Des « missions locales » québécoises ? 3/4

Publié: août 22, 2008 dans Insertion/missions locales, Politiques d'emploi

Les Carrefours Jeunesse Emploi (2)

Poursuivons ce tourisme d’insertion chez nos cousins québécois. Entre temps, la vie s’est écoulée… et tarie pour Françoise de Veyrinas, présidente du Conseil national des missions locales depuis mai 2003. Elle est décédée samedi 16 août à l’âge de 64 ans. « Le crabe », comme l’exprime le langage populaire. Un directeur de mission locale, la plus australe du monde, me disait au téléphone : « C’est quelqu’un de la communauté professionnelle qui est parti. » On retrouve cette « communauté » chère aux Québécois… et probablement plus chaleureuse que la quasi-seule communauté hexagonale passée dans le langage courant : de « communauté éducative », autant on en parle sans économie… autant l’Éducation nationale ne m’est jamais apparue comme synonyme – même de loin – de ce que pouvait signifier une communauté. Par charité (laïque), j’éviterais d’élargir l’Éducation nationale à l’Université… me contentant de citer Edgar Morin (c’est pratique, cela évite de porter la responsabilité de ce que l’on aurait bien voulu écrire) dans Introduction à la pensée complexe : « Tandis que les media produisent la basse crétinisation, l’Université produit la haute crétinisation. » Si, si, c’est vrai ! Je n’invente rien. Il l’a écrit : c’est aux pages 19 et 20 de l’édition de 1996 chez ESF Éditeur.

Mais revenons au Québec et, plus particulièrement, aux Carrefours Jeunesse Emploi.

Comme chez nous et pas comme chez nous…

Un CJE est un organisme à but non lucratif en tout point similaire à une association (pas de loi 1901 évidemment au Québec mais la troisième partie de la Loi sur les compagnies) avec un conseil d’administration, un projet propre, un ancrage territorial. Dans le bilan d’activités du CJE de Saint-Laurent (nord-ouest de Montréal), qui affiche en couverture un slogan qui ne dépaillerait pas en France : « Laisse ta trace » (1), on peut lire les orientations « basées sur ses quatre clientèles cibles : les immigrants, les femmes issues de groupes ethnoculturels, les jeunes à risque de décrochage scolaire et les « sans-chèque » {c’est-à-dire sans ressources} »… orientations auxquelles le conseil d’administration a décidé d’en ajouter une cinquième : « desservir et représenter adéquatement les besoins des anglophones du territoire. » Quelques amis que j’ai par là-bas apprécieront moyennement cette initiative… Autant certaines de ces orientations résonnent quasi-exotiquement à nos oreilles, autant on se retrouve « comme chez nous » avec la mission centrale du CJE : « … appuyer la démarche d’insertion socioprofessionnelle des jeunes adultes âgés de 16 à 35 ans qui résident sur le territoire de Saint-Laurent et ce, tout à fait gratuitement. Notre approche vise à aider ces jeunes adultes dans le développement de leur autonomie et de leur confiance, de même qu’à leur faire connaître davantage les ressources et les moyens disponibles pour s’intégrer au marché du travail, aux études et/ou au monde des affaires. » Comme chez nous… sinon qu’au Québec c’est 35 ans et pas 25 révolus. Qu’en dire sinon que, de toute évidence, la tranche d’âge bénéficiaire des services est sur les bords du Saint Laurent plus réaliste qu’ici ? Voici des années que l’on constate, après l’allongement de la jeunesse, l’allongement d’une insertion et que, plutôt que d’en tirer la conclusion de bon sens que serait un accompagnement au-delà de 25 ans, jusqu’à 30 ans par exemple, le Français que l’on dit doué pour l’abstraction a trouvé la parade : il use de rhétorique en ajoutant « durable » à insertion. La durabilité – toute relative : six mois ou plus – est d’autant plus dans les bouches que la précarité s’installe dans les vies : cinq ans pour que la moitié d’une cohorte de jeunes sans diplôme parvienne à se stabiliser après son entrée sur le marché du travail… l’autre moitié continuant à piétiner. J’ai sous les yeux le rapport d’activité d’une PAIO présenté lors de son assemblée générale de juin 2008 : sur 802 « entrées en situation », 29 CDI temps plein et 12 CDI temps partiel ; en face 149 CDD, 198 CDD intérim… Commentaire : « Stabilité du nombre d’embauches en CDI : 41 en 2007 pour 49 en 2006 ». Comme aux actualités sur Euronews : no comments. (2)

Des programmes et une autonomie…

Précisons que, si le public d’un CJE est plus large qu’en France, des politiques du Gouvernement du Québec peuvent être, elles, calées sur la tranche d’âge des 16 – 25 ans comme par exemple « Jeunes en action » (une mesure de projets d’apprentissage issue du programme « Solidarité Jeunesse »), « Place aux jeunes » (contre l’exode rural des jeunes adultes qualifiés), ou des 16-17 ans comme « Ideo 16/17 » (qui lutte contre le décrochage scolaire). Il existe même un programme de « sensibilisation à l’entrepreneuriat jeunesse » qui ferait sursauter ici, où des « agents de sensibilisation » (93 au Québec) vont dans les écoles équivalentes au primaire chez nous et s’adressent à des enfants de six ans : « Il ne s’agit pas de créer des capitalistes mais de donner le goût d’entreprendre. » (directeur général du CJE de Saint Laurent).

Contrairement aux missions locales dont une caractéristique dominante (non, je n’ai pas écrit « oppressante ») est de mettre en œuvre les politiques publiques de l’État et de la Région, et qui sont en quelque sorte calées sur les critères des programmes, leur marge de manœuvre sur le reste et qui constitue l’approche globale étant réduite (processus d’instrumentalisation), les CJE sont des structures autonomes, certes financées par le Gouvernement mais utilisant les programmes comme une boîte à outils. Ainsi le rapport annuel du Réseau des carrefours jeunesse-emploi du Québec définit-il ceux-ci comme « des organismes communautaires autonomes issus du milieu offrant un lieu d’accueil et d’appartenance ; {ils} sont dirigés par des conseils d’administration représentatifs de leur milieu et leur sont redevables en assemblée ; {ils} déterminent leurs orientations, leurs priorités, leurs objectifs et leurs plans d’action de façon autonome ; {ils} conçoivent leurs propres outils d’intervention et d’évaluation. » L’autonomie des CJE est revendiquée… celle des missions locales, formelle (des associations), reste à (re)conquérir : les axes 4 et 5 de la convention pluriannuelle d’objectifs me semblent être le coin à enfoncer pour cela.

 Un CJE propose des « services de base universels » et des « services complémentaires ». Dans la première catégorie commune à tous les CJE, on trouve « l’accueil, l’information et les références » correspondant sans être aussi précisé à l’« AIOA » des missions locales (3), « l’aide à la recherche d’emploi », « l’information/orientation scolaire et professionnelle » (ISEP) et « les activités entrepreneuriales » (aide à la création d’entreprise). La seconde catégorie correspond à des problématiques particulières, fondées sur les singularités territoriales mais pouvant s’appuyer sur des programmes gouvernementaux : des « plateaux de travail » (équivalents aux chantiers d’insertion), « Jeunes en action », etc. Tout cela s’organise, comme en France, sur la base d’accompagnements individualisés, d’ateliers collectifs, d’évènements festifs, de projets originaux (4), d’apports externes d’experts (toxicomanie, homosexualité, jeu compulsif, etc.).

En résumé…

Le concept de base, l’approche globale, est commun aux organisations des deux côtés de l’Atlantique, même s’il est moins souvent explicité au Québec. Cependant – est-ce un seul effet culturel d’interprétation des termes ? – l’approche québécoise apparaît plus pragmatique : on parle sans détour d’ « employabilité », de « recyclage » (des jeunes)… Elle est également à l’échelle de chaque entité plus cohérente, l’« organisme communautaire » qu’est le CJE disposant d’une marge de manœuvre plus importante qu’une mission locale. Si les méthodes varient peu (de l’accueil à l’accompagnement en s’appuyant sur le partenariat), les actions se singularisent par leur public plus large (de 6 à 35 ans… on s’approche du lectorat de Tintin) et par deux orientations fortes : l’une en amont avec la rescolarisation, l’autre en aval avec un rapport à l’entreprise et une culture de l’entrepreneuriat. Pourrait être ajoutée la problématique d’un bénévolat très actif au Québec alors qu’en France, sans doute sous l’influence encore très persistante d’un État perçu comme protecteur même s’il serait « animateur » (5) et qu’il gouvernerait à distance (6), le bénévolat est bien des fois perçu comme une façon de se substituer à l’obligation de mission de service public : dans les missions locales, hormis le parrainage, le bénévolat est denrée rare… y compris parmi les administrateurs plus souvent présents sur la base d’un mandat de représentation que pour l’intérêt qu’ils portent à l’insertion. Enfin, s’agissant de gouvernance, alors qu’un CJE émane d’une volonté locale comme en théorie une mission locale, le poids des édiles locaux y est cependant moins prégnant qu’en France : la communauté, c’est-à-dire les forces vives, fait une place à l’élu qui, à ses côtés, a les acteurs associatifs, institutionnels, économiques… En France, la (modeste) marge d’autonomie du projet associatif de mission locale est quasi-exclusivement dans les mains de l’élu de la collectivité. (7)

Succomberais-je au syndrome de l’herbe toujours plus verte de l’autre côté de la prairie ? Et bien non car on verra dans la prochaine contribution que l’actif constitué par les missions locales depuis un quart de siècle pourrait intéresser nos cousins de la Belle Province…

A suivre.

 (1) Pour les lecteurs québécois, l’analogie se joue à partir de « trace » qui a été un programme national d’insertion des jeunes, confié en 1998 aux missions locales avec la loi de lutte contre les exclusions, « Trace » signifiant « TRajectoire d’Accès à l’Emploi ».

(2) Autant les conditions d’accès à l’indépendance économique et à l’autonomie sociale réservées à « l’autre jeunesse », pour reprendre les termes de Claude Dubar (L’autre jeunesse. Jeunes stagiaires sans diplôme, 1987, Presses Universitaires de Lille), sont désastreuses, autant les moyens mobilisés par les édiles locaux sont dérisoires. A titre d’exemple, la subvention de certains EPIC pour cette même PAIO est de 0,15 € par habitant et par an. Au regard de l’appétence de nombreuses collectivités pour aménager la voirie, inversement proportionnelle à celle pour insérer leurs jeunes, c’est la politique municipale du rond-point. Quant aux jeunes, ils peuvent aussi symboliquement tourner en rond : on achève bien les chevaux…

(3) accueil – information – orientation – accompagnement.

(4) La lecture du Recueil des bons coups (RCJE, 2007) révèle l’originalité des projets depuis une action de sensibilisation au commerce équitable au CJE de Mitis (région du Bas Saint Laurent) jusqu’à « Mille et une perles » au CJE de Chauveau (région de Capitale-Nationale) où l’on produit des « bracelets uniques créés à partir d’épingles à nourrice et de perles ». Qu’on se rassure, les conseillers d’insertion des missions locales, quoique héritiers de Descartes, ne sont pas en reste… mais qui aujourd’hui mutualise et diffuse à l’échelle nationale ces « bonnes pratiques » ?

(5) Jacques Donzelot, L’État animateur. Essai sur la politique de la ville, 1994, Esprit.

(6) Renaud Epstein, Gouverner à distance, 2005, Esprit n° 5.

(7) Le rapport annuel du Réseau des Carrefours jeunesse-emploi du Québec définit l’action communautaire à partir des concepts de démocratie, de citoyenneté active, d’autonomisation, de solidarité et de justice sociale. Toutes choses qui excluent l’exclusivité du pouvoir. Notons également dans ce chapitre qu’ « un lieu qui favorise l’autonomisation est un lieu où on se préoccupe autant des processus que des résultats. » J’ignore si le rédacteur de ce rapport est (justement) inspiré des théories systémiques mais en tout cas il en exprime une règle… que bien des « décideurs » hexagonaux devraient intégrer à l’heure où s’impose sans réserve un discours d’ « obligation de résultats ».

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