La Charte des missions locales de 1990. 3/4

Publié: septembre 29, 2008 dans Insertion/missions locales

On y arrivera ! Avant-dernier volet de ma contribution sur la Charte de 1990. Après le partenariat et le territoire (1/4), l’approche globale (2/4), aujourd’hui l’innovation et nous conclurons – sans trop tarder – par le développement.

L’innovation : un devoir, pas une option…

« En s’appuyant sur les potentialités locales, les partenaires se doivent d’innover. » (point 9), est-il écrit. Que l’on entende et s’entende bien : « se doivent » et non « peuvent » innover, ni « innovent s’ils en ont envie, s’ils ont le temps… » L’innovation est bien un devoir, un élément du « socle commun » pour reprendre la terminologie de l’Éducation nationale, pas une option. Ce qui pose a minima quatre questions.

Édicter la transgression…

L’innovation, par définition, déborde la règle. Elle peut même la contredire. Que la règle – cette charte – édicte une obligation susceptible de la transgresser n’est donc pas banal. On retrouve derrière cet attachement – pour ne pas dire acharnement – à l’innovation la philosophie de l’action Bertrand Schwartz… qui l’a fait considérer par certains au Conseil de l’Europe comme, selon ses termes, « un gauchiste, sûrement ! Ou même un anarchiste… » (1) Cette innovation « dans le système » est une des quatre situations exposées dans Éducation permanente : « L’innovation se développe en marge du système, qui cependant l’accepte et même souvent la téléguide, la « protégeant » par des institutions de recherche et par le label « expérimental ». » (p. 75). Mais il s’agit moins d’instituer une recherche – encore qu’à la fonction d’observatoire doit être accolée celle de laboratoire (d’idées), sauf à observer pour observer, et l’on est donc bien dans de la recherche appliquée – que de mettre en place les conditions d’une (r)évolution permanente luttant contre la routine et qui fait dire à Bertrand Schwartz : « C’est tout le problème de l’innovation. {…} Une mission locale, ça ne devrait jamais compter plus de dix ou quinze personnes. Au-delà, la dynamique est étouffée par la bureaucratie. De plus, je pense qu’on ne peut pas travailler indéfiniment dans la même mission locale. Il est important de rester soi-même dynamique, je veux dire, confronté à la nouveauté. La routine tue ce genre d’entreprise. » (2) Plus historiquement, le devoir d’innovation se rattache à l’idée du changement social de l’Éducation populaire, à l’obligation morale de lutter contre les injustices, spécifiquement ici celles qui affectent les jeunes. On comprendra que tant la transgression des règles que l’esprit du changement social – qui appellent des acteurs engagés – peuvent poser quelques difficultés à celles et ceux qui préféreraient des petits soldats correctement alignés… Il y a en mission locale une vertueuse tension entre une loyauté dans la mise en œuvre de politiques publiques et un devoir d’indiscipline… oui, aussi étonnant que cela le paraîtra à certains. Cette indiscipline n’est pas « caractérielle » mais éthique et pratique. Elle est issue de ce principe de changement social (lui-même fondé sur une maxime comme celle de ce blog) et du transdisciplinaire qui est nécessairement indisciplinaire… « Si l’indiscipline était inacceptable, nous n’aurions aujourd’hui ni Code du Travail, ni droit à l’avortement, mais les Tables de la Loi. La vérité dans la complexité est le contraire d’un raisonnement idéologique : la vérité n’est exclusivement ni dans le droit, ni dans la révolte ; elle est dans ce que le droit permet l’indiscipline et dans ce que celle-ci fait progresser le droit. » (3). Négociation – « Les acteurs de l’innovation savent composer avec les institutions stables. » (4) , l’innovation n’est jamais une chose acquise ; condamnée à réussir pour être tolérée alors même qu’elle est aléatoire, elle est difficile… plus encore : elle est périlleuse et inconfortable. Et, pourtant, elle est un devoir.

La permanence des difficultés…

Pourquoi, au fait, doit-on innover ? Tout simplement parce que le « droit commun » ne suffit pas. Il suffit, pour s’en convaincre, de constater la permanence, sinon le caractère « structurel » pour reprendre ce qu’écrit Pierre-Jean Andrieu (cf. « Un ancien DIIJ et le RIJ »), des difficultés d’insertion pour les jeunes. En d’autres termes, ni bien sûr le marché pur et sa grâce aussi homéostatique qu’hypothétique (« la main invisible »), ni les multiples dispositifs conçus par les pouvoirs publics suffisent. On est donc contraint, au double titre d’une responsabilité intergénérationnelle et d’une éthique (déontologie pour les professionnels) de responsabilité, de concevoir de nouvelles solutions sociales.

Rarement Eurêka…

Autre question, qu’est-ce qu’innover ? Dans son point 9, la Charte de 1990 fournit des éléments de réponse, parlant d’ « émergence de pratiques nouvelles », d’ « expérimentation de nouvelles réponses » et de « la diffusion et la valorisation de ces innovations afin d’enrichir les politiques d’insertion locale et professionnelle conduites aux niveaux national, régional et départemental. » Reste que cette « émergence » n’est pas celle des champignons en automne, ni celle d’Archimède dans son bain ou de la pomme de Newton… Des conditions doivent être réunies, car l’émergence se prépare sur un terrain labouré, entretenu, bichonné. Mais que cela signifie-t-il ? Essentiellement, la veille : « se tenir informé des idées, problématiques, expériences relatives à l’insertion des jeunes… Collecter et mettre à jour l’information dans des domaines spécifiques (santé, logement, emploi, formation, accès aux droits…) par la consultation de revues spécialisées, de sites Internet, par des échanges entre professionnels, pour assurer une veille ou en réponse à une demande particulière », est-il écrit dans « l’axe 4 » de la convention collective nationale. Veiller, c’est-à-dire observer ce qui se réalise, dans le réseau et ailleurs, puis analyser les réussites, lisser leurs particularités contextuelles pour construire un modèle, recontextualiser celui-ci à partir des particularités du nouveau terrain, expérimenter, mesurer, corriger… pour transformer l’innovation en règle ordinaire de fonctionnement. Des expérimentations à l’expérience. Voilà le processus de l’innovation auquel s’ajoutent la communication et la diffusion : règle de la réciprocité des dynamiques de réseau, on tire bénéfice des innovations des autres (rétribution), donc on communique ses propres avancées (contribution). Et la roue tourne (5).

Comment avez-vous trouvé l’innovation ? Par hasard…

Innove-t-on en mission locale ? Le Centre d’études de l’emploi avait publié en 2005 une étude, Les missions locales et l’innovation (6), constatant que, « évoluant depuis leur création dans un environnement incertain, tant du point de vue des attentes de leur public que des contraintes institutionnelles émanant des pouvoirs publics, les missions locales et PAIO constituent le plus souvent, non des organisations solidement constituées, mais plutôt des structures fragiles, obligées de s’adapter en permanence à un environnement mouvant pour survivre et poursuivre leur mission. Dans ce contexte, l’innovation, c’est d’abord l’adaptation permanente. » Si le constat est juste, peut-on pour autant se satisfaire d’une innovation globalement déterminée par l’incertitude et purement synonyme d’adaptation ? On ne serait guère éloigné à ce moment d’une conception selon laquelle le génie créateur nécessiterait la précarité… le poète misérable, maudit (si possible, imbibé d’absinthe). Pour innover, et c’est à mon sens une condition nécessaire, il faut au contraire être (r)assuré, ne pas mobiliser toutes ses forces pour faire face à un présent menaçant, être en capacité de se projeter. Il faut également du temps… mais combien de missions locales garantissent-elles à leurs équipes des temps effectifs de veille ? Aléatoire, l’innovation en mission locale est présente ici et absente là, très peu mutualisée… a fortiori depuis la suppression de la DIIJ qui recueillait des bonnes pratiques. On est donc dans un système où l’innovation – alors même, répétons-le, qu’elle est un devoir – est la chose la moins bien partagée. A l’échelle des cinq cents missions locales, de nombreuses innovations peuvent être recensées (7) mais, si l’intérêt d’une innovation est bien double : transformer l’expérimentation en expérience et diffuser pour amplifier le changement, force est de constater que le réseau a devant lui – délicat euphémisme – des « marges de progrès ».

Le Centre d’Études de l’Emploi, dans sa synthèse, écrivait également : « En revanche, dans les missions locales enquêtées, la présence de jeunes dans des instances délibératives ou décisionnelles reste le plus souvent à l’état de débats entre les conseillers. » Parce que l’innovation appelle la multiplication des perspectives, dont en premier lieu celle des jeunes, et parce qu’il y a là en plus un enjeu de cohérence interne avec l’ambition de citoyenneté, cette participation des jeunes pourrait être un excellent chemin vers l’innovation. Mais c’est (encore) une autre histoire sur laquelle il nous faudra revenir… (8)

 

 (1) Louise L. Lambrichs, L’invention sociale. A l’écoute de Bertrand Schwartz, 2006, éditions Philippe Rey, p. 89. Cet épisode avec le Conseil de l’Europe renvoie à un rapport que Bertrand Schwartz a présenté au Conseil de la coopération culturelle le 10 avril 1978, Éducation permanente. Ce rapport fût considéré comme un brûlot et ne fût pas publié, ni même accessible. Il l’est, caché dans les méandres de l’archivage numérique, depuis trois ans seulement… 

(2) id. p. 125. J’ai déjà exprimé des réserves sur cette opinion… Il existe des petites missions locales atones alors que d’importantes missions locales sont innovantes, comme on rencontre d’anciens conseillers dynamiques et des nouveaux conseillers plan-plan…

(3) Philippe Labbé in Info-Carif, La professionnalité en marche dans les missions locales, mai 2006, La Réunion.

(4) Norbert Alter, L’innovation ordinaire, 2003, PUF, p. 19.

(5) Ce processus, de la conception à l’application après l’expérimentation, la mesure et la correction, est souvent présenté sous le nom de « Roue de Deming », du nom du statisticien William Edwars Deming, promoteur de la méthode qualité « PDCA » (Plan-Do-Check-Act).

(6)  Cécile Baron et alii…, Centre d’études de l’Emploi.  Une synthèse de cette étude a été publiée par la DARES dans Premières Informations Premières Synthèses, « L’inventivité au quotidien des missions locales et PAIO », n° 34.1, août 2005 (http://www.travail-solidarite.gouv.fr/etudes-recherche-statistiques-dares/etudes-recherche/publications-dares/premieres-informations-premieres-syntheses/2005-34.1-inventivite-au-quotidien-missions-locales-paio.html ).

(7) Les publications de Dexia sur le thème de la citoyenneté fournissent de bons exemples d’innovations.

(8) Avec Michel Abhervé, dans L’insertion professionnelle et sociale des jeunes ou l’intelligence pratique des missions locales (Apogée, 2006), nous écrivions dans la conclusion, « De quelques enjeux », et sous le titre « La citoyenneté et la participation des jeunes » : « Car un système qui refuserait d’entendre l’appréciation critique de ses usagers, devenus acteurs, et même plus, d’organiser les conditions de cette expression serait menacé de totalitarisme… » (p. 147).

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commentaires
  1. JL dit :

    Veille, innovation… Cela rejoint l’article évoqué par Docinsert dans son dernier commentaire sur votre blog, « L’intelligence économique ». A ce propos, et concernant le concept même de « veille », indépendamment du domaine où elle s’exerce, un autre article me semble tout aussi pertinent et éclairant : « Veille et cycle du renseignement » en date du 04 décembre 2006 : http://www.huyghe.fr/actu_122.htm. On retiendra notamment ceci, qui, appliqué aux ML-PAIO, me semble une vérité : »La veille suppose, plus qu’un bon service de documentation et bien davantage qu’une excellente revue de presse. » Simple expérience propre…

  2. rbeaune dit :

    Au croisement de nombreuses politiques (européennes, nationales, régionales départementales et locales) qui répondent à des objectifs différents, voire contradictoires, la Mission locale a la faculté de se situer dans une position de « marginal sécant » pour optimiser sa raison d’être : l’insertion sociale et professionnelle des jeunes… C’est un jeu difficile qui serait renforcé si les Missions locales partageaient leurs expériences et en assuraient la « promotion »…
    La notion de réseau, même si elle est largement mise en avant, reste à découvrir. Elle s’entend encore trop comme une position défensive alors que dans une période de « changement » il faur aller de l’avant et ne pas hésiter à revendiquer un changement des règles du jeu, des lignes… (pour reprendre une terminologie sportive très à la mode aujourd’hui…).

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