Les quatre conditions morales du refus de l’inéluctabilité.

Publié: septembre 7, 2008 dans Inclassable

Volcanique

Issue de la théorie de la dérive des continents, la tectonique des plaques nous apprend qu’existe un mouvement nommé « divergent » éloignant deux plaques l’une de l’autre, laissant le manteau remonter entre elles. Par analogie, on peut songer à une autre dérive, celle de la temporalité, et aux effets de divergence produits par la désynchronisation des temps : le temps social lent où se jouent les destins collectifs ; le temps individuel qui, pour chacun, est unique et nécessairement dense, sinon brûlant de lave de multiples passions ; le temps sociétal des institutions qui s’est accéléré jusqu’à ce que constat soit fait que, si l’avion est supersonique, son pilote n’est pas en cabine. De cette ou plutôt ces divergences, dont la géologie nous enseigne qu’elle est le théâtre d’un lieu de volcanisme intense (c’est aussi beau que destructeur), on peut s’attendre à une remontée d’un manteau qui ne sera pas la lithosphère (croûte terrestre) mais l’expression radicale, violente, de peurs, atavismes et fantasmes aussi foisonnants qu’imprévisibles. Du pus.

Anomie…

Est-ce à dire qu’ils seraient inéluctables ? Certainement pas. Oui, la société se porte mal et secrète sa maladie sociale, anomie, consommée en anti-anxiolitiques ou en « binge drinking » (saouleries), exprimée en boutons de fièvre dans les quartiers de relégation ou ravalée en amertume – deuil des aspirations – et contraction individuelle face au descenseur social. Indubitablement, oui, La France prépare mal l’avenir de sa jeunesse (Académie des sciences morales et politiques, 2007) et, de territoire en territoire, d’un côté à l’autre de l’Atlantique, d’un hémisphère nord à un hémisphère sud, force est de constater que partout les questions – euphémisation pour interpeller sans inquiéter – sont les mêmes, avec des réponses écartelées entre obligation éthique et impuissance individuelles, entre conscience écologique collective et fuite en avant « autour de et après moi, le déluge ».

Les quatre conditions morales…

Sauf à sombrer dans la raison pessimiste de Tristes Tropiques (Claude Levi-Strauss, 1955) et d’un « monde {qui} a commencé sans l’homme et {qui} s’achèvera sans lui », quelles sont ou seraient les conditions de la non-inéluctabilité d’un futur chaotique ? Elles sont nécessairement morales puisqu’il s’agit bien de {La} panique morale (Ruwen Ogien, 2004).

– Élémentaire… La première est celle de la mesure, de l’étalon à partir duquel on peut juger de ce qui est « juste, beau et bon ». Cette mesure ne peut être que l’humain multidimensionnel. Pas le marché.

– mon… La deuxième est celle de la posture, radicale et ouverte, telle qu’exprimée par Camus dans L’Homme révolté (1951) : « Qu’est-ce qu’un homme révolté ? C’est un homme qui dit non. Mais s’il refuse, il ne renonce pas : c’est aussi un homme qui dit oui, dès son premier mouvement. » Écoute et critique. Ouverture et indépendance.

– cher… La troisième est la responsabilité, un « principe » pour Hans Jonas (Le principe responsabilité : une éthique pour la civilisation technologique, 1991) dont on rappellera que, s’il recouvre toutes les dimensions de la vie, il s’impose particulièrement dans une perspective intergénérationnelle.

– Watson… La quatrième est l’action… qu’on aurait tort de considérer comme incongrue avec le qualificatif « morale » de « condition ». Une nouvelle fois, le déséquilibre se retrouve tout autant dans le spéculatif que dans l’opératif dès lors que l’un et l’autre sont exclusifs, distribués sur les pôles incommunicants du yogi et du commissaire (Arthur Koestler, Le yogi et le commissaire, 1945). L’équilibre, fait d’une dynamique d’interactions et rétroactions, repose sur la triade réflexion – réflexivité – action. Transformer sur les terrains – sociaux, professionnels, amicaux, institutionnels, politiques… – les essais de réflexion, de travail sur soi et avec autrui ; expérimenter ; donner corps.

Yu Gong et Descartes

D’ici j’entends le soupir face l’ampleur de la tâche : quatre principes moraux si simples – parce qu’essentiels – qu’ils en deviennent des montagnes. Montagnes ?

Qu’enseigne la parabole de « Comment Yu Gong déplaça les montagnes ? » Qu’à Jizhou, en Chine, Yu Gong, un vieillard de 90 ans, aplanit avec sa famille puis avec des voisins deux montagnes qui gênaient l’accès à sa maison. Ceci avec pelles et pioches. « Le génie qui régnait sur ces deux montagnes commença à s’inquiéter : si Yu Gong continue à piocher ainsi, pensa-t-il, mon royaume finira par disparaître complètement. Il en informa l’Empereur Céleste qui, ému de la volonté inébranlable du vieillard, envoya sur terre deux génies célestes qui emportèrent les deux montagnes sur leur dos. L’une fut déposée à Shuodong, l’autre à Yongnan. Depuis, de Jizhou à la rivière Han, aucune montagne ne barre plus la route. » (1) Version hexagonale, un des préceptes du Discours de la Méthode (Descartes, 1637) énonce : partir du petit pour aller vers le grand, du connu vers l’inconnu. (2).

A vos crampons, pelles et pioches.

 

(1) http://www.chine-informations.com/

 (2) Exactement : « Le troisième {précepte est}, de conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu comme par degrés jusqu’à la connaissance des plus composés, et supposant même de l’ordre entre ceux qui ne se précèdent point naturellement les uns les autres. »

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