Mayola-cari et gavotte-crêpes : les risques de la discrimination

Publié: août 10, 2008 dans Au gré des lectures

L’article « Les jeunes supporteront-ils longtemps l’humiliation permanente ? » paru dans le quotidien réunionnais Témoignages du samedi 9 août 2008 (1) appelle un commentaire… ou, plus exactement, deux observations… étant entendu que la question posée est juste, renvoyant à ce que Michel Foucault disait : « Une société se juge à la façon dont elle traite ses exclus. »

Première observation, selon le principe définitoire de la mission de service public qu’est l’égalité de traitement, rien ne justifie qu’une préférence métropolitaine s’exerce à compétences égales. Le cas rapporté de cette jeune femme diplômée bac + 5 à qui d’autres impétrants moins diplômés mais métropolitains sont préférés constitue donc au regard d’une conception républicaine une injustice patente. Le hiatus est que ce critère s’applique (pour partie : avec d’autres… continuité, neutralité, etc.) au service public mais pas au système marchand qui est libre d’embaucher sans tenir compte des obligations du service public et qui, sauf erreur, n’est pas caractérisable par son attachement aux valeurs républicaines : que l’on sache, la main invisible se soucie fort peu de ces dernières, le veau d’or suffisant. Le refus d’embauche sur une base d’appartenance culturelle – être de quelque part –  peut cependant correspondre à l’un des treize motifs de discrimination prévus par la loi du 16 novembre 2001, repris dans l’accord national interprofessionnel relatif à la diversité dans l’entreprise du 12 octobre 2006, celui des origines : nul ne peut être discriminé en fonction de ses origines… Dans le cadre d’une résolution de cas individuel, il est donc possible de saisir l’instance ad hoc, c’est-à-dire la HALDE (Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité), pour motif de discrimination.

Reste également à explorer la dimension collective et, pour y parvenir, deux stratégies peuvent être combinées. D’une part, la dénonciation publique puisque, à l’heure où les entreprises s’entichent de « responsabilité sociale des entreprises » (RSE), on peut imaginer que dans le jeu hyper-concurrentiel elles n’ont guère intérêt à une contre-publicité sur fond de « préférence WASP » (White Anglo-Saxon Protestant). D’autre part, l’information et la sensibilisation des entreprises : la démarche, ici préventive, est loin d’être inutile dans la mesure où les textes cités et d’autres sont parfaitement inconnus des acteurs économiques alors même que des outils sont disponibles (ainsi le Guide pour les PME et TPE sur la prévention des discriminations dans l’emploi publié ce printemps par la HALDE). Cette approche, plus « compréhensive » et « pédagogique », pourrait parfaitement être organisée à l’initiative de collectivités (j’en ai l’expérience concrète) et donner lieu à label de type « entreprise citoyenne » ou, mieux encore si l’on veut bien se décentrer dans la perspective des entreprises, à une certification : il existe ainsi une norme AFNOR quasi-achevée et tout aussi méconnue, la norme NF X50-784 « Processus de gestion des Ressources Humaines et diversité »… On pourrait également évoquer le « Label Égalité » (entre hommes et femmes) aussi peu populaire qu’il est intéressant. Bref, l’éthique (militante) de conviction et l’éthique (professionnelle ou institutionnelle) de responsabilité ne sont pas opposables mais au contraire mobilisables pour faire reculer les discriminations et, plus largement, l’injustice sociale.

Mayola-cari et gavotte-crêpes…

Seconde observation, l’égalité de traitement s’exerce à l’échelle de la nation française et concerne l’ensemble des citoyens… réunionnais, antillais, métropolitains et autres. Ceci signifie que ce principe fonctionne dans un sens comme dans un autre et qu’en théorie l’on ne peut arguer de l’appartenance – une sorte de droit du sol régional – à un sous-territoire (Réunion, Martinique, Bretagne ou Alsace) pour privilégier telle ou telle catégorie de citoyens. Ceci quelles que soient les caractéristiques culturelles et identitaires de ces territoires : le mayola vaut la gavotte, la crêpe vaut le cari… sans doute pas dans les perceptions respectives des Réunionnais adeptes de mayola-cari et des Bretons gourmands de crêpes-gavotte… mais l’égalité est le prix de la cohésion. C’est donc un autre principe qui doit être appelé à la barre, celui d’équité : faire plus pour celles et ceux qui ont moins. La situation des jeunes adultes réunionnais, au titre de l’équité, justifie largement qu’une discrimination – cette fois positive – s’exerce… il n’est pas utile de l’argumenter tant cela est évident, écrit et réécrit. Cependant il faut être vigilant face à une dérive toujours présente avec l’équité : la discrimination positive doit être clairement établie sur des bases socio-économiques et non sur des appartenances ethnico-communautaires ou culturelles… sauf à verser dans l’affirmative action d’Outre-Atlantique et à établir des quotas. Dans ce cas, parions qu’il faudrait à terme rebaptiser la Réunion… « L’Agrégation ». Or ce n’est pas la même chose que de réunir ou d’agréger. Une « bonne » discrimination positive ne peut donc être conçue (à la Réunion et ailleurs) qu’à partir de deux critères : d’une part, la situation générationnelle, c’est-à-dire le simple fait d’être jeune, étant entendu que ce critère est loin de ne concerner que l’Île mais appelle une politique nationale ; d’autre part, la situation économique des jeunes car, si celle-ci n’était pas retenue, il faudrait aussi discriminer positivement les jeunes héritiers réunionnais – il en existe… Faut-il rappeler Pierre Bourdieu pour qui « la jeunesse n’est qu’un mot » ? Il y a « des jeunesses » et, pour que l’équité ne soit pas le Cheval de Troie de particularismes sapant la cohésion sociale et faisant le lit du libéralisme contre la République, une « politique jeunesses » doit être clairement définie… je dirais d’ailleurs plus exactement « des politiques jeunesses » tant il semble évident que les collectivités locales sont en première ligne face à l’enjeu d’une cohésion sociale effective, vraie : celle qui se vit au quotidien dans l’espace habité des relations humaines.

Mayola-crêpes et gavotte-cari…

A défaut de ces politiques jeunesses équitables fondées sur des principes universels (position générationnelle, situation économique), le raisonnement privilégiant l’appartenance régionale, culturelle ou communautaire échouerait de toute façon puisqu’on ne voit pas, dès lors que l’on s’extrait d’un raisonnement autocentré, pourquoi toutes les régions ne s’en revendiqueraient pas. Nous serions dans un monde non de coopération mais de concurrence, organisé de façon folle pré-copernicienne, chaque territoire se considérant comme le centre du monde et exigeant à son profit exclusif, avec des arguments tous aussi valables, les avantages de la discrimination positive. L’équilibre humain et sociétal appelle tout au contraire l’altérité, c’est-à-dire la reconnaissance de l’Autre différent de soi, sujet de plein droit et jouissant des mêmes droits que soi. Au bout du compte, la solution de la « reliance », pour reprendre une notion chère à Edgar Morin, est peut-être celle du mayola-crêpes et gavotte-cari.

(1) http://www.temoignages.re/article.php3?id_article=31580

 

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commentaires
  1. Annie JEANNE dit :

    Côté métro, la HALDE est saisie actuellement par l’AMPR- assossiation métro police Réunion- composée de policiers majoritairement métropolitains et de leurs épouses qui s’estiment victimes de discrimination de la part de l’administration face à des fonctionnaires originaires de la Réunion souvent prioritaires lors des mutations alors qu’eux aussi voudraient obtenir une mutation définitive sur l’île.
    Décision de la HALDE très attendue dans la fonction publique!
    Annie JEANNE
    Présidente de l’ANDML

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