Expertises en mission locale. Qu’est-ce qu’un expert ? 2/4

Publié: novembre 9, 2008 dans Corpus

Deuxième contribution : nous cherchons à comprendre ce que l’expertise veut dire et, après L’acteur et le système de la sociologie des organisations, parlons aujourd’hui de l’expert… tout en souhaitant que cette proposition suscite des commentaires : ils seront intégrés comme articles… pas seulement comme commentaires exigeant d’aller « cliquer ».

Savoir et transmettre…

Selon l’encyclopédie Wikipedia (1), si « Le savant est réputé maîtriser la connaissance d’un domaine donné, et cette connaissance, sensée avoir une réalité en soi, peut généralement être formalisée et considérée comme objective… l’expert est par différence plutôt maître d’un savoir, qui intègre naturellement des éléments de connaissance, mais qui prend en compte une expérience et des savoirs transmis non formalisés. L’expert est ainsi porteur de son savoir et c’est à ce titre qu’il témoigne. Par opposition au spécialiste, il est attendu de l’expert qu’il s’exprime et qu’il prenne parti dans des débats ou des interrogations à sa portée. En plus d’une qualité de spécialiste, l’expert se définit donc comme l’homme apte à expliciter un jugement sur un sujet et à intervenir dans les débats qui le concernent. L’expert est ainsi plus qu’un savant et qu’un spécialiste puisqu’il conjugue une compétence ouverte et une aptitude à communiquer sur son sujet. »

Voilà l’idée-clef : l’expert, non seulement maîtrise son sujet, mais il est capable de le transmettre aux autres. Il n’est pas un professeur Tournesol (2), mais il combine à un actif de connaissances sur un thème donné – il n’y a pas d’expert en tout – une compétence pédagogique. C’est un communiquant ; il « rend visible » pour reprendre les termes de Michel Foucauld (3). Par définition et dans l’absolu, il n’est donc pas « l’affaire d’un seul », comme le craint Jean-Philippe. Mais je reviens plus bas sur ce point.

Centres de ressources et générateur de crédit…

Cette compétence pédagogique s’exerce dans deux directions, en interne et en externe :

En interne, l’expert est en quelque sorte « centre de ressources » pour la mission locale. Il est – selon une notion qu’il vaudrait mieux exclusivement réserver à la relation avec le jeune, comme d’ailleurs exprimée dans la loi de programmation pour la cohésion sociale (4) – « référent » d’un domaine. Cela ne signifie pas qu’il prend en charge toutes les réalisations de celui-ci mais cela veut dire qu’à l’échelle de la mission locale c’est lui qui garantit que les informations sont fiables, actualisées, accessibles. A propos de « référent »… On pourrait opposer à cette proposition – ne maintenir la notion de référent que lorsqu’il s’agit du conseiller en charge de l’accompagnement d’un jeune – les termes mêmes de la convention collective nationale qui écrit « être référent sur un domaine spécifique ». Mais l’utilisation indifférenciée de « référent » pour un jeune, pour une action collective ou pour un domaine, est source de confusion et de compréhension médiocre par les interlocuteurs, singulièrement du monde de l’entreprise. Se présenter par exemple comme « référent IAA » (industries agro-alimentaires) risque de laisser l’interlocuteur comme une poule devant un couteau… et le conseiller « référent » de faire buisson creux. Quant à la CCN, elle est faite pour évoluer. Jean-Philippe le confirme lorsqu’il écrit « Ingénierie, en tant que compétence, (métier ?) à repérer et à valoriser (voire intégrer dans la CCN ML/PAIO). »

En externe, l’expert est le professionnel qui représente la mission locale dans des réunions partenariales dont l’objet correspond à son domaine d’expertise. De centre de ressources pour l’équipe de la mission locale, il devient vis-à-vis des partenaires l’interlocuteur légitime… et légitimant de la structure. Car, posons-nous la question, combien de fois désigne-t-on au hasard des disponibilités un conseiller pour participer à une réunion où, faute de cette maîtrise, celui-ci ne fera qu’y assister ? Est-on assuré qu’à une réunion IAE le conseiller dépêché, parfois prévenu le matin pour l’après-midi, saura d’une part être contributeur et, d’autre part, suffisamment crédible face à d’autres professionnels disposant d’un atout : ils sont de l’IAE… ? La construction de réelles expertises participe d’une légitimation de la structure.

Ni sophiste, ni alouette…

Wikipedia poursuit : « L’expert qui s’exprimerait sur un sujet comme Maître sans en connaître l’état de l’art arrêté au jour de son intervention, et n’ayant pas connaissance de la filière concernée sur le terrain, ne serait en ce sens que théoricien et non un spécialiste, un sachant, un expert. » Ce qui introduit une seconde caractéristique… d’ailleurs déjà esquissée dans l’extrait précédent de Wikipedia avec l’expression « compétence ouverte » : les connaissances de l’expert ne sont pas figées mais actualisées… ce qui, inévitablement, conduit l’expert à une double fonction : comme indiqué la transmission mais également, en amont, la veille comme condition sine qua non de l’actualisation du domaine concerné. L’expert n’est pas un thésard monastique, arrimé à son bureau et le temps suspendu pour faire « l’état de l’art », son savoir est assez peu académique. Pour autant, cette intégration progressive de nouvelles informations n’en fait pas un sophiste des enseignements de la dernière heure, une alouette : maîtrisant son domaine, il l’irrigue et l’alluvionne. Il combine des savoirs théoriques (concepts, schémas, modélisation) et procéduraux (méthodes) avec des savoir-faire procéduraux (techniques), expérientiels (issus de l’action et de l’expérience pratique) et sociaux. (5)

Moteur de recherche et ingénieur de la complexité…

De ce qui précède, on pourrait s’attendre et craindre – comme Jean-Philippe – à ce qu’en mission locale l’expert soit isolé, dans la bulle ou sur le rocher de son domaine… mais ce serait oublier deux caractéristiques intrinsèques :

– La première, déjà citée, est celle de la transmission, l’expert engrangeant et diffusant après avoir trié, apuré, classé, hiérarchisé, traduit, vulgarisé même ; moteur de recherche, l’expert facilite l’accès à des connaissances opérationnelles, directement utiles pour le professionnel « de terrain » ; c’est un simplificateur de tâches. Parmi les qualités attendues de l’expert, Wikipedia cite « participer à des débats ouverts avec des décideurs et des non-experts ». La place de l’expert est ainsi celle d’un marginal-sécant, capable d’évoluer dans son domaine de spécialisation et dans d’autres environnements profanes… la tête dans les étoiles et les pieds dans la glaise.

– La seconde caractéristique correspond à une autre qualité attendue, « l’intégration de savoirs variés ». En d’autres termes, si le périmètre du domaine de l’expert est nécessairement bien défini et réduit (6), sa réflexion n’en fait pas un ingénieur monodisciplinaire. Tout au contraire, c’est un transdisciplinaire, un ingénieur de la complexité : avec les autres, experts et non-experts, il contribue à faire avancer la mission locale vers l’organisation apprenante : plus on divise le travail – la constitution d’expertises est une division du travail -, plus le travail en réseau doit être renforcé. Qui plus est et s’agissant d’insertion, le domaine de l’expertise n’est jamais indépendant. Tout au contraire, il est poreux : une expertise « mobilité » s’intéresse aux déplacements (transports, permis de conduire…), aux résistances psychologiques et culturelles, aux aides mobilisables, etc. Chaque domaine d’expertise recouvre une singularité mais, s’inscrivant dans un projet articulé sur l’approche globale, coagule avec toutes les dimensions de celle-ci.

Conjuguer polyvalence et expertise…

Pour l’alchimie qui transmute le singulier en pluriel, existe une solution simple : si l’approche globale appelle nécessairement la polyvalence et si, synchroniquement, force est de constater que chacun ne peut maîtriser toute la multidimensionnalité de l’insertion, la conclusion est que chaque professionnel de mission locale polyvalent devienne expert et travaille en réseau dans sa structure et avec l’environnement. Outre la qualité du travail bien fait – cette « culture du résultat » pour laquelle je plaide et que j’oppose à « l’obligation de résultat » -, l’expertise de chacun, soyons-en sûrs, sera source de reconnaissance – les professionnels en ont bien besoin – et de professionnalisation.

 Il nous reste à réfléchir sur les expertises – quelles sont-elles ? – et sur l’organisation de l’expertise. A suivre donc…

 

 (1) http://fr.wikipedia.org/wiki/Expert

(2) Tournesol, fort sympathique quoique capable de colères homériques dès lors qu’il est traité de « zouave » (cf. Hergé, Objectif lune, {1953} 1981, Casterman, p. 49), n’est toutefois qu’une plaisante caricature. S’agissant de savant, on ne peut faire l’économie de Max Weber qui, dans Le savant et le politique, disait du premier « Si nous sommes, en tant que savants, à la hauteur de nôtre tâche (ce qu’il faut évidemment présupposer ici), nous pouvons alors obliger l’individu à se rendre compte du sens ultime de ses propres actes, ou du moins l’y aider. » (10/18, p. 113). Le savant, dans la conception weberienne, ne s’oppose pas à l’expert car on imagine mal qu’un tel dessein se satisfasse d’une révélation : il peut donc difficilement faire l’économie de la pédagogie, révéler ne suffisant pas pour aider à se rendre compte…

(3) Michel Foucault parlait de l’« intellectuel spécifique », du « spécialiste » dont le rôle était moins de proposer des « solutions » que « de rendre visibles les mécanismes de pouvoir répressif qui sont exercés de manière dissimulée. » (Michel Foucault, Dits et écrits, 1994, Gallimard, 1994, t. III, p. 772).

(4) « Pour chaque bénéficiaire de niveau Vbis et VI, cet accompagnement est personnalisé, renforcé et assuré par un référent… » (article 13, souligné par nous).

(5) Lire Guy Le Boterf, De la compétence, 1994, Les éditions d’organisation, pp. 73-115.

(6) Au mot « expert », Dico Info propose même « Personne ayant un maximum de connaissances dans un domaine extrêmement réduit. » http://dictionnaire.phpmyvisites.net/definition-Expert-12260.htm

 

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commentaires
  1. émilie dit :

    que veut dire mission locale

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