Des « missions locales » québécoises ? 2/4

Publié: août 15, 2008 dans Insertion/missions locales, Politiques d'emploi

Les Carrefours Jeunesse Emploi (1)

110 Carrefours Jeunesse Emploi (CJE) au Québec maillent l’intégralité du territoire de la province. Les CJE ont été créés par décret en 1995 par Jacques Parizeau, Premier ministre du Québec, après plusieurs expérimentations locales singulièrement à partir de constats d’employabilité difficile des jeunes en Outaouais (2). En 1982, un petit groupe d’acteurs des villes de Hull et de Gatineau prenait l’initiative d’une étude concernant l’emploi des jeunes qui constata qu’environ 15 000 jeunes de 15 à 24 ans étaient sans emploi alors qu’ils étaient aptes au travail. De cette étude est né le projet d’un Centre communautaire des jeunes sans emploi (CCJSE) dont le modèle a essaimé pour devenir par la suite CJE.

 

Outre la période qui voit des deux côtés de l’Atlantique l’irruption du chômage des jeunes (en 1980, le taux de chômage des jeunes en France est et de 13,3% et de 13,2% au Canada), similitude donc avec les missions locales, nées d’expérimentations locales multiples (les équipes de prévention spécialisée, la genèse de l’économie sociale…) puis promues par le gouvernement (ordonnance de mars 1982). Une différence cependant de taille : les missions locales disposent d’une antériorité de plus de vingt-cinq ans, les CJE de treize ans. De fait, l’importance quantitative des deux réseaux mais également de leurs publics respectifs n’est pas la même : les 1 500 salariés des CJE québécoises accueillent annuellement environ 55 000 jeunes (soit un rapport – à faire rêver plus d’un – de 37 jeunes par salarié) contre 1,2 million de jeunes pour les 11 200 salariés des missions locales (soit un rapport de 107 jeunes par salarié). Il faut dire que, hormis un poids démographique huit fois moindre (7,7 millions d’habitants), le taux de chômage des jeunes de 15-24 ans au Québec n’est désormais que de 12,5% (11,0% pour les femmes et 13,9% pour les hommes), même si l’on observe de fortes variations infra provinciales (3).

 Le CJE, un organisme communautaire.

Si un CJE est financé « à la mission » par le Gouvernement, c’est-à-dire structurellement (« financement de l’activité principale » pour les missions locales), d’autres financements peuvent venir compléter ces subsides selon la politique du CJE : municipalités, fondations et fonds dédiés pour des actions spécifiques du Gouvernement. Comparativement aux missions locales, la source du financement des CJE est donc plus étroite, essentiellement gouvernementale, une municipalité n’étant pas contrainte de contribuer financièrement au fonctionnement du CJE… même si la décision de création d’un CJE est le fruit d’une volonté locale : « C’est la communauté qui décide de la création. »

Il s’agit bien de « communauté » et non de « collectivité », la différence est de taille et doit être précisée… la notion de communauté prêtant en France à discussion sinon à polémique dans une interprétation qui l’oppose à la citoyenneté. La communauté, dans le système québécois, peut être traduite comme l’ensemble des forces vives : politiques bien sûr mais aussi économiques, associatives, citoyennes. Lorsque, mi-août, des émeutes éclatent à Montréal-nord (un jeune de 18 ans ayant été abattu par la police deux jours auparavant), les médias parlent de la mobilisation de la communauté qui appelle au calme : la communauté est constituée « des gens » qui partagent un territoire sans que cela fasse nécessairement référence ethnique à une identité particulière… même si, dans les faits, des concentrations ethniques existent (quartiers chinois, italien, libanais…). « Pour les carrefours jeunesse-emploi, l’action communautaire repose, en tout comme en partie, sur les cinq piliers fondamentaux que sont la démocratie, la citoyenneté active, un lieu qui favorise l’autonomisation, la solidarité et la justice sociale. » (Rapport annuel 2007-2008 du RCJEQ). En fin de compte et pour un CJE, la communauté québécoise est l’équivalent, pour une mission locale française, d’une combinaison des partenaires effectifs, des acteurs et des habitants du territoire. J’utilise de longue date pour les missions locales l’expression « communauté professionnelle » pour associer dans une même dynamique les professionnels, les administrateurs et les partenaires mais, ici au Québec, la communauté est encore plus englobante, incluant toutes et tous qui vivent et partagent (effectivement ou potentiellement) un projet de développement local : « La force des carrefours jeunesse-emploi est leur attachement à la communauté de laquelle ils sont issus… {ils} sont des organismes communautaires autonomes issus du milieu offrant un lieu d’accueil et d’appartenance… » (Rapport annuel 2007-2008 du RCJEQ).

On a donc deux communautés, l’une et l’autre n’étant pas toujours distinguées : la communauté globale qui recouvre les habitants du territoire mobilisés dans le multiples dynamiques (sociales, sociétales, politiques, économiques) et l’organisation communautaire proprement dite, c’est-à-dire en l’occurrence un CJE. Entre les deux, la porosité s’effectue classiquement par la représentativité d’un conseil d’administration mais également par le bénévolat (dont l’importance au Québec n’est pas comparable à ce que l’on connaît en France, celui-ci étant généralement limité ici au parrainage), qui peut aller jusqu’à des financements privés (des CJE ont des fondations – 4), ainsi que par la thématique de la participation. « L’organisation communautaire se lie à la communauté globale par l’intermédiaire de ses membres. Ce principe signifie que l’organisation doit impliquer les leaders (à la fois formels et informels) qui s’identifient aux sous-groupes principaux de la communauté et sont acceptés par eux. L’organisation doit également et surtout exiger la participation des citoyens, car ce sont eux qui doivent être à la fois les instruments du changement et les objets du changement. » (Y. Assogba, p. 56). A ce fonctionnement « communautaire » s’ajoutent trois autres critères qui constituent une « stratégie consensuelle » d’implantation d’un CJE : « a) L’organisation doit développer un certain rythme de travail afin de prouver à la communauté son dynamisme et son efficacité dans le processus du changement social. L’application de ce principe vise un effet positif dans la collectivité. b) L’organisation doit avoir des buts et des procédures de haute acceptabilité. c) Les programmes de l’organisation doivent comprendre quelques activités à contenu émotionnel, par exemple instituer des fêtes et des symboles. » (Y. Assogba, pp. 56-57).

L’histoire des CJE rappelle à bien des égards celle des missions locales, même si il ne semble pas que cette dernière ait beaucoup été étudiée au Québec (3). On y parle d’ « institutionnalisation », de « professionnalisation », d’expérimentations sociales et d’innovation, et un concept central de la démarche est l’approche globale, plus souvent qualifiée d’ « holistique » que de « systémique ». Cependant CJE et missions locales diffèrent par d’autres points : on vient de voir l’importance québécoise de l’engagement communautaire que n’équivaut pas la forme associative des missions locales (combien, ici, de conseils d’administration atones, hélas !) et qui, chez nos cousins de la Belle Province, implique une démarche intégrée de développement local (« Au Québec, l’insertion par le communautaire tend à se conjuguer avec le développement local », Y. Assogba, p. 132). Nous verrons que l’autonomie des CJE, la professionnalisation du réseau et quelques enjeux à venir diffèrent.

A suivre donc…

(1) Les informations recueillies l’ont été dans le cadre d’entretiens auprès de Marc Grignon, directeur général du Carrefour Jeunesse Emploi de Saint-Laurent , et d’Éric Allard, directeur-adjoint du Réseau des Carrefours Jeunesse-Emploi du Québec (RCJEQ) et coordonnateur en entrepreneuriat jeunesse, ainsi qu’à partir de la consultation du Rapport annuel 2007-2008 du RCJEQ, du Bilan d’activité 2007-2008 du CJE de Saint-Laurent, du Bilan 1997-2007, du Recueil des bons coups 2007 du RCJEQ et de l’ouvrage de Yao Assogba, Insertion des jeunes, organisation communautaire et société. L’expérience fondatrice des carrefours Jeunesse-Emploi au Québec paru aux Presses de l’Université du Québec en 2000. 

(2) L’Outaouais est une région à l’extrême-ouest du Québec, mitoyenne de l’Ontario. Sur la rive nord de la rivière des Outaouais, côté Québec, la ville francophone de Gatineau et, sur la rive sud, côté Ontario, l’anglophone Ottawa.

(3) En juillet 2008, le taux de chômage au Québec était de 7,8% mais de 16,9% en Gaspésie et de 4,7% en Chaudière-Appalaches.

(4) « Les intervenants du centre en ont été conscients qui se sont associés à différents partenaires de la société canadienne et québécoise pour non seulement diversifier les ressources du CCJSE, mais aussi pour constituer un réseau de sociabilité très étendu et puissant composé d’acteurs politiques, issus de la société civile, de l’Église, du domaine des finances, des professions libérales. Bref, ils ont fait du CCJSE une véritable organisation communautaire ou associative en ce sens que c’est un projet collectif ancré dans la communauté et visant à répondre aux besoins de ses jeunes en matière d’insertion socioprofessionnelle. » (Y. Assogba, p. 54).

(4) Bertrand Schwartz est cité à deux reprises dans l’ouvrage de Yao Assogba. Cependant les acteurs rencontrés, un directeur général de CJE et le directeur-adjoint du Réseau des CJE, ne connaissaient qu’approximativement l’histoire des missions locales.

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