Critique de l’efficacité.

Publié: octobre 29, 2008 dans Insertion/missions locales, Politiques d'emploi

Revenons un instant sur ce critère d’insertion « rapide » du « programme 102 » (cf. sur ce blog « Orientation et insertion professionnelle des jeunes », 28 octobre), insérer en moins d’un an dans un emploi durable 25% des jeunes entrés dans le CIVIS, 34% pour les EPIDe et 70% pour les contrats d’autonomie. Que signifie cette rapidité ? Que le Gouvernement veut aller vite, répondrait La Palice. Derrière cette tautologie, on comprend qu’il s’agit d’efficacité.

Le postulat d’inefficacité.

La recherche d’efficacité, bien sûr en soi légitime (qui prétendrait à l’inefficacité ?), repose sur l’affirmation d’un sens commun répété à l’envi selon lequel les structures en charge de l’insertion seraient inefficaces ou, tout au moins, insuffisamment efficaces. Tout le discours qui justifie la réorganisation du service public de l’emploi se fonde sur le présupposé d’un manque d’efficacité. Il n’est pas besoin d’argumenter là-dessus, il suffit de lire les prolégomènes des lois, plans et débats sociétaux multiples. Ainsi le Grenelle de l’insertion pose en titre de la contribution n°2 la question « Comment simplifier et rendre plus efficace la gouvernance des politiques d’insertion ? » et introduit ses propositions par ces mots : « Les constats sont bien connus : complexité du paysage offert par les politiques d’insertion, enchevêtrement des compétences des pouvoirs publics nationaux et locaux, multiplicité des acteurs engagés de près ou de loin dans l’action publique au service de l’insertion sociale et professionnelle… » En 2005, le Plan de cohésion sociale commençait son premier programme, « Fédérer les acteurs pour un nouveau contrat avec les demandeurs d’emploi », par « Le dispositif français d’intervention en faveur des chômeurs est le plus éclaté d’Europe. Ce nombre important d’acteurs ne garantit pas que soit rendu le bon service, au bon moment et à la bonne personne. » Ce même Plan instituait les maisons de l’emploi (MdE) comme solution à la dispersion des ressources… mais force est de constater que, sur de nombreux sites, il reste encore à démontrer les valeurs ajoutées propres de ces MdE.

Blâmés et exhortés…

Un des paradoxes de ce discours, encore une fois massif, assené et peu contesté, est qu’il n’hésite pas à l’exhortation de l’implication des blâmés : « La réussite de la cohésion sociale sera celle de tous les acteurs… », est-il écrit page 7 du Plan de cohésion sociale. Qui bene amat, bene castigat (« qui aime bien, châtie bien »), dit l’adage. Il n’est pourtant pas certain qu’à l’échelle de ces acteurs que l’on estime métastasés le bâton du jugement d’inefficacité soit la garantie d’une adhésion au changement pour répondre à ce nouvel impératif catégorique des valeurs de la mission de service public que serait l’efficacité et, même plus, la performance, si l’on en croit Le livre blanc sur l’avenir de la fonction publique (1). Le travail sociologique de terrain révèle des réalités bien différentes, en particulier le fait que, sur les territoires, les acteurs s’ajustent, s’arrangent pourrait-on dire, pour répondre aux besoins sociaux en se distribuant les rôles et les fonctions. Bien sûr, il existe des frottements, de la tectonique des plaques : l’insertion est un champ au sens bourdieusien, c’est-à-dire un espace de conflits, d’intérêts divergents, de rapports de pouvoir, mais elle est également un espace de dialogue, de partition intelligente et humaine.

Panier d’oeufs…

Plutôt que ce jeu d’acteurs rôdés et éprouvés par l’expérience humaine qui inclut et dépasse les seules fonctionnalités, qui se connaissent et se reconnaissent, sont idéologiquement choisies la mise en concurrence, la mise en tension, la compétition. Et l’on raisonne à l’horizon triennal d’une CPO (convention pluriannuelle d’objectifs), pas que pour les missions locales mais dans tout le social, pour en tirer des conclusions sur le modèle de cet entraîneur américain qui déclarait que, pour former un champion, il mettait tous les œufs dans un panier, jetait celui-ci contre un mur et ne conservait que l’œuf non-brisé. Que le meilleur gagne. Triste et déplorable raisonnement.

En amont, une pensée disjonctive…

On peut sans aucun doute toujours mieux se coordonner, progresser vers l’alchimie du tout supérieur à la somme des parties, « 1 + 1 = 3 »… mais, s’il y a une responsabilité dans ce qui constitue un hiatus essentiel, la coordination ou le relais, elle est moins à rechercher à l’échelle des acteurs piou-piou de terrain qu’à celle des institutions qui persistent et signent dans des objectifs sectoriels : les « indicateurs » des « objectifs » du « programme 102 » sont, puisqu’il s’agit de l’État, exclusivement centrés sur le volet professionnel… comme si l’insertion n’était que professionnelle, comme si des carences dans l’autonomie sociale étaient sans effets sur les possibilités d’entrée puis de stabilisation dans le monde du travail. Voilà des années qu’on le dit. Voilà des années que le hiatus persiste et, plus, se renforce. L’efficacité rapide en est une illustration. Elle signifie tout-à-fait concrètement que, face à l’urgence sociale, il faut aller au plus pressé et à l’essentiel, le boulot, postulant que le reste, anecdotique, suivra et que, s’il ne suit pas, et bien basta ! Démonstration permanente d’une pensée disjonctive, de la complication, alors qu’il nous faudrait une pensée de la complexité et de la reliance. A force de sacrifier l’essentiel à l’urgence, on parvient à en oublier l’urgence de l’essentiel.

En aval, la gueule de bois…

L’efficacité rapide dans le placement fait bien sûr fi de la logique de projet, qui devrait être celle du Sujet, et de celle du contrat, qui devrait être celle de l’interaction socialisante. Sans, là non plus, que l’économie de ces termes soit modeste, par honnêteté intellectuelle ou par cohérence. Les faits têtus pourtant démontrent qu’on s’éloigne de ce qui, en amont, est un principe philosophique, une valeur : la liberté du sujet. Ce n’est ni un hasard, ni anodin, qu’un des indicateurs de ce – toujours – « programme 102 » soit « l’effectivité du contrôle de la recherche d’emploi ». Donc on « oriente » (dirige), il faut orienter (diriger), vers les « secteurs en tension », vers des emplois de la néo-domesticité, vers des jobs… que peu de « décideurs » accepteraient d’expérimenter une seule journée. Rapidement, toujours. Et, ce faisant, on ignore délibérément ce qu’est une socialisation : une acculturation pour celle ou celui qui a subi une longue période de chômage, un temps nécessairement long pour que se sédimentent en expérience les expérimentations de la période de jeunesse. De son côté, le Conseil économique, social et environnemental écrit dans son rapport présenté le 22 octobre 2008, 25 ans de politiques d’insertion des jeunes : quel bilan ?, « … la jeunesse tend à être conçue comme une phase d’expérimentation et de recherche de soi dont la durée est indéterminée {pour une fois !} et l’horizon lointain. » (p. 12). Le temps court des programmes impacte le temps long de la socialisation, obère la possibilité des expérimentations multiples de tout ordre, réduit d’autant les opportunités de faire coïncider projet professionnel et projet de vie, extirpe tout investissement symbolique dans un métier en ne retenant qu’un investissement instrumental dans un emploi. Nul doute que l’on se prépare ainsi de surprenants lendemains, ceux des gueules de bois après l’ivresse d’une consommation rapide et excessive. Le pronostic de Philippe Engelhard à propos de l’acculturation accélérée de sociétés traditionnelles dans la modernité est valable ici pour notre jeunesse : « Certaines sociétés, catapultées violemment dans la modernité occidentale, sont contraintes de remiser aux oubliettes leur appareil mental de traitement de la durée. On voit mal comment elles en sortiraient indemnes. » (2)

Trois principes d’une politique écologique d’insertion…

Je concluais ma contribution à la réédition du rapport Schwartz (3) par l’ambition d’une « politique écologique de l’insertion » en appelant à la rescousse trois principes extraits puis adaptés des « principes d’espérance dans la désespérance » qu’Edgar Morin proposait pour une « ère écologique » (4).

– Du premier principe, celui de l’improbable, était posée la question « Qui sait si la dictature économique sur les finalités humaines ne franchira pas un seuil et ne bifurquera pas raisonnablement vers plus d’humanité et de responsabilité, vers une reconnaissance de l’utilité sociale, vers une évaluation confiante plutôt qu’un contrôle suspicieux crispé sur l’efficience ? » Les évènements économiques récents, quoique prévisibles et prévus, rebattent les cartes : on n’a jamais autant pu lire de contributions de philosophes, sociologues, etc. saisissant le chaos de la crise financière comme l’opportunité d’interroger et plus, d’invalider, le sens commun, archétypal, du postulat néo-libéral qui fait le lit de la performance, de l’efficacité, de la concurrence… (5).

– Le deuxième principe des « potentialités humaines non encore actualisées », inspiré par l’éducation populaire, avançait sur la thèse de la participation des jeunes à la politique d’insertion. A l’heure du leitmotiv de la « gouvernance », cherchons ici où les jeunes sont consultés pour définir cette politique, constatons sans difficulté qu’ils ne le sont pas et mettons en place les conditions concrètes, à l’échelle des terrains, des structures, pour qu’ils expriment leurs attentes, pour qu’ils soient contributeurs : à défaut que les acteurs de l’insertion soient entendus, les sujets de celle-ci, « parties prenantes », le seront peut-être plus… et il sera difficile de les réfuter.

– Le troisième et dernier principe est celui de la « métamorphose » avec une alternative simple : ou le système échoue à traiter ses problèmes vitaux et, dans ce cas, il se désintègre ; ou il y parvient et il se métamorphose « en un système plus riche, plus complexe, capable de traiter ses problèmes… » C’est donc bien, à l’échelle une nouvelle fois des structures mais également à celle du (des) réseau(x), que sont posées les questions de la réflexion, de la réflexivité, de la professionnalité. Toutes choses étrangères et même antipathiques au sens commun et à la précipitation.

Il faut être antipathique au sens commun.

 

(1) Jean-Ludovic Silicani, Le livre blanc sur l’avenir de la fonction publique, Conférence nationale sur les valeurs, les missions et les métiers du service public et de la fonction publique, avril 2008.

(2) Philippe Engelhard, L’homme mondial. Les sociétés humaines peuvent-elles survivre ? 1996, Arléa, p. 339. Un livre remarquable.

(3) Bertrand Schwartz, Philippe Labbé, Association nationale des directeurs de missions locales, Rapport sur l’insertion professionnelle et sociale des jeunes. 1981 : naissance de l’insertion, 2007, Apogée.

(4) Edgar Morin, L’an I de l’ère écologique et dialogue avec Nicolas Hulot, 2007, Taillandier.

(5) Par exemple, Dominique Méda (philosophe) et Vincent Peillon (député) « Défis pour le socialisme du XXIè siècle » (Le Monde, 17 octobre), Alain Badiou (philosophe) « De quel réel cette crise est-elle le spectacle ? » (Le Monde, 18 octobre), Dany-Robert Dufour (philosophe) « Mutation du psychisme en vue » (Le Monde, 18 octobre), etc.

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commentaires
  1. rbeaune dit :

    Texte bien adapté à l’échange de points de vue sur la conception de l’avenir de nos sociétés et sur ce que doivent être les politiques d’insertion…
    Mais l’urgence est peut-être ailleurs… S’il ne reste plus personne pour incarner ces politiques, quel sera le niveau du débat??? Cela se résumera-t-il à : il faut ouvrir les Missions locales le samedi et le dimanche car la recherche d’emploi doit être une priorité de tous les jours et il est inadmissible de laisser « refroidir » des jeunes pendant 2 jours dans leur intense combat ??? et si elles ne veulent pas l’assurer, on trouvera des prestataires pour le faire…
    Des abandons ont déjà été opérés : le financement des ML repose sur la DGEFP… il est donc évident que l’emploi est la seule mesure de léfficacité »… Certes, a été oubliée aussi la notion d’éfficience qui voulait,au moment du Plan de Cohésion sociale, qu’un conseiller ait en « charge » 50 jeunes… La réalité est entre 150 et 200, voire plus…
    La stabilisation des financements, à travers la convention pluriannuelle d’objectifs, aboutit à introduire une variabilté des financements à travers des objectifs quantitatifs et une « découpe » de l’activité en 5 axes… Où est l’approche globale??? A quand le refus de financement d’un axe jugé inefficace???
    L’accord de cotraitance avec l’ANPE est aussi une perche tendue pour se faire battre : on vous oriente un certain public car vous avez l’offre de services et les compétences adaptées (merci…), mais on compare les résultats avec les mêmes critères, notamment ceux du retour rapide à l’emploi…
    Mais c’est dans cette adversité que le réseau des ML se doit d’être fort… Comment ??? quelques idées : d’ores et dèjà recenser tout ce qui est fait et doit être mis en avant… il est quand même attristant que tout ce qui est fait en terme de mobilité soit mis au crédit de l’ANPE et que personne ne réagisse… Ensuite, proposer un cadre de travail avec le Pôle emploi et ne pas se contenter d’une reconduction de l’existant… Dans le même ordre d’idée, approfondir le rapport du COE sur l’insertion des jeunes et celui du Sénat sur l’exclusion et faire des propositions… Enfin -pour aujourd’hui- investir le monde de la communication et réaliser une grande opération nationale…

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