Expertises en mission locale. Introduction. 1/4

Publié: novembre 8, 2008 dans 1, Corpus

Première contribution sur une notion qui commence à agiter le Landerneau des missions locales, l’expertise. Séductrice, tentatrice, l’expertise gonfle l’ego : certes, mieux vaut être expert que bon à tout, c’est-à-dire guère éloigné du bon à rien. Plusieurs contributions seront nécessaires et, à ce jour, rédigeant au gré de l’inspiration, leur estimation m’est approximative : imaginons-en quatre, quitte à ce que, la quatrième achevée, il faille en ajouter. Le chemin se fera en avançant. Bien sûr, comme toujours, vos contributions sont, plus que bienvenues, souhaitées, sollicitées.

Une expertise indéfinie…

La notion d’ « expertise » n’est pas banale dans le discours des et sur les missions locales. Absente de la convention collective nationale, elle n’est apparue que récemment, dans la circulaire DGEFP n° 2007-26 du 12 octobre 2007 relative au financement du réseau des missions locales et PAIO – c’est la circulaire pour la mise en œuvre de la convention pluriannuelle d’objectifs (CPO) – à la rubrique des « objectifs liés à l’offre de service n° 4 : expertise et observation active du territoire ». Cependant nulle part, la circulaire ne propose une définition de cette « expertise » et il n’est sans doute pas inutile de s’arrêter un peu pour construire celle-ci au bénéfice des missions locales : sur cette notion comme pour les axes 4 et 5 de la CPO, mieux les missions locales seront à même d’en construire puis d’en stabiliser les contenus, plus elles en bénéficieront.

Séquence émotion…

Mon point de départ est fondé sur le concept de « zone d’incertitude » développé par Michel Crozier et Erhard Friedberg dans le fameux ouvrage L’acteur et le système (1977, Seuil) que tout jeune étudiant en sociologie a dû acquérir… à défaut de lire. Le reprenant dans ma bibliothèque, je dois l’avouer, je l’ai ouvert avec émotion : page de garde marquée « 1985 », année où je l’ai découvert ; un livre aux pages écornées, surlignées, plusieurs détachées… Mais revenons à cette zone d’incertitude : « Aussi loin que l’on pousse l’analyse « rationnelle » de sa structure logique ou « naturelle », tout problème matériel comporte toujours une part appréciable d’incertitude, c’est-à-dire d’indétermination, quant aux modalités concrètes de sa solution. {…} Or l’incertitude en général ou les incertitudes spécifiques, comme nous le verrons, constituent la ressource fondamentale dans toute négociation. S’il y a incertitude, les acteurs capables de la contrôler l’utiliseront dans leurs tractations avec ceux qui en dépendent. Car ce qui est incertitude du point de vue des problèmes est pouvoir du côté des acteurs. » (p. 20). Reste que, si l’on décline cette théorie dans la situation de l’interaction entre les missions locales et l’État, via par exemple la CPO, on peut s’interroger sur le détenteur et le bénéficiaire du pouvoir face à l’indéfinition de l’expertise : les missions locales parce qu’elles y mettraient ce qu’elles veulent et, dans ce cas, on serait au mieux dans une incohérence à l’échelle du réseau puisque chaque mission locale traduirait l’expertise à sa façon, au pire dans de la dissimulation… ou les services de l’État qui pourraient, au cas par cas, faire varier leurs exigences ? On l’aura compris, face à l’incertitude, c’est-à-dire cette « expertise » indéfinie, ma proposition est que les missions locales s’en emparent et, un coup d’avance, « jouent et gagnent ».

L’expertise comme pouvoir…

Crozier et Friedberg développeront plus loin le concept de zone d’incertitude à partir de la thématique du pouvoir dans l’organisation. Pour le détenir, quatre « sources » sont possibles : maîtriser une compétence particulière ou « une spécialisation fonctionnelle » (p. 72) ; être capable d’évoluer dans plusieurs champs distincts, dans différents environnements (et voilà le célèbre  « marginal-sécant ») ;  disposer des informations et maîtriser les flux de communication ; enfin bien utiliser les règles de fonctionnement.

La première « grande source de pouvoir », cette « spécialisation fonctionnelle », est ce qui retient notre attention pour cette réflexion sur l’expertise : « L’expert est le seul qui dispose du savoir-faire, des connaissances, de l’expérience du contexte qui lui permettent de résoudre certains problèmes cruciaux pour l’organisation. » (p. 72). Et les auteurs de poursuivre : « L’expertise proprement dite est relativement limitée. Peu de personnes, dans une société complexe comme la nôtre, sont vraiment les seules capables de résoudre un problème dans un ensemble donné. » (p. 72).

Janus…

Deux idées découlent de cela : l’expertise s’exerce dans un domaine sérié, limité… on n’est pas expert en tout ; l’expertise intervient dans un ensemble plus général et complexe. On en déduira en ce qui concerne le travail d’insertion que, celui-ci étant multidimensionnel (« approche globale »), autant d’expertises seraient à constituer qu’il existe de facettes à l’insertion mais également que, le tout n’étant pas la simple agrégation de ses parties, plus on développe des expertises, plus on doit renforcer la transversalité, les interactions. Sauf à aboutir à une organisation d’experts aussi spécialisés qu’incommuniquants. L’expertise, comme la face de Janus, est un atout – elle constitue un pouvoir – et une difficulté – elle entraîne si l’on y prend garde vers une pensée disjonctive, cette « pensée de la complication » plusieurs fois opposée dans ce blog, Edgar Morin et d’autres aidant, à la « pensée de la complexité » dont nous avons besoin.

Prométhée…

Il me faut enfin, dans cette introduction, avertir du risque de la tentation prométhéenne de l’expertise car je viens d’écrire « autant d’expertises seraient à constituer qu’il existe de facettes à l’insertion », ce qui pourrait être interprété si l’on ne prêtait attention au conditionnel comme un objectif de recension méthodique, point par point, de ce que poursuivent et font les missions locales, puis de classement en catégories face auxquelles seraient constituées des expertises. Outre la déduction d’une inéluctable incommunicabilité, nous serions dans un raisonnement de la juxtaposition, non de la combinaison (1) et, surtout, déterministe. Or, il y a dans le social et dans l’humain des interstices, des espaces de terra incognita, et, si le travail d’insertion est « global », il n’est pas impérialiste : « Comprendre, ce n’est pas tout comprendre, c’est aussi reconnaître qu’il y a de l’incompréhensible. » (2) Exit Prométhée. Bienvenue à la modestie… qui ne s’oppose pas à l’ambition, toujours la même : légitimer le travail d’insertion en mission locale parce qu’on y croit mais que l’on sait aussi qu’il ne suffit pas d’être convaincu pour être convaincant.

 

(1) Selon Michel Serres, « … le mot complexité est mal choisi. C’est, je crois un faux concept philosophique. Le premier à l’avoir utilisé est Liebniz, mais il l’a remplacé par le mot combinatoire, ce qui était beaucoup plus intelligent… {…} Dans nombre d’usages plus récents, il ne signifie pas beaucoup plus que : fonction à plusieurs variables. » C’est discutable mais c’est Michel Serres dans « Des sciences qui nous rapprochent de la singularité » in Réda Benkirane, La Complexité, vertiges et promesses, 2002, Le Pommier, pp. 388-389.

(2) Edgar Morin, Éthique. La méthode 6, 2004, Seuil, p. 134.

 

 

 

Publicités
commentaires
  1. Jean Philippe REVEL (syndiqué CGT ML/PAIO) dit :

    Expertise ou Ingénierie ?

    Je propose d’emblée sans attendre votre contribution n°4 de lancer la discussion.
    Il me semble si que l’expertise risque d’être l’affaire de quelques uns voire d’un seul,
    L’ingénierie, elle, est indissociable du projet et de sa réalisation. Elle l’encadre.

    L’expert serait l’affaire d’un seul, l’ingénierie l’affaire de tous.

    En tout cas la branche s’est emparée de cette question, modestement sans doute, à travers l’appui technique de cadrage qui vient d’être lancé avec la DGEFP. Appui technique de cadrage qui dans l’un de ses objectifs, visera l’Ingénierie. Sous 3 aspects :

    Ingénierie pour la branche professionnelle, cet appui technique de cadrage devant constituer un outillage permettant de formaliser une politique (Projet) de formation professionnelle pour les années à venir

    Ingénierie, en tant que compétence, (métier ?) à repérer et à valoriser (voire intégrer dans la CCN ML/PAIO)

    Ingénierie, enfin, en tant qu’outil permettant à la branche professionnelle de s’adapter aux changements constants de contexte auxquels elle est confrontée

    Nous aurons certainement l’occasion d’en reparler …

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s