La crise dans Le Monde : diachronie. 1/3

Publié: octobre 30, 2008 dans Au gré des lectures

Obsolescence…

Aristote écrivait « L’accident révèle la substance ». Cependant, à l’époque d’Aristote, les TIC (technologies de l’information et de la communication) n’existaient pas, du moins sous leur forme actuelle. Aujourd’hui, chacun, dans la presse ou sur le net, peut lire des commentaires et analyses sur ce qu’il est convenu d’appeler « la crise ». Mais la multiplication de ces messages s’accompagne d’obsolescence : on lit et, lisant autre chose, on oublie ce qu’on a lu. Un message chasse, partiellement ou totalement, l’autre. La « substance » ne se révèle pas et l’on ne retient souvent que l’écume des mots, ce qui pour d’obscures raisons a frappé notre conscient/subconscient/inconscient, ce qui a retenu notre attention. Il n’est donc pas inutile de s’accorder le temps de la réflexion, du retour en arrière… condition point de passage obligé d’une appréhension plus « stratégique » du présent et, surtout, de l’avenir. C’est-à-dire associer à la synchronie (« moment T ») de l’information découverte la diachronie (T1, 2, 3…) d’une relecture sélective. Sur le même modèle que cet été, « Les articles du Monde auxquels vous avez échappé », ça commence le 10 octobre, ça se termine le 28 octobre. Trois semaines d’articles parus dans Le Monde – des philosophes, des sociologues, des économistes, des écrivains et des acteurs politiques – dont j’ai extrait quelques phrases-clés, signifiantes. Chacun en fera ce qu’il souhaite. Ce n’est pas nécessairement, au regard du sujet, joyeux mais il y a aussi des perspectives, de l’espoir. Bonne lecture (en trois parties).

 

10 octobre. Slavoj Zizek, « Lutte des classes à Wall Street » : « S’il est donc vrai que nous vivons dans une société de choix risqués, certains (les patrons de Wall Street) opèrent des choix, tandis que les autres (les gens ordinaires payant des hypothèques) assument les risques. {…} L’ironie suprême réside ainsi dans le fait que la « socialisation » du système bancaire est acceptable lorsqu’elle sert à sauver le capitalisme : le socialisme est néfaste – sauf lorsqu’il permet de stabiliser le capitalisme. {…} nous devons … nous efforcer alors de résister à la tentation populiste de donner expression à notre colère et ainsi de nous asséner des coups. Au lieu de céder à une telle expression impuissante, nous devrions maîtriser notre colère pour la transformer en une ferme résolution de penser, de réfléchir d’une manière réellement radicale, de se demander quelle est cette société que nous sommes en train de quitter… » Inutile de chercher sur Google, je le confesse, je ne connaissais pas Slavoj Zizek. C’est un philosophe. Certainement très important.

 12-13 octobre. Pierre-Antoine Delhommais, « Que la crise commence ! » : Même si la crise financière venait à s’apaiser – on peut toujours rêver -, c’est aujourd’hui que la crise économique va vraiment commencer. {…} On est passé de la peur de la récession à l’angoisse de la dépression, deux phénomènes qu’un économiste plein d’humour avait distingués de cette façon : « La récession, c’est quand votre voisin perd son job, la dépression, c’est quand vous perdez le vôtre. » {…} On n’échappera pas à un choc économique majeur. Tout est idéalement en place pour qu’il advienne. Du petit épicier qui préfère conserver sa recette du jour chez lui plutôt que de la déposer à sa banque au médecin qui reporte de quelques mois la réparation du toit de sa maison de campagne, les premiers signaux, cette fois très concrets, d’une grave crise économique apparaissent. Il n’y a pas non plus besoin d’avoir une agrégation d’économie pour comprendre que les sauvetages bancaires par les Etats, aussi nécessaires soient-ils, coûteront cher aux contribuables. Très cher. {…} On se trompe en pensant que l’avenir économique est incertain. Il ne l’est pas du tout : la consommation des ménages va plonger, les prix de l’immobilier chuter, les profits des entreprises fondre et le chômage s’envoler. La seule incertitude est de savoir dans quelles proportions. » Pierre-Antoine Delhommais, économiste, est chroniqueur au Monde.

 12-13 octobre. Immanuel Wallerstein, « Le capitalisme touche à sa fin » : « La situation devient chaotique, incontrôlable pour les forces qui la dominaient jusqu’alors, et l’on voit émerger une lutte, non plus entre les tenants et les adversaires du système, mais entre tous les acteurs pour déterminer ce qui va le remplacer. {…} Nous sommes dans une période, assez rare, où la crise et l’impuissance des puissants laissent une place au libre-arbitre de chacun. {…} Dans dix ans, on y verra peut-être plus clair ; dans trente ou quarante ans, un nouveau système aura émergé. Je crois qu’il est tout aussi possible de voir s’installer un système d’exploitation hélas encore plus violent que le capitalisme, que de voir au contraire se mettre en place un modèle plus égalitaire et plus redistributif. » Immanuel Wallerstein est sociologue, ex-président de l’Association internationale de sociologie et un des inspirateurs du mouvement alter-mondialiste.

14 octobre. Jean Gadrey, « Le CAC 40 est en très forte hausse ! » : « En vingt ans, le portefeuille CAC 40 a vu son pouvoir d’achat progresser de 120%, pendant que celui des salaires (à temps plein) peinait à atteindre les 15% et que celui du RMI faisait pratiquement du sur-place. {…} Puisque la question se pose de savoir qui va payer les sommes gigantesques que les Etats vont engloutir pour tenter de sauver le système qu’ils ont créé… on peut au moins répondre : doivent d’abord payer ceux qui ont bénéficié de la déformation de la valeur ajoutée en leur faveur et ceux qui ont vu le pouvoir d’achat de leurs actifs progresser de 120% en vingt ans. Il faut remplacer le bouclier fiscal par un bouclier social et maintenir les revenus de l’immense majorité en réduisant les inégalités provoquées par la démesure de la finance spéculative. » Jean Gadrey est économiste.

14 octobre. Gérard Mermet, « Profitons de la crise pour refonder la société » : « Avant de demander aux classes moyennes de faire des efforts, il faudra demander (ou imposer) à la tranche supérieure une participation plus grande à la solidarité, un peu plus de décence et de vertu. Peu importe si l’impact macroéconomique est faible, la dimension symbolique sera considérable, comme ses conséquences sur le climat intérieur. Dans la situation actuelle, l’exemplarité est la condition première de la paix sociale, de l’adaptation par la réforme et l’innovation. {…} La consommation s’apparente à une recherche de consolation, un moyen de remplir un vide existentiel croissant. Avec, à la clé, beaucoup de frustration et un peu de culpabilisation, accrue par la prise de conscience écologique. {…} Dans un contexte de difficultés avérées, de catastrophes annoncées, une réflexion collective sur les valeurs et les modes de vie est nécessaire. D’autant qu’elle est moins un luxe de nantis qu’un réflexe de survie. Elle peut déboucher sur une « utopie réaliste », fondatrice d’un nouveau mode de civilisation, avec des modes de vie plus satisfaisants dans un monde plus durable. Si l’on y parvient, on pourra dire rétrospectivement : vive la crise ! » Gérard Mermet n’est pas Daniel Mermet. Le second, corrosif et agit’prop est sur France Inter ; le premier est sociologue, auteur de Francoscopie.

16 octobre. Pascal Bruckner, « L’inévitable métamorphose » : « C’est un certain capitalisme de caste qui s’estompe, entraînant dans sa chute malheur et chaos : il n’était qu’un féodalisme sans frein, masquant sa goinfrerie sous les alibis du risque et de la liberté d’entreprise. La main invisible est revenue au visage de ceux qui l’invoquaient comme une formidable claque. {…} C’est un formidable défi qui nous attend, à égale distance du défaitisme et de la suffisance ; à nous de le relever ou de disparaître. » Pascal Brukner est présenté comme romancier et essayiste. On le connaît plus comme un « ex-nouveau philosophe ». Il a obtenu en 1997 le prix Renaudot pour Les Voleurs de beauté (pas lu) mais son ouvrage le plus connu (à mon avis) est celui co-rédigé avec Alain Finkielkraut en 1977, Le Nouveau Désordre amoureux. En mars 2003, il a signé dans Le Monde avec André Gluksmann un article soutenant l’intervention militaire américaine en Irak. On ne peut pas être bon tout le temps.

A suivre…

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