Pour un travail sur le travail de qualité.

Publié: juillet 12, 2008 dans Insertion/missions locales

Une question fantaisiste ou indécente…

« Qu’est-ce qu’un travail de qualité ? » est une question rarement posée dans le secteur de l’insertion, encore moins trouvant sa réponse collective à l’échelle d’un réseau. Il y a chez les intervenants sociaux en charge de l’insertion des demandeurs d’emploi, semble-t-il, un renoncement tant sur l’expression de la question que sur sa ou, plus probablement, ses réponses. Comme s’ils avaient désormais intériorisé l’idée que, « compte tenu… » de l’état de marché, de l’employabilité de leurs usagers, de leur modeste capacité à infléchir l’hyper-sélectivité pour l’hypo-rémunération, etc., avancer le thème d’un travail de qualité, au mieux serait interprété comme une divagation d’utopiste – peut-être même de krypto-machin -, au pire serait indécent, un peu comme si l’on se préoccupait des strates culminantes de la ressassée pyramide de Maslow – appartenance, accomplissement – sans même garantir la base – besoins existentiels : manger, boire, dormir, se chauffer… En d’autres termes, la question d’un travail de qualité est fantaisiste ou insultante, donc irrecevable. Implicitement : « Si déjà on trouve du travail, cela sera pas mal ; alors, s’interroger sur sa qualité… »

Lenédanleguidon…

Ces intervenants sociaux qui abdiquent, ces piou-piou  de terrain qui n’ont pas le temps de consulter les pléthoriques rapports en boucle sur la pauvreté (qu’il faut combattre), sur la cohésion (qu’il faut maintenir) et sur l’insertion en ZUS ou ailleurs (qui est un impératif national), ont à défaut d’une culture commune une expression partagée : « lenédanleguidon ». Réellement coincés entre des temporalités contradictoires, sinon antagonistes (celles des dispositifs institutionnels cadencés au métronome électoral, des entreprises qui rêvent de génération spontanée – le salarié kleenexable parfaitement formé, aussi immédiatement disponible qu’il sera immédiatement congédiable -, des temps d’apprentissage variables suivant les personnes…), les intervenants sociaux, intermédiaires des politiques de l’emploi, parent au plus pressé. Chacun d’entre eux « accompagne » – on a le droit de sourire – 150, 200 usagers, voire plus sans que cela soit exceptionnel, ni ne trouble les mêmes qui, de colloques en cités savantes, acquiescent gravement et même avec conviction à l’absolue nécessité de l’individualisation de l’accompagnement. A cet « accompagnement personnalisé », qui fût sacralisé avec le PARE et le PAP comme alpha et oméga des conditions points de passage obligé de la remise au travail, s’ajoutent mille obligations : travailler en partenariat (ce qui prend du temps, ne serait-ce que celui de l’ajustement et de la négociation), concevoir des projets (qui, tous, ne jaillissent pas d’un eurêka), observer les territoires pour recueillir des informations puis les traiter, les communiquer, les traduire en « plans d’action », etc. En tout état de cause, s’il fallait malgré tout une réponse à la qualité du travail, elle serait toute trouvée : un travail de qualité (n’)est (qu’)un emploi « durable », point à la ligne, circulez ! C’est-à-dire six mois ou, si l’on a de la chance, plus. Administrativement. Le qualificatif de durable a ceci d’extraordinaire que son usage immodéré accompagne au même rythme, on pourrait dire sur la même fréquence, la généralisation de la précarité. Somme toute, embrassons-nous Folleville, nous allons vers un système généralisé de précarité durable ! En silence.

Préserver la santé mentale des professionnels…

Le labourage du thème du travail de qualité est inversement proportionnel à celui du travail sans qualité. Depuis, comme son nom l’indique, Le travail sans qualités de Richard Sennett (2000, Albin Michel) jusqu’aux deux « Métamorphoses », celle « de la question sociale » (Robert Castel, 1995, Arthème Fayard) et celle « du travail » (André Gorz, 1988, Galilée), nous sommes assis sur des tonnes d’ouvrages (sociologie, ergonomie…) traitant du précariat, de la flexibilité, des emplois de la néo-domesticité, des bad jobs, etc. Serait-ce à dire qu’il est plus facile de dénoncer que de proposer, de déconstruire que de construire ? Sans doute, oui. Il est en tout cas plus simple de constater la dégradation des conditions de travail, tant celle-ci est évidente, que d’imaginer les conditions d’un travail de qualité parce que, y parvenant, on prendrait le risque d’accentuer la culpabilité des intervenants sociaux : une fois objectivées les conditions objectives de la majorité des emplois auxquels les jeunes parviennent à accéder avec difficulté, la satisfaction de l’accès à « l’emploi durable » serait sérieusement ébranlée. De là à penser que, pour préserver la santé mentale des professionnels, il vaut mieux éluder la question du travail de qualité, il n’y a qu’un pas…

Du travail de qualité à « travailler plus », navrante dérive…

Cependant, en cherchant bien, on trouvera une littérature traitant du travail de qualité, à commencer par la notion minimaliste de « travail décent » affiché comme objectif depuis 1999 par le Bureau international du travail (BIT) jusqu’à la « qualité de l’emploi » objectif cette fois de l’Union européenne depuis 2000, à la suite des sommets de Nice et de Lisbonne et explicite dans la Stratégie européenne pour l’emploi (SEE), maintenu en 2003 et en 2005.

Toutefois, observe le Centre d’Études de l’Emploi, « en dépit du maintien de la « qualité de l’emploi » comme objectif commun aux pays européens, cet outil apparaît sous-utilisé depuis 2004. L’Emploi en Europe ne consacre plus de chapitre à ce thème, et les analyses empiriques utilisant les indicateurs de Laeken sont quasi inexistantes. La notion de qualité est de plus en plus tirée du côté de la productivité et de l’attractivité financière des emplois, sans référence au point de vue des travailleurs. Plusieurs raisons peuvent être invoquées pour cet affaiblissement, un effet conjoncturel tout d’abord, la dégradation de la conjoncture dans plusieurs pays européens ayant conduit à rétablir une priorité d’augmentation quantitative de l’emploi, mais également la disparition du consensus politique ayant conduit à mettre en avant un objectif de « qualité », au profit notamment des thématiques de « flexisécurité ». » (1). On ne saurait mieux dire : la qualité du travail n’est plus officiellement à l’ordre du jour. Pour preuve, le slogan présidentiel « Travaillez plus… » ne dit mot sur le bonheur au travail, se contentant de réduire celui-ci à sa stricte dimension instrumentale, « pour gagner plus ». Pourtant, il paraît que même les cadres éprouvent quelque amertume à la suite de l’amendement, adopté le 8 juillet en première lecture à l’Assemblée nationale, qui relève de 218 jours à 235 jours leur plafond de jours travaillés…(2)

Confort de la reproduction, bénéfice de la distinction.

A priori, de deux choses l’une, ou l’on poursuit les yeux rivés sur « l’emploi durable » ou l’on s’attelle à construire, diffuser et partager une conception du travail de qualité. « A priori » parce que, à vrai dire, l’une et l’autre postures ne sont pas nécessairement opposables et exclusives. On peut gérer les affaires courantes et le flux, satisfaire la demande coup de main pour un emploi quel qu’il soit, et avancer les pièces d’une stratégie pour un travail de qualité : la Reine pour la stabilité, le Fou pour l’autonomie, la Tour pour la qualification, le Cavalier pour la rémunération, etc. Retenons cependant, pour la clarté de la démonstration, le clivage entre les deux hypothèses.

Dans le premier cas, on peut s’interroger sur l’effectivité d’ambitions construites sur l’indissociabilité de la personne et, subséquemment, sur la nécessité autre qu’incantatoire d’associer projet de vie et projet professionnel, indépendance économique et autonomie sociale, accomplissement personnel et émancipation collective, etc. La finalité du travail de conseiller en est inéluctablement affectée, le projet politique et philosophique de l’insertion a bouilli au fond de la marmite des dispositifs jusqu’à ne plus être que la commande publique. Autrement formulé, l’identité du réseau est définie par d’autres, les acteurs deviennent des agents, l’autonomie a cédé devant l’hétéronomie, l’exécution s’est substituée à la création. Avantage toutefois : on ne se pose plus de questions complexes. Le confort de la reproduction.

Dans le second cas, si l’on n’a pas la garantie de la cohérence des résultats entre les finalités et les réalisations, tout au moins aura-t-on celle du processus entre ces deux dimensions : nous ne savons pas si nous y parviendrons mais nous savons que nous progressons dans la bonne direction. Ce faisant, nous consolidons notre identité de réseau et contribuons – modestement – à faire évoluer représentations et politiques publiques… ce qui, soit dit en passant, s’inscrit dans les fondamentaux des missions locales. Le bénéfice de la distinction.

Tout-cru…

Bien, va-t-on dire… Toutefois n’est-ce pas prométhéen que d’envisager, sur la base du second choix, de faire évoluer institutions… mais également entreprises qui, in fine, distribuent les cartes ? C’est possible… mais, comme Pascal, « il faut parier ». Et ce pari n’est pas qu’utopie ; il peut même être favorisé par l’évolution – si elle se confirme – de la baisse du chômage qui rétablira un équilibre entre l’offre et la demande, c’est-à-dire contraindra les entreprises à négocier… à condition que la configuration soit bien celle du plein-emploi et non celle de la pleine-activité (cf. sur ce blog « Travailler plus et mieux, tous et pourquoi ? » 2/2), ce qui ne s’obtiendra ni par la grâce divine, ni par l’aussi improbable qu’homéostatique main invisible, mais par le débat, l’éducation, aussi la confrontation. En tout état de cause, s’il faut socialiser les jeunes, il faut également civiliser les entreprises et humaniser les institutions. Sauf à être dévorés tout-crus. « Instrumentalisés », dit-on. Pour la socialisation des jeunes, le savoir-faire est là. Pour le reste, il faut commencer par nous-mêmes, par clarifier notre doctrine : que veut-on ? Nourrir la machine de l’appareil productif en lui fournissant sa main d’œuvre docile, juste formée pour s’adapter au poste, disciplinée et, d’ailleurs, éventuellement satisfaite de cette servitude (3) ? Ou insérer les jeunes dans une société qui doit elle-même évoluer vers plus d’humanité ?

 

(1) Lucie Davoine, Christine Erhel, La qualité de l’emploi en Europe : une approche comparative et dynamique, CEE, « Documents de travail » n° 86, mai 2007, p. 6.http://www.cee-recherche.fr/fr/doctrav/qualite_emploi_europe_doc86.pdf

(2) Michel Delberghe, « Les cadres, victimes des 35 heures ? », Le Monde, 10 juillet 2008.

(3) Principe même de l’aliénation, dialectique du maître et de l’esclave (Hegel, Phénoménologie de l’Esprit)…

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s