Missions locales, Maisons de l’emploi, PLIE et le reste…

Publié: novembre 7, 2008 dans Insertion/missions locales, Politiques d'emploi

Rapporté sur le (très bon) blog de Benoît Willot, Emploi et Création (1), Jean-Raymond Lépinay président de l’Union nationale des missions locales (UNML) a considéré que « le Pôle Emploi n’est pas adapté au public jeune » et Christelle Tavares, déléguée générale de la même UNML, estime que l’indépendance des missions locales naît d’une approche globale indispensable pour les jeunes. Souhaitant travailler avec les maisons de l’emploi, elle craint que « si on nous absorbe, ou si on fusionne avec les maisons de l’emploi ou le Pôle Emploi, l’accent sera mis sur l’accès à l’emploi uniquement et les autres aspects, qui sont primordiaux pour les jeunes, ne seront plus pris en compte. »

Des jeunes désorientés…

L’un et l’autre ont de toute évidence raison, singulièrement à partir de ce que dit Christelle Tavares… qui, en cas d’absorption ou de fusion, pourrait plus que craindre mais être certaine : une maison de l’emploi (n’)est… (que)de l’emploi et, d’autre part, ne s’adresse pas spécifiquement aux jeunes. Ce qui renvoie à la question « une politique spécifique jeune est-elle nécessaire ou peut-on concevoir une politique de l’emploi indifférenciée, tous publics ? » Autant la transférabilité des savoirs professionnels des conseillers de mission locale semble envisageable et est d’ores et déjà effective – plusieurs structures assurent conventionnellement pour leur Département le suivi des allocataires adultes du RMI -, autant le fait que la jeunesse soit en elle-même une phase d’instabilité et recouvre des primo-arrivants sur le marché du travail appelle des pratiques spécifiques et plus, en amont, des postures professionnelles. Si une partie des jeunes s’adressant en mission locale ne souhaite qu’un coup de main pour accéder à un emploi, six jeunes sur dix poussent les portes pour s’orienter : « Presque 60% des demandes justifiant que l’on s’adresse à la mission locale concernent un problème d’orientation et/ou de formation et 38,1% un emploi. Ce résultat vient contredire l’idée répandue que la demande serait quasi-exclusivement centrée sur la recherche d’emploi. » (2). Cette demande massive d’orientation, corrélée à la forte probabilité d’une instabilité longue (emplois précaires) et à une désynchronisation des temps et rites de passage de la jeunesse à l’adultéité, signifie que le travail en mission locale est bien celui d’une socialisation. Qu’on le veuille ou non. Qu’on soit pressé avec des indicateurs d’ « accès à l’emploi rapide » ou non. L’humain patatoïde est réfractaire à la bureaucratie parallélépipédique.

Obsessionnel compulsif et répétitif…

Plus en amont de ces constats de terrain, souvent perçus comme des fantaisies intellectuelles dans les cabinets ministériels ou les bureaux des administrations (pas partout, fort heureusement…), est posée la question du concept-clef des missions locales, l’approche globale… sur lequel, sauf à m’épuiser et/ou à passer pour un obsessionnel compulsif et répétitif, je ne reviendrai pas. C’est dit. Et, inévitablement, faux comme on le constatera.

Brocéliande…

Conséquemment, que des partenariats soient noués avec les maisons de l’emploi est, de toute évidence, un point de passage obligé de l’action sur les terrains, dès lors que sont correctement sériées les valeurs ajoutées distinctes – celles des missions locales et celles des maisons de l’emploi – ainsi que communes – issues précisément de la coopération. Le concept de maison de l’emploi est pertinent, je l’ai dit et écrit (3). Comme celui de PLIE. Comme celui de mission locale. Ces concepts et ce qu’ils ont produit ne sont pas sortis magiquement de la forêt de Brocéliande : ce sont les réalités de terrain, les besoins, les analyses – toutes choses qui comptent, quand même – qui les ont forgés. Chacune de ces entités répond à des besoins particuliers et également complémentaires : grosso modo, la coordination des acteurs et la GPEC pour les maisons de l’emploi, les publics très éloignés de l’emploi aux PLIE, les jeunes rencontrant des difficultés d’insertion pour les missions locales. En tout état de cause, côté Gouvernement et même si des lobbyings sont tentés, elles sont mises dans le même sac : « Nous voulons en effet savoir ce qui marche et ce qui ne marche pas, et cela vaut aussi pour les Maisons de l’emploi, pour les missions locales ou pour les PLIE. Je pense qu’il y a là des gisements d’efficacité considérables. » (4)

Choux et navets…

Règle de base du partenariat, la réciprocité s’appuie sur la connaissance et la reconnaissance de ce que les uns et les autres font. L’approche globale est le concept identitaire et opérationnel des missions locales. C’est à partir de celle-ci qu’elles pourront progresser. Comme l’écrit justement Régis Barbier dans sa contribution, certainement pas à partir de stratégies concurrentielles, l’évaluation étant conçue comme comparative alors qu’en amont les missions, objectifs et modalités – tous justifiés – diffèrent : comparer des choux et des navets ?  Certainement pas non plus en réduisant les ambitions, d’une approche globale à une conception sectorielle, comme le réfutent justement Jean-Raymond Lepinay et Christelle Tavares. Certainement pas enfin en allant en ordre dispersé : il y a à conquérir puis affirmer une cohérence de pensée, donc d’action. Ce qui se passe pour la Cimade et pour l’accompagnement des RMIstes (cf. « Marchandirmisation : ce n’est qu’un début », 9 octobre), pour le contrat d’autonomie, pour les associations d’éducation populaire et pour les Rased (cf. « Éducation populaire : ça branle dans le manche », 5 novembre), etc. participe d’une volonté soit mal informée (cf. « Il faut informer Laurent Wauquiez », 23 octobre), soit purement idéologique. Dans le premier cas, il nous faut mieux communiquer (cf. « Missions locales : elles ne peuvent pas ne pas communiquer », 11 septembre) ; dans le second, il faut résister. Dans les deux cas, il nous faut avancer ensemble.

Au fait, le RIJ (Réseau Insertion Jeunes), ça avance ?

Mytiloïdes… 

Réponse à une contribution. « Pioupiou44 », que je ne connais pas sinon en déduisant minéralogiquement que ce lecteur est de Loire-Atlantique, demande des explications de texte sur l’expression – il est vrai un peu abscons ou ethnocentrée – de « L’humain patatoïde est réfractaire à la bureaucratie parallélépipédique. » Pioupiou n’a pas tort… ne serait-ce que parce que « patatoïde » n’est pas (encore ?) dans le Dictionnaire de la langue française de l’Académie.

Patate…

Prenons un humain symbolisé par une pomme de terre, populairement dénommée « patate ». Il est rare que, hormis OGM, celle-ci présente une circonférence parfaitement circulaire, répondant aux règles géométriques de type piR2. Autrement dit, chaque humain présente des caractères irréductibles, singuliers, originaux, qui le construisent avec des creux et des bosses, des plaies et des érections. En face, les logiques programmatiques. Avec des standards, des conditions d’éligibilité : telle classe d’âges, tel sexe, telle ancienneté de chômage, etc. Ces conditions constituent des « moules » (pas les « mytiloïdes » en langage savant, mais ce qui permet, en coulant un matériau, un liquide, de parvenir à l’objet que l’on souhaite obtenir ). Ceux-ci sont construits à partir de normes, mesures, etc. Ils vont être parallélépipédiques, c’est-à-dire basé sur un parallélépipède, prisme à six faces parallèles deux à deux. A vrai dire, qu’il y ait quatre, huit ou dix faces n’a strictement aucune incidence sur le raisonnement. Bref, pioupiou44 m’a compris : on fabrique d’un côté (administrations, etc.) des modèles, des moules, alors que les acteurs de terrain – ces piou-piou de 44 et d’ailleurs – sont confrontés à des jeunes qui, avec leurs aspérités, ne rentrent pas dans les cases. On a beau pousser, remodeler, rien n’y fait. Chaque jeune est singulier. A la suite d’une étude que j’ai faite pour l’ARML de Bretagne, il m’a été demandé d’investiguer plus en profondeur sur une catégorie de jeunes extraite d’une typologie construite, les « décrocheurs ». En rencontrant ces jeunes, 54, j’ai abouti à une « sous-typologie » de sept types et j’écrivais : « Il est évidemment délicat de proposer une typologie … d’une catégorie appartenant à une autre typologie car, en fait et derrière l’appellation « décrocheurs », en allant directement à la rencontre de ces jeunes, on en vient à penser que celui que l’on vient de rencontrer peut difficilement être « classé » avec le précédent… et il en sera de même pour le suivant. Autrement dit, très rapidement on en arrive à re-segmenter… jusqu’à parvenir à autant de « types » qu’il y a de personnes. Le sujet est bien irréductible au standard. Pourtant, bien sûr, il existe des points de ressemblance entre les uns et les autres… mais ces convergences sont flottantes, elles évoluent – et fort heureusement – avec le temps… très ordinairement parce que les personnes changent, a fortiori durant la période de jeunesse. La socialisation (secondaire, ici) est un processus qui, par définition, est un mouvement, un changement. » Voilà, les patatoïdes, c’est cela. C’est le désespoir des sociologues, friands de typologies, et des bureaucrates, amoureux des nomenclatures.  Satisfait(-te) pioupiou44 ?

 

(1) http://www.emploietcreation.info/article-24216575.html

(2) Muriel Epstein, Philippe Labbé, Sarah Labbé, Sabine Mangin, Évaluation des valeurs ajoutées économiques de l’offre sociale des parcours d’insertion de jeunes en mission locale, ARML de Bretagne-DRTEFP de Bretagne, 2008. Cette étude repose sur l’analyse statistique de 36 482 parcours de jeunes, 893 jeunes enquêtés par téléphone et 54 monographies de jeunes rencontrés sur site en face-à-face.

(3) « Le prédicat des MdE agence les notions de cohérence, lisibilité, proximité… donc d’efficacité et d’efficience, deux critères obligés des politiques publiques. On ne peut donc qu’y souscrire. » Philippe Labbé « La création de maisons de l’emploi est-elle une bonne initiative ? » Liaisons sociales magazine, janvier 2005.

(4) Laurent Wauquiez, Assemblée nationale, Commission élargie, « Projet de loi de finances pour 2009. Travail et emploi », 5 novembre 2008. Pour une fois et contrairement à ses habitudes, Laurent Wauquiez conclut par positivement. Rendons-lui justice.

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commentaires
  1. pioupiou44 dit :

    « L’humain patatoïde est réfractaire à la bureaucratie parallélépipédique. »

    Excusez-moi mais le pioupiou que je tente d’être a besoin d’une explication de texte.

    cordialement et toujours content de vous lire

    pioupiou44

  2. rbeaune dit :

    « participe d’une volonté soit mal informée (cf. « Il faut informer Laurent Wauquiez », 23 octobre), soit purement idéologique. Dans le premier cas, il nous faut mieux communiquer (cf. « Missions locales : elles ne peuvent pas ne pas communiquer », 11 septembre) ; dans le second, il faut résister. Dans les deux cas, il nous faut avancer ensemble ».
    Je reprends la conclusion… et je ne suis pas d’accord pour partie .. et je reprends les mots d’un maître de la diplomatie, de la flagornerie, de l’hypocrisie, pour ne pas dire plus, mais qui, en l’occurence, a raison… Pour Talleyrand, « ce qui va sans le dire va encore mieux en le disant ». Alors le choix n’est plus entre mieux communiquer ou résister, mais se résume à communiquer sur le terrain où on est attaqué… L’espace a horreur du vide… C’est l’accusé de réception qui est l’essentiel de la communication (Lacan) et donc la réponse doit coller aux attentes du récepteur, voire les dépasser pour le surprendre… J’ai émis l’idée d’une « communication-action » des Missions locales… pour laquelle, oui, il faut avancer ensemble… Communiquer ce n’est pas se soumettre ou se défendre. Comme le dit Hugo : la forme, c’est le fond qui remonte à la surface.

  3. pioupiou44 dit :

    Merci pour cette explication brillante

    je m’attendais à ce sens mais comme dit rbeaune ou plutôt Talleyrand:
    « ce qui va sans le dire va encore mieux en le disant”

    pioupiou44

  4. rbeaune dit :

    J’ai trouvé un adepte de l’approche globale… (humour du vendredi bien sûr)…

    le ministre français du Travail, Xavier Bertrand, s’est dit, jeudi, « intéressé » par l’approche britannique d’assistance aux demandeurs d’emploi. Le modèle anglais repose, selon lui, sur une « approche globale » comportant notamment un suivi pendant plusieurs semaines après la reprise du travail ».
    Conclusion : je propose une formation obligatoire de tous(tes) les Présidents(es) et de tous (tes) les directeurs (trices) à l’anglais… Au moins on sera compris…

    Bon week-end

  5. Jean Philippe REVEL (syndiqué CGT ML/PAIO) dit :

    Déjà 4 commentaires !
    on voit que le sujet des MDE des PLIE et des Missions Locales, associé à la question de l’approche globale et confronté à la (mé)connaissance (volontaire ?) qu’ont les politiques de ce qui se passe et se réalise quotidiennement dans nos structures doit constituer les bases du manifeste (de la mobilisation, ou de la communicACTION comme on voudra) que finalement beaucoup sollicitent.

    Pour ma part, je pense que l’ignorance affichée des ministres (Bertrand et Wauquiez) de ce que nous réalisons est Volontaire, c’est à dire Stratégique, donc idéologique.
    (Voir l’exemple du Contrat d’Autonomie : qui coûte excessivement plus cher à l’Etat que ce qu’il engage pour le réseau des ML/PAIO. L’essentiel (l’idéologie, ici) étant de confier au Privé l’accompagnement des jeunes à l’Emploi).

    Quelques remarques sur l’angleterre et ses jobs center :
    Il y a quelques mois circulait le chiffre de 81% comme taux de résultats pour les jobs center … Bien entendu en France il fallait prendre modèle sur l’angleterre …en y regardant de plus près il s’agissait du taux de satisfaction des clients …et non pas d’un taux de placement …Pourquoi pas un taux de satisfaction de nos jeunes suivis en ML ? et la communication nécessaire puisque c’est ce qui compte parait-il ?
    mais si cela va mieux en le disant … il y a des sourds qui ne veulent rien entendre … et en l’occurrence l’idéologie ça rend sourd.

    Boutade ? :
    S’agissant des Maison de l’Emploi, je dis souvent que l’Emploi c’est comme la tolérance, il y a des maisons pour ça …
    S’agissant de l’approche globale et des jeunes … il y a les ML pour cela mais cela ne se sait pas !

    Des états généraux pour l’insertion des jeunes ?
    (le mot grenelle est à bannir !), Chiche.

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