Le Protocole 2000 des missions locales. 2/4

Publié: octobre 14, 2008 dans Insertion/missions locales

Bolcheviks…

Poursuite du travail sur les « fondamentaux » des missions locales : après la Charte de 1990, une deuxième contribution sur le Protocole 2000, la première étant sur ce blog et datée du 1er octobre. Certes, cela a pris du temps… mais reconnaissons que l’actualité a été riche d’évènements jusqu’à une quasi-inversion du paradigme économique, un quotidien américain le résumant par ce titre « Les Bolcheviks à Wall Street », nous devant nous faire à l’idée de prêter de l’argent aux banques, etc.  Entre la stupéfaction, l’hilarité, l’abattement et la révolte, la panoplie des réactions possibles est en tout cas riche.

Une mission de service public…

Passé l’encadré qui réaffirme la continuité des principes de la Charte de 1990, le protocole aborde la question de la mission qui explicitement – c’est la première fois – est définie comme « une mission de service public pour l’insertion professionnelle et sociale des jeunes partagée entre l’Etat, les régions et les autres collectivités territoriales. » On ne détaillera pas ici ce que recouvre la mission de service public sinon pour rappeler qu’elle est fondée sur le principe de l’intérêt général et qu’elle répond à plusieurs critères tels que l’égalité d’accès et de traitement, l’équité, la continuité, l’adaptabilité, la transparence, la laïcité, la neutralité… Il semble évident qu’en cette période de turbulences avec une logique de mise en concurrence du service public et des opérateurs privés (pour une « saine émulation », paraît-il) chacun de ces critères devrait non seulement déjà être connu des professionnels des missions locales mais décliné concrètement au regard de l’activité spécifique d’insertion : l’égalité d’accès appelle la proximité (antennes, permanences, etc.), l’égalité de traitement appelle la montée collective des compétences (une dynamique d’ « organisation apprenante »), etc. Des critères connus des professionnels… mais aussi sinon prioritairement, évidemment, des élus des conseils d’administration dont le premier rôle est d’être les porteurs du projet associatif de structure, c’est-à-dire de sa dimension politique.

Les missions locales « ont une double fonction » et « Construire et accompagner des parcours d’insertion des jeunes » et « Développer le partenariat local au service des jeunes en difficulté d’insertion. » L’une développée, l’autre succincte.

Construire et accompagner des parcours d’insertion des jeunes

Au risque de la redondance voire d’une lourdeur, le principe de l’approche globale est réaffirmé par deux fois dans la même phrase puisque les missions locales « ont pour objet d’aider les jeunes à résoudre l’ensemble des problèmes » (pas exclusivement les problèmes d’emploi et de formation) « que pose leur insertion professionnelle et sociale » (pas exclusivement leur insertion professionnelle). La répétition, dit-on, serait la base de la pédagogie… mais la pertinence de l’adage trouve dans les faits têtus ses limites puisque les logiques institutionnelles sectorielles, parfaitement adaptées dans un monde cartésien et de la complication (diviser le tout…), buttent sur les interactions de l’indissociabilité des mondes du sujet et sur la complexité. Hélas. Là encore il y a une révolution paradigmatique à faire (et réussir).

AIOA…

Une approche globale qui assure quatre « fonctions »… presque identiques à celles explicitées dans le point 6 de la Charte de 1990, le aussi fameux que dissonant acronyme « AIOA », accueil – information – orientation – accompagnement. Presque ? Eh oui, il manque l’évaluation… qui méritera à elle seule un paragraphe, « Les systèmes d’information et d’évaluation ». On y reviendra. Quant aux quatre fonctions, elles marquent ou plus exactement scandent chronologiquement le parcours-type d’un jeune, depuis son arrivée dans la mission locale avec l’accueil jusqu’à la progression du projet d’insertion avec l’accompagnement. Un accompagnement d’une part « personnalisé », d’autre part « de ceux qui rencontrent des difficultés importantes ». Difficultés importantes… c’est le recentrage expliqué précédemment au regard du contexte socioéconomique favorable des années 2000. Quant à l’accompagnement, il est confirmé comme la notion-phare de l’intervention sociale, articulée avec le projet et le parcours. Il était « individualisé » dans le programme TRACE mais sans doute « personnalisé » évoque-t-il plus d’humanité alors qu’ « individualisé » n’est guère éloigné d’atomisé… et d’individualisme. Poids des mots, risques des analogies.

Trois ans plus tard, en 2003, le Rapport Seillier, Pour un contrat d’accompagnement généralisé (1), posera l’accompagnement comme l’ « expression privilégiée de la cohésion sociale », rien de moins, dans la mesure où il « donne à notre société une solide trame d’humanité » et préconise d’en intégrer la logique dans l’ensemble des dispositifs, seule garantie pour assurer la réussite de l’insertion. Cette irruption puis imposition de l’accompagnement dans le champ de l’insertion ne sont pas sans poser une question de fond puisque, au bout du compte, on peut s’interroger sur ce qui devient prioritaire, la finalité ou la méthode : « Le caractère incertain de l’objectif à atteindre a pour conséquence d’opérer un déplacement de la finalité visée vers le chemin permettant éventuellement d’y parvenir. Plus que l’aboutissement qui le justifie, c’est le parcours accompagné qui devient ainsi la norme et l’espace essentiel du travail d’intégration. » (2) Qu’observe-t-on dans beaucoup de missions locales aujourd’hui ? Une réflexion sur le chemin inversement proportionnelle à celle sur la finalité, aussi importante pour l’accompagnement (harmonisation des pratiques, périmètre, etc.) que déficitaire – résumée informatiquement à l’accès à l’emploi  – pour l’aboutissement. Cela rappelle étrangement le proverbe chinois, « Le sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt. »

Extension du domaine de la responsabilité…

Parlant de lune, c’est-à-dire de finalité, celle-ci est « l’autonomie professionnelle et sociale », expression à laquelle on devrait préférer, selon moi, celle d’ « intégration » en la spécifiant par ses deux volets d’indépendance économique et d’autonomie sociale. On y parvient en faisant « appel à la responsabilisation et à la participation des jeunes », responsabilisation qui s’exprime dans la logique contractuelle des dispositifs (mais avec le risque d’une extension du domaine de la responsabilité vers celui de la culpabilité), participation plus aléatoire comme on a pu le voir dans les précédents articles sur ce thème : seul le sujet individuel est sollicité, l’acteur collectif n’a pas (encore) culturellement conquis sa place en mission locale. Et pourtant, comment concevoir l’épanouissement individuel sans l’émancipation collective ? Encore un effort, les piou-piou !

Adapter ou appliquer ?

Enfin les missions locales « contribuent ainsi à la mise en œuvre des politiques d’insertion initiées par l’Etat, les régions et les autres collectivités territoriales :  programmes de lutte contre les exclusions, programmes régionaux de formation professionnelle continue et d’apprentissage, programmes de développement de l’emploi et politique de la ville. » Ici l’écart avec la Charte de 1990 est patent : dans celle-ci, les missions locales devaient innover, mettaient en cohérence des politiques, élaboraient et mettaient « en œuvre progressivement une politique locale d’insertion professionnelle et sociale »… bref, elles étaient autonomes ; dans le Protocole 2000, les missions locales « contribuent à la mise en oeuvre », cette contribution étant ambiguë : en les modifiant ou en les appliquant ? L’avenir démontrera que l’application est la (bonne ?) réponse. Dans la perspective des institutions, bien sûr.

Les jeunes des quartiers de la politique de la ville constituent bien une priorité puisqu’ils sont à nouveau cités dans la seconde « fonction », « Développer le partenariat local au service des jeunes en difficulté d’insertion. » Seconde fonction très courte qui n’apporte rien de nouveau : bis repetitas placent ? La dimension d’observation territoriale de la Charte de 1990 – « connaissance approfondie du tissu économique et social… » – n’est plus d’actualité et il n’y est plus question que d’apporter « leur concours à l’évolution de l’offre de services pour l’insertion professionnelle et sociale à partir de leur travail d’analyse de la demande et des besoins des jeunes… »

 

A suivre…

 

(1) Rapport au ministre des Affaires sociales, du Travail et de la Solidarité, 2003.

(2) Francis Mégévand, « L’accompagnement, nouveau paradigme de l’intervention publique », 2005, Entre protection et compassion. Des politiques publiques travaillées par la question sociale (1980-2005), Presses Universitaires de Grenoble, pp. 194-195.

 

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commentaires
  1. Jean Philippe REVEL (CGT ML/PAIO) dit :

    Lors de son intervention à l’Assemblée Générale de l’UNML (Syndicat employeur de la Branche ML/PAIO) le 6 octobre dernier, la CGT a appelé de ses voeux une mobilisation large autour d’un projet que nous qualifions de politique qui prendrait la forme d’un « Manifeste pour l’insertion des jeunes ».

    La charte de 1990 devrait en être un des éléments fondateurs. Revenir aux fondamentaux devient de plus en plus URGENT pour le réseau des ML/PAIO, et ce, dans un contexte où la LOLF et ses contraintes ont tendance à prendre le pas sur les valeurs induite par cette charte …

    Quand il est question de former à tout va les directions des ML/PAIO à l’intégration de cette logique LOLF, on oublie de former l’ensemble des salariés et des Directions sur ce qui a constitué ses valeurs fondatrices …

    Nous attendons que des intentions on aboutisse enfin aux actes !

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