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Enfin, des millions pour l’insertion !

Publié: septembre 28, 2008 dans Agit'Prop

Exit DAB…

Dans Le Monde du 27 septembre 2008, un article dont le titre ne peut que retenir l’attention : « Nous nous engageons à financer des projets en faveur de l’insertion. » Au regard de la diminution du budget de l’État (cf. « Cherche pédago-politologue désespérément »), cela tombe à pic. Mais qui s’engage ? Frédéric Saint-Geours, président de l’UIMM (Union des industries et des métiers de la métallurgie)… oui, la branche industrie du Medef. Celle-là même qui à fait parler d’elle avec Denis Gautier-Sauvagnac, alias DAB (distributeur automatique de billets). Précisément, le journaliste du Monde l’interroge à ce propos : « Toute la transparence a-t-elle été établie et les soupçons levés ? » Frédéric Saint-Geours : « Clairement oui. {…} Nous avons remis la fédération à l’endroit. {…} Nous avons entrepris un travail de refondation… » Outre le vocabulaire réconciliateur choisi (« refondation » résonne agréablement aux oreilles du Medef), si la fédération est désormais à l’endroit, c’est déductivement qu’elle était à l’envers. CQFD.

123%.

Mais du passé faisons table rase (comme on ne dit pas à l’UIMM, ni au Medef) et voyons ce qu’il en est du financement de l’insertion par une UIMM cossue puisqu’elle dispose « d’une réserve de 329 millions d’euros à la fin 2007, soit 580 millions d’euros en valeur du marché. » Pour information et par comparaison, ces 580 millions d’euros représentent 123% du budget annuel des 500 missions locales et PAIO de France. Sapristi!

Tonton Cristobal…

Le Monde : « Quelle utilisation comptez-vous faire de cette somme considérable ? » Frédéric Saint-Geours : « Nous nous engageons à financer des programmes d’insertion des jeunes et des adultes en difficulté. {…} Pour la formation et la lutte contre l’exclusion, nous avons prévu de créer une fondation qui bénéficiera de 20 millions d’euros abondés chaque année de 10 millions supplémentaires. »

Virginité.

Une bonne nouvelle donc… si elle est suivie d’effets. Après tout, quelles que soient les motivations, de se refaire une virginité à l’empathie humaniste, ne dit-on pas que l’argent n’a pas d’odeur ? Il reste désormais, par exemple au RIJ, à chausser ses starting blocks pour s’élancer au siège de l’UIMM. On ne sait jamais : comme l’argent, les promesses sont par les temps qui courent si volatiles…

Coordonnées.

L’adresse ? 56 avenue de Wagram à Paris, dans le 8ème. Le téléphone ? 01 40 54 20 20. Demander Monsieur Frédéric Saint-Geours, il doit être connu. 

Subventionner Gala…

Voilà donc, à notre porte et nous allons en franchir le seuil, « la crise ». Doux rêveurs, celles et ceux qui depuis des années alertaient voient aujourd’hui leurs avertissements – de Cassandre, bien entendu – prendre réalité. Bien évidemment, les plus pauvres seront les premiers à pâtir de cette crise : Serge Tchuruk (dont il a été question plusieurs fois sur ce blog), qui cumule à lui seul plusieurs dizaines de milliers de licenciements, a été remercié pour mauvais résultats d’Alcatel-Lucent avec une prime de 16 millions d’euros. Exemple parmi tant d’autres du cynisme des « manipulateurs de symboles » ou autres traders–saigneurs de l’économie qui doivent bien rire sur leurs plages privées (1), dans leurs villas-forteresses gardées par ces nouveaux emplois de services aux particuliers annoncés par Claude Seibel dans son rapport du Commissariat Général du Plan, L’avenir des métiers (La documentation Française, 2002) : « … importants viviers d’emplois pour la plupart peu qualifiés {…} dans les services aux particuliers où près de 800 000 nouveaux emplois vont être créés… » (p. 46). Vigiles… ou les « emplois de la néo-domesticité », selon le regretté André Gorz. Tout cela est dit, redit, développé à l’envi… mais probablement peu connu puisque, si cela était su, la France serait à feu et à sang. Heureusement il y a Gala, Voici et Closer que l’on devrait subventionner au titre du maintien de la paix sociale. Sans oublier Grolo, Morpion et Tac-au-Tac (2).

Pectoraux…

Reste que, face à cette crise, le discours libéral fait preuve d’une plasticité – pour ne pas dire d’un opportunisme ou d’une indécence – remarquable. Bravo, l’artiste ! Au postulat rabâché « Moins d’État, mieux d’État » succède sans cour férir, comme si de rien n’était, la réhabilitation de l’État… presque de l’État-Providence, en tout cas l’État-Protecteur. Les gogos marcheront sans doute aux déclarations garantissant les épargnants : tout marche, la mémoire étant volatile, y compris cette promesse – « Je n’accepterai pas qu’un seul déposant perde un seul euro » – formulée en gonflant les pectoraux par celui qui promettait le terme du déficit des finances publiques, l’augmentation du pouvoir d’achat, la baisse des impôts, etc. D’une main j’agite, de l’autre je subtilise… principe élémentaire de l’illusionniste.

Rationalité limitée, irrationalité illimitée… 

Là où pour le sociologicus vulgum pecus cela devient abscons, y compris en faisant l’effort d’écouter Éric Woerth aux informations d’Antenne 2 et en lisant la presse, c’est de comprendre la logique interne du projet de loi de finances présenté vendredi 26 septembre en conseil des ministres : l’emploi et la solidarité-insertion voient leurs budgets diminuer alors que le chômage est reparti à la hausse depuis cinq mois et que le mois d’août – qui n’est pas le pire : attendons les données de septembre – a connu entre 40 et 50 000 inscriptions de demandeurs d’emploi. Certes, la Grande Muette est mieux servie… L’« opérateur unique » (ANPE-Unedic) n’aura pas qu’à gérer l’harmonisation des couleurs respectives de ses composantes qui « perdront 1108 emplois en équivalent temps plein en 2009 » (Le Monde, 27 septembre 2008). Quant aux autres « opérateurs », missions locales par exemple, on peut s’attendre à ce que, passées les nièmes déclarations (main sur le cœur, yeux dans les yeux) sur « l’impératif national de l’insertion des jeunes », elles rencontrent concrètement quelques difficultés… Du grain à moudre pour le tout nouveau Réseau Insertion Jeunes.

Courage.

 

(1) Adage de trader, paraît-il : « Pile, je gagne ; face, tu perds. » Charmants personnages.

(2) Liste non-exhaustive.

Suite de notre travail sur le premier des textes fondamentaux, Rapport Schwartz excepté, avec le concept d’approche globale : « Une intervention globale au service du jeune. Les partenaires prennent en compte les dimensions économique, sociale, culturelle et institutionnelle de la situation des jeunes… » (point 5) et « Avec les jeunes, les partenaires élaborent des réponses adaptées à leur situation en matière d’accès à l’emploi, de formation, mais aussi de santé, logement, culture, sport, loisirs… Ils valorisent la reconnaissance des droits et devoirs des jeunes et l’exercice effectif de leur citoyenneté… » (point 7). On a vu précédemment qu’un volet de l’approche globale était celui de l’offre (« L’équipe technique, pluridisciplinaire et inter-institutionnelle de la mission locale… » point 8). Voyons à présent le volet de la demande.

Approche… évidemment globale.

Deux choses sont étonnantes avec l’approche globale : le fait que régulièrement les institutions semblent la découvrir comme une révélation de la façon dont on doit traiter de l’insertion ; le fait que, si elle est sans conteste le concept-clé des missions locales, elle l’est également pour d’autres réseaux d’intervenants sociaux… ce qui contraint à poser l’hypothèse d’une généalogie partagée bien avant 1981, naissance de l’insertion si l’on considère que celle-ci est datée avec l’édition du Rapport Schwartz.

Pentecôte…

L’approche globale, en effet, est assez régulièrement convoquée comme les langues de feu à la Pentecôte descendant sur les apôtres qui sortent de leurs agapes avec le don des langues – mieux qu’Assimil – et, polyglottes, vont pouvoir parcourir le monde pour l’évangéliser. Le dernier exemple en date est fourni par un contributeur au texte de Michel Abhervé (cf. article précédent « Un ancien DIIJ face au RIJ ») qui écrit qu’au Grenelle de l’insertion, «  … il a été découvert la notion d’accompagnement global (27 ans après le rapport de Bertrand Schwartz et sa mise en oeuvre par les Missions locales)… » Ces « découvertes » émaillent les textes d’analyse et d’orientation, on peut s’en convaincre en lisant par exemple le – par ailleurs remarquable mais très volumineux (plus de 400 pages…) – rapport de l’IGAS, L’intervention sociale de proximité (La Documentation Française, 2006) qui plaide « Pour une intervention globale centrée sur les personnes ». L’histoire repasse les plats.

Généalogie… propre.

Propre, l’approche globale est sans doute ce qui constitue l’originalité du Rapport Schwartz : Pierre Mauroy, Premier ministre, lui commande le 10 juin 1981 une « mission d’étude pour la réalisation d’une meilleure insertion des jeunes de seize à vingt-et-un an dans la vie professionnelle »… et, obstiné, Bertrand Schwartz s’évertue tout au long de son rapport à systématiquement associer les qualificatifs de « professionnel » et de « social ». Il dira plus tard que sa difficulté essentielle fût de « convaincre la Gauche que professionnel et social ne pouvaient être séparés » (1). Un des cinq principes explicités pour répondre à l’ambition du Rapport est « Rechercher cohérence et globalité » et l’on pourrait aujourd’hui, dans bien des missions locales, s’arrêter un instant – entre deux saisies et trois requêtes sur P3 – pour réfléchir sur cette phrase extraite du Rapport : « Ainsi considérons-nous comme grave et dangereux le risque qu’on encourrait à ne prendre en considération que les mesures touchant à la formation et à l’emploi parce qu’elles apparaîtraient suffisantes pour régler les problèmes les plus visibles. » Tout est dit. Hélas.

Généalogie… partagée.

Partagée, l’approche globale est un principe issu de l’éducation populaire qui, sans pouvoir en faire ici l’histoire (de Condorcet en 1789 à Mounier jusqu’à la seconde guerre mondiale, de Léo Lagrange en 1936 à l’altermondialisme aujourd’hui), fonde son action sur l’indissociabilité entre Sujet (individuel) et Acteur (collectif), entre accomplissement personnel et émancipation collective, entre citoyennetés civique et politique, entre théorie et pratique, etc. Emmanuel Mounier, fondateur de la revue Esprit et concepteur du « personnalisme » définit ainsi cette philosophie : « Nous appelons « personnalisme » toute doctrine, toute civilisation affirmant le primat de la personne humaine sur les nécessités matérielles et sur les appareils collectifs qui soutiennent son développement. » (2). Ce faisant, il réfute le capitalisme (« nécessités matérielles ») et le marxisme (« appareils collectifs ») et s’inscrit dans ce que l’on a appelé la « 3ème voie » dont le dénominateur commun est l’humain… par définition insécable, indissociable. Sauf pour les coupeurs de tête.

Des alliés…

De cette matrice commune, de ce paradigme de l’éducation populaire, naîtront et se développeront de nombreux réseaux tels que les centres sociaux (même si ceux-ci, à l’origine, seront marqués par l’empreinte religieuse – 3), les foyers de jeunes travailleurs, etc. La Charte fédérale des centres sociaux et socio-culturels de France (Angers, 2000) énonce ainsi à la suite de ses valeurs « se plaçant dans le mouvement de l’éducation populaire » que « La vision des Centres sociaux et socio-culturels ne fractionne pas la vie humaine en autant de segments qu’il y a d’administrations ou de prestataires de service : elle identifie ce qui fait la globalité de l’existence individuelle et des situations collectives. » La Charte de l’UFJT du 2 février 1996 (désormais UNHAJ : Union nationale pour l’habitat des jeunes) énonce de son côté : « Participant à la politique de la jeunesse, fidèles à notre vocation d’éducation populaire et de promotion sociale, nous adoptons une approche globale et individualisée de chaque jeune… » Sachant que l’essentiel est bien dans les valeurs et les principes, voilà des alliés potentiels en ces temps de gros temps pour le social.

Retour sur les missions locales…

L’approche globale, en ce qui concerne l’objectif opérationnel de toute mission locale qu’est l’insertion professionnelle et sociale (l’objectif finalisé étant l’intégration), recouvre donc l’indissociabilité entre les dimensions du professionnel et du social. Indissociabilité signifie qu’il n’y a pas une dimension qui subordonnerait l’autre, c’est-à-dire – dérive la plus commune – que le social serait au service du professionnel. Pas plus d’ailleurs que l’inverse. Il faut distinguer ce qui est du registre des visées et des pratiques. Tout professionnel sait par expérience que le parcours d’insertion est toujours singulier et que, pour un jeune, il faudra préalablement régler des difficultés d’ordre social avant d’engager une démarche professionnelle alors que, pour un autre jeune, l’accès direct à l’emploi permettra de résoudre des problèmes sociaux (« effet levier »). Voilà pour la pratique. Pour la visée, les deux piliers de l’intégration sont l’indépendance financière, garantie par l’exercice d’un emploi, et l’autonomie sociale recouvrant un équilibre à la mesure de la personne entre les sphères interagissantes de l’individuation (santé, stabilité psychologique, relations avec les proches, la famille…), de la sociabilité (amis, voisinage, associations) et du sociétal (institutions, droits et devoirs…). A chacune de ces sphères correspond un concept principal : accomplissement pour l’individuation, lien pour la sociabilité et citoyenneté pour sociétal. La simplicité ne s’oppose pas à la complexité mais à la complication. Cette configuration d’interactions « indépendance économique et autonomie sociale » ainsi que « individuation – sociabilité – sociétal » est simple et complexe. C’est le raisonnement compliqué qui est un biais parce qu’il sépare ce qui est unit : avec la force (désespérante, parfois) des fausses évidences du sens commun, il est simpliste.

Problématique arboricole…

Cette conception de l’insertion et de l’intégration, si elle se fonde sur le bon sens et l’expérience, n’en est pas moins mise à mal par les logiques sectorielles des institutions, chacune ne voulant raisonner (et financer) que sur la seule base de sa compétence : pour l’État l’emploi, pour la Région la formation, pour le Département le social… Ainsi s’observe un glissement, une dérive, déclinaison concrète d’une pensée disjonctive alors qu’il faudrait une pensée complexe… En termes de stratégie, il semble évident que la valeur ajoutée du travail de mission locale réside dans cette capacité à intervenir globalement. A l’inverse, mises en concurrence dans le seul champ de l’insertion professionnelle et sur la base d’évaluations simplistes (purement quantitatives, un « emploi durable de six mois ou plus » dans un marché du travail précarisé), il est possible ou probable que des missions locales seraient en difficulté. L’approche globale est donc à la fois un concept identitaire et stratégique. Y renoncer reviendrait tout simplement à scier la branche sur laquelle on repose. S’y référer est s’enraciner, ce qui est la meilleure façon de bourgeonner. C’est in fine une problématique arboricole.

 

 (1) Par exemple, à voir et à écouter Bertrand Schwartz, coffret multimédia Université de Genève & Télévision suisse, 2007, et Missions locales. 1982-2005, DVD ministère de l’Emploi, de la cohésion sociale et du logement, CNML et Dexia, 2005.

(2) Emmanuel Mounier, Le Personnalisme, {1949} 2005, PUF.

(3) La fondatrice des centres sociaux (qui ne portaient pas encore ce nom) est en France mère Mercédès Le Fer de la Motte (sic) qui créa en 1897 L’œuvre sociale de Popincourt… sur le modèle des settlements en Angleterre… animés par des pasteurs. C’est tout dire. Qu’on se rassure, la sécularisation des centres sociaux a fait son chemin depuis.

Pierre-Jean Andrieu, ancien délégué interministériel à l’insertion des jeunes (DIIJ), réagit à l’annonce de la création du Réseau insertion Jeunes. Avec son accord et celui de l’ANDML, à qui il a fait parvenir cette opinion, nous publions cette réaction très intéressante… comme vous pourrez le constater.

Bonjour,

Je viens de prendre connaissance avec beaucoup d’intérêt de l’appel du Réseau Insertion Jeunes et vous livre une première réaction « à chaud ». La fédération de vos quatre associations et le poids qu’elles représentent du fait de l’importance considérable du nombre de jeunes qu’elles accompagnent chaque année constituent à l’évidence un élément « novateur » dans la construction d’une représentation « nouvelle » de la question jeune dans notre pays.
Dans un contexte marqué par la sortie du contrat d’autonomie et l’appel d’offre auquel a donné lieu ce nouveau dispositif, je comprends que vous ayez assorti le rappel de la situation difficile, et parfois dramatique, d’une fraction importante de la jeunesse de ce que l’article des ASH présente, de manière un peu insistante et bien sûr discutable, comme un plaidoyer « pro domo ».
Il serait sans doute intéressant d’envisager d’élargir par la suite la focale. La question de l’insertion est du fait même des transformations du système productif, et de la manière dont ces transformations sont régulées, une question « pérenne », pour ne pas dire « structurelle ». Doit-on pour autant, du point de vue des politiques publiques, ne la traiter que comme une question en soi ? Ne serait-il pas utile d’essayer, comme le propose le rapport du Commissariat au Plan
Jeunesse, le devoir d’avenir
{dont Pierre-Jean fût une plume inspirée, ndlr}, d’inscrire les dispositifs d’insertion professionnelle dans une reforme plus structurelle de l’articulation entre le système éducatif et le système productif, autour d’un droit à l’éducation formation tout au long de la vie, qui concerne l’ensemble des citoyens, l’ensemble des jeunes, et dont les dispositifs d’insertion sont une déclinaison particulière… à valeur d’un véritable « droit individuel », déclinaison du droit général, ce qui permet de mettre fin à l’instabilité des dispositifs.
Une approche de ce type peut permettre de fédérer, autour de la question jeune, beaucoup plus largement. Elle n’est peut-être pas dans l’air du temps, encore que… le temps d’un retour du renforcement des régulations collectives n’est peut être pas si lointain compte tenu de l’ampleur des défis de tous ordres.
{de tous désordres aussi, ndlr}.

Décidemment je n’arrive pas à me faire à l’idée que la société n’aurait d’autre proposition pour organiser le vivre ensemble que l’unique injonction: vous êtes responsables/soyez responsables… On va accompagner chacun des individus que vous êtes… Décidemment, tout cela m’a l’air d’un plaidoyer pro domo (je pense à tous ceux avec qui j’ai travaillé à la DIJ et au CGP).
A votre disposition.
Amicalement.
Pierre-Jean Andrieu.

Et aussi, toujours sur le RIJ…

Sur son blog (1), Michel Abhervé vient d’écrire un article pertinent sur la discrimination à l’encontre des jeunes qui sont exclus du RSA… celui-ci étant pourtant considéré, selon les termes de son promoteur Martin Hirsh, comme une « rénovation complète de la politique d’insertion ». Rénovation pour le moins limitée, en ce qui concerne l’éligibilité, aux critères d’âge du RMI… qui date de 1988 ! Une contribution d’un lecteur, concernant les missions locales et le RIJ, pose à mon sens de bonnes questions dont celle-ci.

{la situation actuelle d’exclusion des jeunes du RSA tient à} « un manque de communication – je suis au regret de le dire – des « réseaux » qui ont en charge l’accompagnement des jeunes : certes ils ont été peu invités lors du Grenelle, certes il a été découvert la notion d’accompagnement global (27 ans après le rapport de Bertrand Schwartz et sa mise en oeuvre par les Missions locales), certes il existe un droit à l’accompagnement des jeunes, certes il y a des résultats… Mais ce que tout le monde souligne (pour n’en citer qu’un, L’insertion des jeunes sans diplôme, un devoir national, rapport n° 9 du CERC) n’a pas fait depuis 27 ans l’objet d’une analyse globale qui tienne compte à la fois des changements que notre société a connus et va connaître, de ce qui a été réalisé et de ce qui pourrait l’être, des attentes des jeunes…
Un réseau pour l’insertion des jeunes vient d’être créé… Espérons qu’il puisse rapidement poser les termes du débat… et que ce blog pourra être – entre autres – un lieu d’échanges… »

(1) http://alternatives-economiques.fr/blogs/abherve/2008/09/22/quel-revenu-pour-les-jeunes-particularite-ou-discrimination/#comments

Une charte devance un protocole.

Commençons par la Charte de 1990… pas seulement pour une raison chronologique, les Protocoles lui succédant, mais parce que cette charte… est une charte et non un protocole. Selon Wikipédia, « Une charte est l’ensemble de règles et principes fondamentaux d’une institution officielle » et elle est un acte juridique. Selon la même source, un protocole est un « ensemble des règles régissant l’étiquette, les préséances, dans les circonstances et cérémonies. » Pour simplifier, disons qu’une charte est un document qui fait foi et loi alors qu’un protocole fournit des indications sur le comment faire, quitte à s’appuyer sur des valeurs… ce qui en l’occurrence est le cas puisque les Protocoles 2000 et 2005 se réfèrent explicitement dans leurs prologues à la Charte de 1990. Une charte appartient au registre des valeurs et des principes, un protocole à celui des normes et des modalités. La première fonde l’action, le second l’organise. S’agissant de « préséance », pour reprendre de Wikipédia, la charte précède donc le protocole. Cette charte des missions locales énonce dans son titre sa belle ambition : « Construire ensemble une place pour tous les jeunes »

Légitimation du CNML…

Nous sommes le 12 décembre 1990. Le Conseil national des missions locales (CNML) est nouveau-né, tout juste un an. IL est présidé par Michel Berson, président de la mission locale Val d’Yerres – Val de Seine dans l’Essonne. Côté Délégation interministérielle à l’insertion des jeunes, le délégué est Pierre-Jean Andrieu et, au gouvernement, Michel Rocard fait la rude épreuve de Matignon sous Mitterrand, Jean-Pierre Soisson étant ministre du Travail. La charte sera le premier acte officiel du CNML, une façon d’exister et d’affirmer que, malgré la multiplication des missions locales et PAIO – on en recense alors 200 -, ce réseau n’est pas que dispersion mais dispose, avec et malgré des présidences politiquement distribuées sur tout le spectre politique (1), d’une cohérence, d’une unité et donc d’une légitimité nationales. Quelle meilleure stratégie dans la quête de légitimité que de s’appuyer sur le père (quasi-mythe – 2) fondateur… Bertrand Schwartz ? Ce sera fait dès les premières lignes de la charte qui se place sous l’aura du géniteur : « Cette mobilisation au plus près des jeunes est engagée depuis 1982, à la suite du rapport de Bertrand SCHWARTZ {en majuscules dans le texte original}, avec la création des Missions Locales. » Le persévère, aurait dit Lacan.

Quatre principes, cinq idées fortes…

L’architecture de la charte s’appuie sur quatre « principes » : « une volonté de travailler ensemble sur un territoire ; une intervention globale au service des jeunes ; un espace d’initiative et d’innovation ; une démarche pour construire des politiques locales d’insertion et de développement. » De ces quatre principes, qui vont être déclinés en onze points, on retiendra cinq idées fortes articulées sur les notions de partenariat, territoire, approche globale, innovation et développement.

Le partenariat.

Le partenariat correspond à l’autre versant de l’approche globale : d’un côté, le jeune sujet indissociable (que nous verrons dans la prochaine contribution) ; en face, les partenaires dont la multiplicité et la diversité correspondent en écho à la multidimensionnalité des besoins du jeune. La Charte de 1990, pour parler de la mission locale, recourt à l’expression « les partenaires » : « les partenaires s’engagent… les partenaires réunis… » etc. On retrouve là l’idée centrale de Bertrand Schwartz (qui d’ailleurs explique ses réserves sur l’évolution des missions locales), une mission locale, moins qu’une structure, est un réseau d’acteurs travaillant ensemble, ceci étant fondé sur deux hypothèses et une conviction :

– Première hypothèse, la synergie… ou le tout supérieur à la somme des parties : « les partenaires s’engagent, forts de leurs compétences spécifiques, à travailler ensemble pour renforcer leur action commune… » (point 3).

– Seconde hypothèse, l’essaimage… ou chaque acteur-partenaire, lorsqu’il revient dans sa structure ou son administration d’origine, importe en quelque sorte l’expérience du décloisonnement pour faire évoluer sa structure : {suite de la phrase citée supra} « … et faire évoluer l’action de chacun » (point 3).

– Une conviction, l’institutionnalisation serait un frein à l’innovation… ce qui est contestable, institutionnalisation n’étant pas synonyme de bureaucratisation mais de mandat accordé par les pouvoirs publics au titre de l’intérêt général (3) : « Ils {les partenaires} ne créent pas une administration parallèle… » (point 3)

Le territoire.

De toute évidence, le territoire ne pouvait qu’être présent parce qu’il s’agit de missions… « locales » et parce que, en 1990, on en est encore au début prometteur sinon enthousiasmant du mouvement et des théories du développement local (4). Ce territoire est tout d’abord physique, « le bassin d’emploi » généralement ou « le bassin d’habitat dans les grandes agglomérations » ou encore « le pays en zone rurale » (point 4). C’est également une unité de convergence des actions pour les institutions : l’État décentralisé, les collectivités territoriales, les acteurs économiques, sociaux et associatifs (points 1 et 2). C’est un espace – lieu habité par les hommes – à partir duquel se conçoit l’ambition d’une mission locale qui, contrairement à ce que l’on pourrait croire aujourd’hui, n’est pas d’inscrire des jeunes dans des programmes… mais qui est d’œuvrer « pour que tous les jeunes participent au développement économique et social » (point 1). Le jeune comme ressource, pas comme problème.

A suivre…

 (1) Jacques Chirac, prenant à contre-pied le républicain scrogneugneu Philippe Seguin (version à droite d’un Chevènement à gauche) qui voyait d’un mauvais œil l’insertion des jeunes, « impératif national », échapper au pouvoir régalien, le 28 juillet 1987 à Troyes, chez Robert Galley (président de sa mission locale, compagnon de la Libération… et trésorier du RPR), avait encensé les missions locales, rappelant « le devoir d’aide et de soutien de la collectivité face aux jeunes en difficulté. » (Le Monde, 30 juillet 2007). Ce faisant Jacques Chirac, Premier ministre de l’alternance, a incité des communes autres que celles de gauche à créer leurs missions locales. Les dessous de cette onction chiraquienne inattendue mériteraient sans doute un peu plus qu’il n’est possible de l’écrire aujourd’hui.

(2) Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer avec une vision anthropocentrée, Bertrand Schwartz a eu une vie avant les missions locales. Ne serait-ce que, parce qu’à leur création, il avait soixante-deux ans… de vie bien remplie. On peut lire – presque comme un roman mais c’est encore mieux – l’ouvrage de Louise L. Lambrichs, L’invention sociale. A l’écoute de Bertrand Schwartz, 2006, éditions Philippe Rey.

(3) « Il faut distinguer l’institutionnalisation de la bureaucratisation. L’institutionnalisation est légitime. Elle représente la parole, la volonté des pouvoirs publics. Que les pouvoirs publics aient des tendances à la bureaucratisation, c’est indéniable. Mais il ne faut pas généraliser. Etre institutionnalisé, c’est une bonne chose, car cela donne une légitimité. Et le travail social a besoin de légitimité. » Philippe Labbé, « Missions locales : l’institutionnalisation aux dépens de l’innovation ? », 21 janvier 2005, ASH n° 2391.

(4) L’essor des théories du développement local peut être datée au début des années 80 – après la période 60-70 marquée par une volonté planificatrice – et correspond à la volonté de prendre les affaires en mains ici et maintenant face à la crise économique, au sentiment que la machine s’emballe « sans pilote dans l’avion ». Le slogan de la CFDT, « Vivre et travailler au pays », illustre cette prise de conscience. Il faudra cependant attendre la loi d’orientation et d’aménagement du territoire du 4 février 1995 pour que soit consacré le pays. Puis ce sera la loi d’orientation pour l’aménagement et le développement durable des territoires (LOADDT, dite « loi Voynet ») du 25 juin 1999 qui dispose en son article premier que « La politique nationale d’aménagement et de développement durable du territoire concourt à l’unité de la nation, aux solidarités entre citoyens et à l’intégration des populations nationale. » et qui définit de « nouveaux territoires d’action » visant à réorganiser une partie des politiques régionales d’aménagement et de développement du territoire. Les pays font partie de ces nouveaux territoires d’action.