrine en est un autre. Elle « soude » les acteurs du métier, répondant ainsi à une logique de cohérence interne, et elle clarifie sa mission centrale, répondant alors à une logique de cohérence externe.

Quatre catégories d’expertises…

A l’épreuve des terrains, quatre catégories d’expertises peuvent être distinguées : les points de passage obligé, les sectorielles, les conjoncturelles et les stratégiques. Les classer ainsi ne vise qu’une clarification : quelle que soit la catégorie, chaque expertise appelle les mêmes modalités de prise en charge… que nous verrons dans la quatrième contribution.

PPO…

Les expertises points de passage obligé (2) s’inscrivent dans le corpus commun des missions locales, de Nevers à Rennes, de Poitiers à Saint-Pierre de la Réunion (3). Les quatre thèmes de Parcours 3 agrégeant vingt-trois « actes de service » – « Logement », « Santé », « Citoyenneté » et « Loisirs, Sports, Culture » – se retrouvent dans cette catégorie d’expertises mais on peut également songer à la mobilité, à l’insertion par l’activité économique et à l’économie sociale, au développement local et à la politique de la ville, à l’Europe et à l’international, à l’illettrisme, au système de formation initiale et aux « décrocheurs »… Soit au total une dizaine d’expertises « PPO », certaines missions locales choisissant d’ajouter « Famille et Parentalité », d’autres « Ressources financières », ces dernières étant conçues comme un domaine propre quoiqu’on les retrouve de façon transversale : aides pour la mobilité, pour les loisirs, etc. Il est également possible d’agréger ou au contraire de dissocier certaines expertises : agréger, par exemple, « Mobilité » et « Europe & International » ou à l’inverse dissocier « Santé » en « Santé-Handicap » et « Santé psychique ». Toujours est-il que, dès lors que l’on se penche sur un seul de ces domaines, on ne peut que constater qu’il recouvre une somme importante de connaissances spécifiques, que la participation à une réunion partenariale ciblée sur un thème exclut un simple survol qui serait traduit en amateurisme… 

Sectorielles : un ciblage formation-emploi contextué…

Les expertises sectorielles répondent à deux critères, le couple formation-emploi et le contexte territorial. Les sources de financement des missions locales ne laissent planer aucun doute, la formation et l’emploi justifiant un effort particulier de professionnalisation. Ainsi trouve-t-on ou devrait-on trouver dans chaque mission locale des expertises constituées telles que « Apprentissage & Alternance », « PRDF », « Parrainage », « Création d’entreprise ». Mais cela ne suffit pas : on ne négocie pas un contrat de travail de la même façon, avec les mêmes arguments, selon que l’interlocuteur est un patron de la grande distribution ou un artisan plombier, un DRH d’hôpital ou un pépiniériste… De la sorte, si la diversification des choix professionnels demeure bien sûr un objectif et s’il ne faut pas se priver d’investiguer dans des « niches » d’emplois, le pragmatisme est de bon conseil : constatant que, sur le territoire de compétence de la mission locale, certaines filières sont dominantes, on applique la loi de Pareto (4) : 80% des emplois sont concentrés dans 20% des filières. Ainsi on arrête les deux ou trois filières dominantes du territoire et, pour chacune d’entre elles, est constituée une expertise.

Conjoncturelles : générales et spécifiques…

Les expertises conjoncturelles, issues de nouveaux besoins sociaux ou de dispositifs – rien n’est simple –  sont de deux types : « générales » parce qu’elles ont vocation, immédiatement ou à terme, à concerner toutes les missions locales et, comme telles, à intégrer les expertises points de passage obligé ; « spécifiques » parce qu’elles ne concernent que la mission locale. Exemple d’une expertise générale, le micro-crédit personnel qui mobilise actuellement 45 missions locales et qui trouvera sa place dans les dispositifs communs d’aides financières ; exemple d’une expertise spécifique, le suivi des adultes RMIstes pour une mission locale conventionnée par le Département. Si les expertises spécifiques ne posent pas de difficultés particulières, la mission locale les constituant sur la base d’une commande institutionnelle tout aussi particulière, les expertises générales appellent un effort puisque leur émergence laisse supposer que beaucoup reste à faire pour maîtriser puis transmettre : le travail, comme celui de la recherche-action conduite par l’ANDML, est grosso modo celui de la modélisation, du repérage des bonnes pratiques dispersées dans le réseau et ailleurs jusqu’à la construction et la diffusion d’un référentiel. C’est in fine la démarche d’innovation.

Trois expertises stratégiques…

Les expertises stratégiques répondent à des impératifs de politiques publiques structurantes européennes, des « axes », « piliers », « objectifs intégrés » en nov-langue bruxelloise, de la Politique nationale d’inclusion sociale – PNAI (5) – aux « lignes pour l’emploi » du Plan national d’action pour l’emploi – PNAE (6). Les « lignes directrices pour l’emploi » du PNAE 2005-2008 sont au nombre de huit, classées en trois thèmes : « Attirer et retenir un plus grand nombre de personnes sur le marché du travail et moderniser les systèmes de protection sociale »,  « Améliorer la capacité d’adaptation des travailleurs et des entreprises et accroître la flexibilité des marchés du travail » et  « Investir davantage dans le capital humain en améliorant l’éducation et les compétences ». Les huit lignes directrices :

« – Appliquer des politiques de l’emploi visant à atteindre le plein-emploi, à améliorer la qualité et la productivité du travail et à renforcer la cohésion sociale et territoriale.

– Favoriser une approche fondée sur le cycle de vie à l’égard du travail.

– Créer des marchés du travail qui favorisent l’insertion des demandeurs d’emploi et des personnes défavorisées.

– Améliorer la réponse aux besoins du marché du travail.

– Favoriser la flexibilité en la conciliant avec la sécurité de l’emploi et réduire la segmentation du marché du travail.

– Veiller à ce que l’évolution des salaires et des autres coûts du travail soit favorable à l’emploi.

– Accroître et améliorer les investissements dans le capital humain.

– Adapter les systèmes d’éducation et de formation aux nouveaux besoins en matière de compétences. »

De façon transversale et présente dans presque toutes ces lignes directrices (des politiques dites « intégrées »), trois problématiques sont repérables : la lutte contre les discriminations, pour l’égalité des chances et pour la diversité (7), l’égalité hommes-femmes (8) et la formation tout au long de la vie (puisque l’Europe se donne comme ambition, selon les termes de la « Stratégie de Lisbonne », une « économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde d’ici à 2010 »). Ce sont donc ces trois problématiques qui justifient que, dans chaque mission locale, on trouve un « monsieur ou madame… Discriminations, Égalité hommes-femmes et Formation professionnelle tout au long de la vie ».

En résumé…22, v’là les expertises !

 Conduit à plusieurs reprises avec des directions et des équipes de mission locale, ce travail de recension donne lieu à des aménagements à la marge, agrégations, distinctions ou spécifications. Cependant une constante : pour chacun de ces domaines, la mission locale d’une part est sollicitée, attendue, sans doute jugée, et, d’autre part, chaque domaine exige un haut niveau de connaissance et de technicité que la polyvalence ne permet pas de satisfaire. On doit donc maintenir, « professionnaliser » la polyvalence appelée par le cœur de métier et, synchroniquement, garantir l’effectivité de ces… 22 – à peu de choses près – expertises. CQFD.

PPO

Sectorielles

Conjoncturelles

Stratégiques

Logement

PRDF

Générale : micro-crédit personnel

Discriminations, Diversité

Santé

Parrainage

Spécifique : selon le contexte

Égalité hommes-femmes

Citoyenneté

Apprentissage, Alternance

FPTLV

Loisirs-Sports-Culture

Création entreprise

Mobilité

Filière n° 1

IAE, ES

Filière n° 2

Développement local, politique ville

Filière n° 3

SFI, décrocheurs

Illettrisme

Europe, international

 Acronymes… IAE : insertion par l’activité économique ; ES : économie sociale ; SFI : système de formation initiale ; FPTLV : formation professionnelle tout au long de la vie.

(1) Francie Mégevand, « L’accompagnement, nouveau paradigme de l’intervention publique », (sous la direction de) René Ballain, Dominique Glasman et Roland Raymond, Entre protection et compassion. Des politiques publiques travaillées par la question sociale (1980-2005), 2005, Presses Universitaires de Grenoble, p. 195.

(2) Jean-Philippe Revel, riche (par sa pertinence) contributeur sur ce blog, écrit dans son commentaire du 8 novembre « le PPO (« point de passage obligé » cher à Philippe Labbé) ». Il faudra un de ces jours que je détaille ce « PPO », acronyme dont je n’ai pas la paternité, celle-ci revenant à Michel Callon dans un article aussi célèbre parmi les initiés que son titre est intriguant, énigmatique, « Éléments pour une sociologie de la traduction. La domestication des coquilles Saint-Jacques et des marins-pêcheurs dans la baie de Saint-Brieuc » (L’année sociologique, 1986, pp. 169-207). En 2001, soit quinze années plus tard, un autre sociologue, Lionel Chaty (Algoé Consultants) s’était appuyé sur l’analyse de Callon dans une communication au colloque de la Société Française de l’Évaluation. Dès les premières lignes, on comprend son dessein : « La question qui sera au centre de ce texte est donc liée à la constitution de réseaux autour d’une tentative d’imposition d’une lecture légitime de l’action d’insertion des jeunes par une catégorie d’acteurs impliqués dans ce domaine d’action : les missions locales pour l’insertion des jeunes en difficulté. {…} cette catégorie tente d’imposer sa propre problématisation de l’insertion des jeunes, et de s’ériger en porte-parole de l’ensemble des acteurs impliqués de fait ou potentiellement à un titre ou à un autre dans l’œuvre d’insertion. » Ce texte et d’autres sont soigneusement rangés dans un classeur avec, inscrit sur la tranche, « ceux qui ne nous aiment pas » (IFRAP, Castra, Ebersold, etc.). Je m’apprête à ouvrir un second classeur.

(3) Bonjour Ibrahima, Philippe, David, Régis ! Et les autres.

(4) La loi de Pareto, du nom de l’économiste italien et dite « loi des 80/20 », énonçait que 80% des richesses étaient détenues par 20% des personnes. On extrapole donc…

(5) Pour connaître en détail les trois « objectifs politiques prioritaires » du PNAI 2008-2011 (dont « Intervenir pour l’insertion sociale et professionnelle des jeunes ») : http://www.cnle.gouv.fr/IMG/pdf/Recommandations_generales_concernant_l_elaboration_du_PNAI_2008_2011.pdf

(6) Le PNAE, annuel, découle de la « Stratégie de Lisbonne » (2000). Idem :ftp://portail.carif.org/ftpcarif/d_europe/cadre/lignesDirectricesEmploi05_08.pdf

 (7) Une norme AFNOR est aujourd’hui quasi-finalisée. Son poétique « indice de classement » NF-X50-784 ne devrait pas constituer un obstacle : la norme « Processus de gestion des Ressources Humaines et diversité » pourrait – devrait ? –  être saisie, appropriée par les missions locales. Voilà une certification intéressante !

(8) Un « Label Égalité », certification attribuée par l’AFNOR, existe. A ma connaissance, pas une mission locale ne s’y est intéressée. Voilà une (seconde) certification intéressante !

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