Mon job, c’est d’être chevrier.

Publié: août 26, 2008 dans Inclassable

C’est au Québec l’histoire d’Éric, 30 ans, qui élève des chèvres et a créé une  fromagerie. Une barbe noire, des grosses lunettes, Éric fume la pipe, porte un bonnet et (évidemment) une chemise canadienne à carreaux. « Le réel du fromager », un film, http://www.canald.com/webtele/E4IhrMZh1IQ=/, est en trois parties : Éric, devant sa fromagerie et dans un paysage de neige et de glace, exprime sa passion, son désespoir, sa volonté, sa fierté ; sans Éric, à Montréal, la vidéo est projetée et discutée par des acteurs : sociologue, critique gastronomique, président d’une association… ; Éric dans sa ferme, un an après avec le cinéaste Hugo Latulippe. Vous pourriez ne regarder que la première partie, une vingtaine de minutes mais vous irez jusqu’au bout.

Vous allez d’abord sourire – l’accent, les expressions – « Christ », « Tabernacle » -, les métaphores aussi. Et vous ne sourirez plus lorsque ce gaillard costaud raconte que, s’adressant à un citadin, il lui dit « J’travaille deux fois plus que toué mais j’gagne quinze fois moins » et analyse le laminage industriel du travail paysan : « On est en train d’éliminer en cinquante ans quinze générations de gens qui ont façonné, observé la terre… J’peux juste pas croire que des gars comme moi on est en voie d’extinction. » Évidemment, on ne peut que penser – cela saute aux yeux et à l’esprit – à La fin des paysans d’Henri Mendras qui écrivait en 1967 « C’est le dernier combat de la société industrielle contre le dernier carré de la civilisation traditionnelle. » Avec immédiatement un avertissement tant il est possible, probable même, qu’à la civilisation industrielle on associe spontanément la raison et à la civilisation traditionnelle des valeurs possiblement exotiques mais obsolètes. Or il n’en est rien et c’est même l’inverse qu’exprime Éric : la rationalité, qui n’est pas la rationalisation, est bien de son côté. Face aux obligations sanitaires, par exemple : « C’est pathétique ça quelque part. J’ai pas hâte de voir le jour où ils vont me demander de mettre des médicaments dans mes fromages pour aider les gens à être en santé ! C’est le monde à l’envers. J’m’embarque pas là dedans. J’suis pas sur terre pour ça, Christ ! Servir ce Big Brother qui veut tout contrôler de la naissance à la mort ! » C’est une raison incarnée, c’est-à-dire celle d’un homme multidimensionnel.

Cette raison ne s’exprime pas linéairement ou selon les canons de la dialectique. Itérative, combinée à la passion, elle passe d’une idée à une autre, toutes justes, agite la révolte, carbure à l’espoir puis plonge dans le désespoir, affirme une volonté, s’étrangle de rage, pleure et touille le fatalisme : le désespoir de la raison, le courage de la volonté. Un courage conquis malgré lui durant l’enfance face à un père licencié de l’industrie et condamné pour survivre, après s’être battu, à faire des « travaux de moins que rien ». Un courage éprouvé au quotidien par les voisins paysans qui se suicident : « Les cultivateurs, ils souffrent en silence. J’en connais qui se sont pendus. J’peux juste pas accepter ça. Ça devrait pas m’arriver d’être pendu au bout de la corde. » Pas une corde mais la corde, comme si celle-ci était connue, fréquentée, possible et peut-être probable. Comme la pendule des Vieux de Jacques Brel qui accompagne en égrenant les heures et en attendant son heure, assurée de son inéluctable victoire.

Éric va plus loin que se lever face à l’industrialisation, à la marchandisation, au productivisme, à l’uniformatisation – « La beauté dans la nature, c’est la diversité, c’est la somme des imperfections… » – qui ne laissent plus de place à une conception humaine du travail – « Le travail, la fierté et la solidarité… J’ai bon espoir que je me tiendrai debout devant mes enfants. » Il rejette, plus : il expulse, par ses mots, qui ne sont que l’expression de ce qu’il est et fait, la fatalité d’un modèle dominant qui exclut tout autre modèle, qui porte au pinacle la réussite économique contre une interaction complexe entre l’humain et l’écosystème, qui n’est qu’une pensée disjonctive et strictement instrumentale. Debout dans la neige, il pleure. Oui, il est un sujet multidimensionnel, exactement à l’opposé de L’homme unidimensionnel de Marcuse, façonné de besoins construits par les forces du marché. Sujet individuel de raison et d’émotion, de création et de tradition, Éric est aussi un acteur collectif qui occupe la troisième partie du film, un an après : « Le train de la mondialisation on le prendra en cours par l’économie du terroir. L’économie du savoir, j’la laisse à la cité du multimédia à Montréal… Ici, on réseaute ensemble, on voudrait écrire un manifeste… » 

Regarder et écouter ici, en France, « Le réel du fromager », ce n’est pas une curiosité touristique ou vaguement ethnologique. C’est un moment fort d’humanité. Celle-ci n’a pas de frontières. Elle est, bien plus que l’autre, le fondement d’une mondialisation.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s