Missions locales et Laurent Wauquiez : du psychoaffectif réconciliateur à l’interpellation critique. Et non l’inverse.

Publié: septembre 8, 2008 dans Insertion/missions locales, Politiques d'emploi

« Laurent Wauquiez rassure les missions locales » peut-on lire sur le site de Localtis (5 septembre 2008, http://www.localtis.info/ ). Ouf !

On a besoin des missions locales…

En visite à la mission locale de Franconville le 4 septembre, le secrétaire d’Etat chargé de l’emploi Laurent Wauquiez « s’est voulu rassurant et a souhaité effacer la polémique née du lancement du contrat d’autonomie au printemps dernier, dans le cadre du plan Banlieues. » Bien. Une polémique ne constitue pas un problème. Sa non-résolution le serait. En tout état de cause, on imagine mal le secrétaire d’État en visite dans une mission locale dire l’inverse… Il n’y a que Nicolas S., rencontrant sur site des policiers impliqués dans l’îlotage, pour les admonester et leur reprocher de faire du foot avec les jeunes… Devant les caméras de télévision, c’est mieux pour l’humiliation.

Pas de fusion dans les maisons de l’emploi…

L’hypothèse – que je n’avais d’ailleurs pas retenue parmi celles esquissées dans « Missions locales : que faire ? » – de l’absorption des missions locales par France Emploi (sous réserve de confirmation de ce nom) est évacuée : « Le nouvel opérateur n’est pas là pour manger les missions locales. Elles ont des outils particuliers, on a besoin d’elles {…} je crois à cet outil. » On comprend ce besoin puisque, le chômage remontant et les jeunes yo-yo se retrouvant classiquement plus exposés (progression de 0,9% au deuxième trimestre 2008, taux de chômage des jeunes à 18,3%), le « plan de relance » (nième…) sera la priorité de rentrée du secrétaire d’Etat qui ne pourra faire l’économie de celles et ceux qui, piou-piou mais présents, sont aux avant-postes. En tout état de cause, la place des missions locales dans le cadre de la fusion ANPE-Unedic est suspendue aux conclusions que le Conseil national des missions locales (CNML) remettra d’ici la fin septembre après avoir mené une série d’auditions au cours de l’été.

Précisément, pour le secrétaire général du CNML Jean-Jacques Giannesini, l’idée un temps formulée de fusionner les missions locales avec les maisons de l’emploi a ainsi été rangée au placard : « Les missions locales doivent participer aux maisons de l’emploi, soit comme partenaires, soit comme fondateurs, mais il n’est pas question de fusion. » On est d’accord.

Mobilité et décrocheurs…

Les perspectives à court terme du marché du travail étant sombres, le secrétaire d’Etat a fourni quelques informations sur des axes du plan de relance, principalement l’augmentation des crédits d’aide à la mobilité et la prévention du décrochage scolaire. En ce qui concerne les aides à la mobilité et hormis des territoires très spécifiques comme les régions ultramarines, je ne suis pas certain par expérience que cette augmentation soit réellement déterminante : moins que la disposition de crédits, le problème plus fréquent est de s’y retrouver dans le maquis des multiples FAJ, FIPJ, aides des collectivités territoriales, de l’ANPE, etc. et de leurs conditions d’éligibilité, chacune des aides s’attachant mordicus à préciser qu’elle n’est mobilisable qu’une fois le droit commun épuisé… le droit commun correspondant (bien évidemment) toujours aux autres aides. La solution est donc plus en amont, harmoniser les aides à l’échelle des institutions, et dans les pratiques (garantir une information complète et actualisée à l’échelle de chaque conseiller, définir en interne des procédures claires de « fléchage »…).

Par contre, incontestablement, le décrochage scolaire est un enjeu majeur… et sans aucun doute une priorité d’action logique… même si elle n’est guère nouvelle (1) : intervenir préventivement pour, sinon tarir la source, du moins limiter les sorties précoces est plus pertinent qu’absorber, absorber… jusqu’à ce que l’éponge mission locale soit saturée. « On a aujourd’hui 20% des jeunes qui quittent le système éducatif et qu’on laisse sur le carreau {…}. Il faut s’en occuper d’urgence, sinon, on court au massacre. » Interroger aussi l’école de la première chance n’est pas inutile: les 20% de sorties sans diplôme ni qualification, l’articulation avec les dispositifs (apprentissage…) et structures (missions locales…), la reproduction voire l’accentuation des inégalités de départ, le déclassement (2), etc. 

Une conclusion qui aurait du (pu ?) être évitée…

Là où ça pêche dans ce qui jusqu’alors ne prêtait guère qu’à la quasi-communion, c’est lorsque Laurent Wauquiez a énoncé les conditions de sa confiance dans les missions locales. Celles-ci « auront deux orientations claires : elles ne sont pas là pour occuper les jeunes de stages en stages et doivent être orientées vers le retour à l’emploi et, par ailleurs, il faut les évaluer {…} On ne peut pas continuer à les subventionner sans s’y intéresser. La contrepartie, ce sont les résultats. » On reste ébahis par la volée des quatre messages :

– Le soupçon : une logique de rotation « de stages en stages » alors que le projet d’insertion, base méthodologique des missions locales, s’appuie sur le parcours, sur la trajectoire, et que, hormis certaines situations exceptionnelles par exemple dans des DOM où l’accès à l’emploi est sérieusement problématique avec des taux de chômage autour de 40%, le syndrome des « stages-parking » appartient à l’histoire ou au fantasme. Plus sérieusement est posée dans plusieurs régions l’insuffisance quantitative et qualitative d’offres de formation ou leur médiocre réactivité. La coordination des acteurs rattachés à des institutions aux compétences distinctes mais aussi qui se recouvrent, de telle façon à garantir une continuité de l’accompagnement, est également un enjeu.

– Le hiatus : « Il faut les évaluer »… comme si tel n’était pas déjà le cas ! Les missions locales constituent un réseau national disposant d’un système performant d’information informatisé, Parcours 3, mis en œuvre dans les 500 structures et permettant des traitements agrégatifs, comparatifs et tendanciels. S’il y a une question concernant l’évaluation, celle-ci n’est certainement pas à rechercher du côté de la visibilité des résultats concernant l’emploi (qui sont connus, disponibles, objets de conventions)… mais du côté de l’offre sociale puisque, reconnues pour la spécificité de leur approche – la globalité : insertion professionnelle et sociale – les missions locales n’ont jamais été validées sur cette base : le travail du social demeure une boîte noire et la logique de l’État, quels que soient d’ailleurs les gouvernements, a toujours été de subordonner le social au professionnel. Une conception sectorielle (« diviser le tout… »), une pensée de la complication, « disjonctive » selon Edgar Morin, face à une pensée de la complexité, systémique. Hélas, cent fois hélas…

– Le pompon :  « On ne peut pas continuer à les subventionner sans s’y intéresser… » Phrase stupéfiante qui signifierait que, depuis l’ordonnance de mars 1982, c’est-à-dire plus d’un quart de siècle, l’État subventionnerait les missions locales sans y prêter attention. Coordonnateurs emploi-formation et autres DDTEFP, DRTEFP présents dans les conseils d’administration apprécieront à sa juste mesure ce jugement sur leur désintérêt chronique postulé.

– Le glissement : « La contrepartie, ce sont les résultats. » Là encore, le glissement d’une « culture du résultat » – légitime et même déontologiquement obligatoire, pas seulement parce que l’efficacité serait une « nouvelle valeur émergente » de la mission de service public (3) – à une « obligation de résultats » n’est probablement pas éloigné et appelle le réseau des missions locales à une position univoque : on ne peut pas exiger d’acteurs la responsabilité de l’autonomie lorsque leurs réalisations sont déterminées de façon hétéronome (par des programmes descendants) et que les conditions de succès sont très majoritairement dans les mains d’autres acteurs : les conseillers de mission locale ne créent pas d’emploi… même s’ils se mettaient un diamant dans le nombril et allaient faire la danse du ventre sur les parkings des entreprises. J’entends d’ici l’habituelle réponse des « secteurs en tension »… mais, s’ils le sont, est-ce un hasard ?

Une question de méthode…

Nonobstant le fond ici discuté des quatre « conditions de sa confiance », le secrétaire d’État aurait du songer qu’il vaut mieux pour emporter l’adhésion commencer par l’interpellation critique et conclure par la réconciliation psychoaffective (« on vous aime »). C’est un ancien de Normale Sup’ et de l’ENA On doit pourtant y apprendre cela, sacré nom d’une pipe !

 

(1) « Le problème scolaire pèse aujourd’hui d’un poids que tout le monde s’accorde à reconnaître comme lourd : si ce poids n’est pas rapidement allégé, il serait même à redouter que nos propositions elles-mêmes en soient affaiblies. ». Introduction de L’insertion professionnelle et sociale des jeunes, Bertrand Schwartz, 1981, La Documentation Française.

(2) Lire par exemple Marie Duru-Bellat, L’inflation scolaire. Les désillusions de la méritocratie, 2006, « La République des idées », Seuil. Cependant interroger l’école n’est pas partiellement et partialement la mettre en accusation : reconnaître ses rigidités pour la faire évoluer mais aussi ses succès d’autant plus méritoires qu’elle est le creuset des contradictions sociétales. Une jeunesse difficile. portrait économique et social de la jeunesse française (plusieurs communications coordonnées par Daniel Cohen et publiées en 2007 aux éditions de la rue d’Ulm) parvient à ce difficile exercice dialectique.

(3) Jean-Ludovic Silicani, Livre Blanc sur l’avenir de la Fonction Publique, avril 2008, rapport au ministre du Budget, des Comptes publics et de la Fonction publique, Eric Woerth, et au secrétaire d’Etat chargé de la fonction publique, André Santini.

 

 

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commentaires
  1. On peut effectivement s’interroger sur les responsables qui ont glissé au Ministre cette idée de jeunes qui circulent de stages en stages.
    Il ya aujourd’hui trop peu de stages (et plus généralement d’actions de formation) pour faire face aux besoins de remise à niveau et de qualification des jeunes suivis par les Mïssions Locales, et nous sommes plutôt face à des jeunes en attente de stages indispensables pour leur permettre de progresser dans leur parcours
    Et si le Ministre veut s’intéresser aux Misisons Loales, ce qui est une excellente chose, qu’il commence per les écouter.

  2. roselecowboy dit :

    Une courte anecdote en echo à cet article. Quand on tend le bâton …

    Je rentre aujourd’hui d’une réunion état-missions locales sur la communication des missions locales parisiennes.
    L’objectif, se mettre d’accord sur des axes de communication communs.
    L’enjeu officiel, une meilleure visibilité des missions locales à Paris.
    L’état des lieux, le constat d’une notoriété défaillante (« vous êtes une sorte de mission évangélique ? ») ou d’une image trop souvent négative (« vous vous occupez un peu des jeunes à problèmes, non ? »)… partagée… parfois par les jeunes eux-mêmes (« tu viens pour un boulot et tu retrouves avec des cailleras dans un stage bidon »)
    L’échange : un débat sur la signalétique des lieux d’accueil dans la ville et sur le nombre de brochures d’information qui pourraient être imprimées…
    Soudain, une représentante de la Direction du Développement Economique et de l’Emploi ose un timide « on ne mettrait pas la charrue avant les bœufs ? »
    Que je suis mauvaise langue… un directeur de mission locale a quand même suggéré de changer le nom des missions locales !

    L’idée a le mérite d’éviter les questions qui fâchent …

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