Missions locales : que faire ?

Publié: septembre 2, 2008 dans Insertion/missions locales

2008. Les missions locales contractualisent avec l’État. Ce sont les « CPO », conventions pluriannuelles d’objectifs. Un trimestre plus tard, France-Emploi à l’horizon (fusion ANPE-Unédic), il est dit que les conditions de conventionnement devront être révisées. Août 2008, un article du Point laisse imaginer que, sauf intervention de Guéant (le fils du père, secrétaire général de l’Élysée), une épée de Damoclès va décapiter les missions locales, Nicolas Sarkozy n’ayant pas pour celles-ci les yeux embués de Chimène : remake de 1986, Galley et Chirac, avec, dans le rôle du premier, le fils Guéant (président de la mission locale de Ploërmel, pas de Troyes) et, dans celui du second, le président susnommé ? Une fois de plus, l’histoire repasse le plat de l’hypothèque qui pèse sur le financement des missions locales. Hypothèque qui serait justifiée si la situation des jeunes s’améliorait mais, précisément, c’est l’inverse qui se produit.

La tentation prophétique…

Qui peut aujourd’hui prédire l’avenir à court terme (2010, troisième et dernière année de la CPO) des missions locales ? Recontractualisation quasi-automatique avec cependant des variations selon les résultats ? Interruption, version « article 11 » de la loi de décentralisation de 2004 ? Mise en concurrence systématique, le contrat d’autonomie ayant servi de ballon d’essai ? Épuisement progressif par une instrumentalisation réduisant les missions locales à la stricte et seule mise en œuvre de dispositifs nationaux ? Bien malin ou prophète qui peut le dire ! Pour une raison ordinaire : il est plus que probable que, si la logique dominante est aussi claire que peu favorable à la philosophie des missions locales, force est de constater que la stratégie est contrainte, pour ne pas dire secouée, par la force des évènements (de l’embellie économique à la récession en l’espace de quelques semaines) aux coups-à-coups tactiques.

De la sorte et selon les interlocuteurs, les réponses à la question de l’avenir des missions locales vous plongent dans le pessimisme ou vous laissent un peu d’optimisme car serait-il envisageable de déshabiller les territoires des piou-piou du front-line, de laisser des centaines de milliers de jeunes à la porte de la cité sans risquer le pire ? Et puis, on le sait, une force des missions locales est celle du pluralisme de leurs élus, socle républicain.

Lénine…

Constat est donc fait qu’on sait peu, certitude de l’incertitude… ce qui, prime de consolation, ouvre les portes de l’imagination. Reste donc après les supputations « la » question historique (cf. Lénine) : « Que faire ? » Deux stratégies s’imposent : celle de la distinction, celle de la cohésion.

Stratégie de distinction…

La première repose sur la capacité des missions locales de démontrer objectivement, c’est-à-dire en étant convaincantes et pas seulement convaincues, les valeurs ajoutées de leur production… puisque l’éthique de responsabilité (de Jeunesse, le devoir d’avenir à La France prépare mal l’avenir de sa jeunesse) ne suffit assurément pas pour emporter l’adhésion. De cette stratégie de distinction, il découle d’abord une cohérence interne – sans laquelle le message de la mission locale serait une imposture, un illusionnisme – conquise par l’affirmation identitaire, le projet associatif, sur la base de ce qui fonde et produit la réelle valeur ajoutée, l’approche globale. Pied-à-pied défendre et décliner ce concept « qui fait la différence ». Puis, évidemment, progresser avec une culture intelligente de l’évaluation, un souci de la visibilité des réalisations, une professionnalisation des acteurs – pas des « agents » – qui ne peut que reposer sur une professionnalité, c’est-à-dire un sens du métier et un engagement.

Stratégie de cohésion…

La seconde, elle, repose sur le juste adage de « L’union fait la force » et  recouvre, en vocabulaire québécois, le « réseautage ». Soit, principalement, trois démarches concomitantes.

– Se solidariser. L’organisation et l’entretien d’une solidarité inter-structures, une « concourrence » et non une concurrence, où les stratégies de distinction des unes et des autres ne visent pas les premières places, ce qui impliquerait des perdants, mais sont mutualisées. Les missions locales n’ont que trop souffert du pré-carré ; elles doivent plus échanger, s’inscrire avec volontarisme dans les dynamiques impulsées par les animations régionales (ou les compenser lorsque ces dernières sont absentes ou fragilisées), se fédérer aux échelles ad hoc (régionales bien sûr, mais également départementales et où cela a du sens), imaginer les conditions de circulation des bonnes pratiques et donc veiller… Faire que le tout soit supérieur à la somme des parties.

– S’associer. L’ouverture du réseau à d’autres acteurs voisins, amis, animés par la même conception de l’humain, c’est-à-dire l’héritage de l’éducation populaire : Union nationale pour l’habitat des jeunes, Fédération nationale des centres sociaux, Insertion par l’activité économique…

– S’harmoniser… Si une règle des fonctionnements en réseau est celle de la réciprocité, chacun étant contributeur et rétribué de son implication, une autre est celle de l’intérêt commun qui ne peut se résumer aux entrelacs de structure à structure mais qui appelle des projets globaux, pour toutes les missions locales. Deux projets, hors champ strictement basé sur la structuration de la branche (qui participe largement et nécessairement à cette cohérence), peuvent illustrer ce qu’est et pourrait être cette harmonisation : l’innovation et la qualité.

L’innovation, plus souvent fruit du labeur et de l’échange que fille d’Eurêka, est ici la recherche de solutions sociales à des problèmes mal ou insuffisamment résolus. Elle est l’indication que le réseau n’est pas qu’affaire de reproduction, application, mise en œuvre (des « opérateurs »), mais qu’il conçoit, imagine, expérimente, apporte sa pierre à l’édifice d’un social en construction permanente. L’actuelle démarche de l’ANDML pour le micro-crédit personnel participe de cette dynamique d’innovation et d’harmonisation. Mais il faudra être plus ambitieux et parvenir – enfin – à ce qu’une réelle et permanente ingénierie de recherche et développement irrigue le réseau, stabilise les notions en concepts, stimule l’imagination, revigore l’expérience par l’expérimentation.

La qualité, qu’il faut bien sûr comprendre comme une « qualité intelligente » et non comme un fatras procédurier, est sans aucun doute un chantier urgent à entreprendre de façon autonome, faute de quoi des normes – elles hétéronomes –  seront édictées et imposées. Cette qualité, par petits bouts et maintes fois esquissée (DIIJ…), doit accoucher d’un référentiel original, c’est-à-dire épousant la singularité des missions locales, plastique, c’est-à-dire adaptable aux spécificités territoriales, institutionnelles et politiques, et sociétal, c’est-à-dire intégrant les problématiques majeures de notre environnement dont, bien entendu, le développement durable.

Certes, du pain sur la planche… mais les missions locales n’aspirent pas au repos. Enfin, c’est à espérer.

 

 

 

 

 

 

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commentaires
  1. David BEVIERE dit :

    Et bien… merci Philippe pour ces nouvelles invitations à la relance, à la (re) mise de l’ouvrage sur le métier ! C’est vrai que ce moment de l’année y est propice, les modestes professionnels que nous sommes ont effectivement à se centrer sur l’objet (ou plutôt le sujet) de leur raison d’exister, de poursuivre le « bricolage » perpétuel auquel ils sont astreints, souvent par passion ! Plus l’avenir est incertain, plus nous avons à demeurer mobilisés sur l’essentiel et ne pas nous perdre en conjectures aussi épuisantes que démoralisantes. Regardons autour de nous et les ravages que ces incertitudes produisent sur l’engagement de nos collègues du Service Public de l’Emploi (DDTEFP, ANPE, AFPA…) tous plus angoissés les uns que les autres de leur propre sort et, malheusement pour certains d’entre eux, de moins en moins concernés par le (mauvais) sort réservé à celles et ceux que nous sommes appelés à servir ! Où le futur statut de l’agent ANPE mobilise davantage les troupes que la funeste et fumeuse Offre Raisonnable d’Emploi ! Un avantage des missions locales dans ce contexte : leur furieuse habitude à (sur)vivre en milieu instable voire précaire ! Alors au boulot, toujours autant voire davantage de jeunes ont besoin de notre bienveillante attention !

  2. Docinsert dit :

    A propos de « – Se solidariser (…) imaginer les conditions de circulation des bonnes pratiques et donc veiller… Faire que le tout soit supérieur à la somme des parties. »
    « L’Intelligence économique, c’est l’emploi de demain ! »
    (L’Usine Nouvelle du 26/09/2008)
    [Extraits] « Les techniques dédiées à l’économie, aux entreprises, s’appliquent aussi dans d’autres domaines : le social, le culturel, le sportif… Ce que l’on nomme les nouveaux territoires de l’IE. »
    « Cette notion est importante, en France, il faut apprendre à travailler en réseau, à échanger. Comprendre qu’il est possible d’être à la fois partenaire et concurrent. Pour un patron de PME, l’idée que l’autre ait la même info que lui est insupportable. Dans la réalité, dans le monde industriel, si vous donnez la même idée à trois entreprises, chacune l’exploitera différemment. S’imaginer qu’avec la même information tout le monde fait la même chose, c’est une hérésie. Partager n’enlève aucun avantage concurrentiel, bien au contraire. C’est une révolution à faire, mais les français sont individualistes. »
    « Si vous ne partagez pas cette information, vous ne la recoupez pas. Quoi de mieux pour la recouper que de la partager avec des entreprises du même domaine ? Si elle est avérée tant mieux, à l’inverse cela peut éviter une catastrophe. Cette exigence du travail en réseau est nécessaire. »
    http://www.usinenouvelle.com/article/-l-intelligence-economique-c-est-l-emploi-de-demain.147617

    A approfondir… peut-être ?

  3. Docinsert dit :

    A propos d’innovation et de qualité, un article intéressant, sur Localtis, paru hier :
    Bâtir l’administration avec et pour le citoyen
    [Extraits] : « La clé, c’est l’innovation. Comme l’a indiqué Geoff Mulgan, directeur de la Fondation des jeunes (Londres), dans l’une des tables-rondes de clôture : « La qualité dépend du public. Quand le public l’exige, les services sont très bons ; quand il n’est pas impliqué, les services restent médiocres. Pour réaliser des services de qualité, il faut connaître l’attente des usagers et mobiliser les citoyens pour qu’ils s’impliquent. » » « « Il faut faire confiance aux personnes. Le politique a aussi un rôle moteur dans l’innovation et doit définir les priorités, consacrer un budget à la Ret D. Les bonnes structures sont celles qui sont capables de bien mobiliser les réseaux […] Il faut aussi aller très vite dans ce domaine, apprendre beaucoup plus rapidement et voir ce qu’il se passe ailleurs : à chaque fois qu’il y a un problème, il faut aller regarder qui a trouvé la solution dans un autre pays. »
    Localtis du 23/10/2008
    http://www.localtis.info/servlet/ContentServer?c=artVeille&pagename=Localtis%2FartVeille%2FartVeille&cid=1224736192133

    Rapporté aux missions locales…

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