Des « missions locales » québécoises ? 1/4

Publié: août 9, 2008 dans Insertion/missions locales, Politiques d'emploi

Août 2008. Trêve des maillots de bain, écrivais-je. L’esprit estival, je pourrais donc évoquer le concert de clôture des Francofolies avec le spectacle écolo-poétique Terre planète bleue de la diva Diane Dufresne, le son et lumière grandiose du Moulin à Images pour la commémoration du 400ème anniversaire de la ville de Québec, le splendide « gîte pour fins routards » Bleu sur Mer, en Gaspésie (1), tenu par Micheline – rapidement « Mimi » – et sa confiture de piments (« confiture de « pivron »… baptisée au bout de quelques heures de sociabilité humide « de poivrot ») et par Benoît (par ailleurs président d’Amnesty International pour le Canada francophone)… des gens bien. Cela et bien d’autres choses, ce sont trois semaines effectives de vacances au Québec, une enclave d’astérixophones dispersés – 7,7 millions d’habitants sur un territoire grand comme trois fois la France – sur le continent anglophone nord-américain. Avec bien de similitudes hexagonales : « Grogne chez les maires » (Le Journal de Montréal, 5 août 2008), les édiles s’inquiétant de la privatisation du service public postal ; le développement durable… sachant qu’en plus, ici, la fonte de la banquise n’est pas un phénomène exotique ; etc. Bref, le Québec c’est une ambiance nourrie d’une architecture étonnamment médiévaliste, comme s’il fallait affirmer avec force donjons, douves, remparts et échauguettes que l’histoire québécoise ne commence pas avec Champlain, fondateur de la ville de Québec en 1608. Québec c’est également un parler français qui vient de loin et chante – le « o » grave est rare, voix de tête et expression nasillarde transformant le bronze en « breinze ». Beaucoup de mots aussi ne sont pas essorés par le sémantiquement correct : lorsque Bell – les téléphones – licencie plusieurs milliers de salariés, on parle ordinairement de « saignée » à Radio Canada. Pas d' »ajustement » ou autre euphémisme. Peut-être parce que l’hiver y est long et rigoureux, l’été est un temps compté de sociabilité : dès fin octobre, le Québécois « s’encabanne » jusqu’à mai… il lui reste hors-apnée quatre mois. C’est un méridional du nord. Lorsqu’on goûte au Québec, on y revient nécessairement.

Trêve des maillots de bain ? Pas tout-à-fait cependant puisqu’il me faut gérer cette tension entre obsession et passion : l’insertion des jeunes, ici comme en France, est un sujet majeur de préoccupation. On ne se refait pas.

 Cadrage…

De toutes les provinces canadiennes la « Belle Province », où le français est la langue maternelle pour 80% de ses habitants (contre 4,2% dans l’Ontario voisin et 1,4% à l’extrême-ouest en Colombie Britannique), n’est pas la plus prospère : une croissance démographique de 0,7% sur la période 2002-2007 contre 1% pour le Canada, un revenu personnel disponible réel par habitant de 22 685 dollars (31 244 en Alberta), 6,8% de la population sont bénéficiaires de l’aide sociale contre 5,2% pour tout le Canada… enfin un taux de chômage de 7,5% alors que celui-ci n’est que de 5,2% à l’échelle du Canada et de 1,7% en Alberta. (2)

7,5% c’est cependant assurément mieux que notre taux de chômage hexagonal. En baguenaudant à Montréal ou à Québec – « magasiner » dit-on – l’on n’échappe pas aux annonces placardées sur la quasi-totalité des vitrines commerciales « Cherche vendeur-euse », « Ici, on embauche »… Toutefois, comme en France mais à un degré moindre, le chômage affecte plus particulièrement les jeunes : en 2007, le taux de chômage des 15-24 ans était de 12,5%, 13,9% pour les hommes et 11,0% pour les femmes. Beaucoup d’offres mais on devine derrière cette fluidité du marché du travail la précarité, les bad jobs

Rencontre un après-midi avec Marc Grignon, directeur général du Carrefour Jeunesse Emploi de Saint-Laurent : « Quand le chômage augmente, c’est plus facile, quand il descend, ça devient plus dur. » Expression a priori étonnante que, pourtant, on comprend pour vivre en France le même phénomène : si l’augmentation du chômage implique plus d’accueil et d’accompagnement, les jeunes concernés ne sont pas tous éloignés de l’emploi alors que, à l’inverse, quand le marché du travail est plus favorable, celles et ceux qui restent au bord du chemin présentent nettement plus de difficultés de tout ordre. D’un bord à l’autre de l’Atlantique, même processus, même diagnostic : cette prétendue main invisible n’aime pas les éclopés.

L’insertion des jeunes – on ne dit d’ailleurs pas « les jeunes » mais « les jeunes adultes » – repose globalement sur deux grands dispositifs : Emploi-Québec et les Carrefours Jeunesse Emploi.

Emploi-Québec (3)

Emploi-Québec est une agence au sein du ministère de l’Emploi et de la Solidarité sociale, née de la fusion en 1998 de différents services d’emploi et de main-d’œuvre. Cela rappellera une certaine actualité franco-française… France Emploi. En 1997 et la suite de « l’entente Canada-Québec » (ne pas oublier ! Il y a un gouvernement fédéral canadien et un gouvernement provincial québécois), le Québec est responsable des mesures actives d’emploi ainsi que de certaines fonctions du « Service national de placement » (l’ANPE chez nous), les mesures étant financées par le « Compte d’assurance-emploi » (l’Unedic chez nous) dont le Canada est responsable. Emploi-Québec dispose de ses propres structures, 154 Centres locaux d’emploi (CLE) qui offrent des salles multiservices et des aides personnalisées pour l’accès à l’emploi, et contractualise des programmes gouvernementaux avec les Carrefours Jeunesse Emploi. Pour Marie-Chantal Girard, qui distingue trois modèles de régulation du chômage, les CLE qui s’adressent à tous les publics correspondent au « modèle capitaliste qui regroupe des modes d’accès à l’emploi tels que les petites annonces, les sites internet et les guichets d’emploi, {et} s’appuie entièrement sur une logique de marché (offre et demande). L’individu porte donc l’entière responsabilité de sa démarche et effectue souvent cette dernière dans un climat d’isolement. Dans le modèle néo-classique, des services de type institutionnels et communautaires sont offerts aux individus sans emploi, sans toutefois s’appuyer, particulièrement dans le cas des services offerts par l’État, sur des valeurs de solidarité sociale ou une philosophie particulière d’intervention. Les Centres locaux d’emploi (CLE) et les programmes d’employabilité sont de bons exemples de ce type d’intervention. » (4). Il est sans doute discutable de qualifier ce type d’offre de « modèle capitaliste » mais tout au moins on peut l’identifier à partir de deux caractéristiques majeures : avec Emploi-Québec, il s’agit d’une politique publique descendante même si elle est territorialisée et si la présence de ces 154 CLE se traduit 
selon les termes de l’Agence « par des activités locales et régionales,
 et l’adaptation de programmes
aux réalités régionales » (5) ; sa stricte logique sectorielle : l’emploi, rien que l’emploi.

 

A suivre : les Carrefours Jeunesse Emploi.

 

(1) www.bleusurmer.com/

 (2) Ces données sont extraites de Tableau statistique canadien, Institut de la statistique du Québec, juillet 2008, volume 6, n°1.

(3) www.emploiquebec.net/francais/index.htm

(4) Marie-Chantal Girard Le chômage chez les jeunes : analyse théorique des modes institutionnel, communautaire et informel d’accès à l’emploi, 1999, (sous la direction de) Paul R. Bélanger, Centre de recherche sur les innovations sociales (CRISES), Cahiers du CRISES, Collection Études théoriques, n° ET9907.

(5) www.emploiquebec.net/francais/regions/index.htm

 

 

 

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