Travailler tous et mieux, plus et pourquoi ? 2/2

Publié: juillet 11, 2008 dans Au gré des lectures

Robert Castel : sociologie critique et humanité…

Je l’ai écrit : dommage que, pour sa juste dénonciation de L’insécurité sociale (2003, « La République des idées », Seuil), Robert Castel se soit senti obligé de commencer son article par une critique des thèses de Dominique Méda et de Jeremy Rifkin (cf. sur ce blog : « Fusion ANPE-Assédic : ça s’organise »). Dommage aussi qu’il ait préfacé L’insertion malgré tout de Denis Castra et Francis Valls (cf. sur ce blog : « Au sujet de la préface par Robert Castel de L’insertion malgré tout… »). Cela pourrait faire beaucoup de « dommage », suffisamment pour éviter lecture et a fortiori analyse de l’article de Robert Castel, « Travailler plus, pour gagner quoi ? », paru dans Le Monde du 9 juillet 2008. Mais voilà, il s’agit de Robert Castel. Et, depuis Les métamorphoses de la question sociale (1995, Arthème Fayard) jusqu’à La discrimination négative, (2007, Seuil) en passant par Propriété privée, propriété sociale, propriété de soi (avec Claudine Haroche, 2001, Fayard), Robert Castel occupe une place majeure dans le paysage des chercheurs qui s’intéressent au social, singulièrement avec son thème de prédilection (déjà présent dans Les métamorphoses de la question sociale), la « propriété sociale ». Ayant travaillé avec Bourdieu dans les années 60, ses écrits s’inscrivent dans une perspective de sociologie critique – avec les concepts de « surnuméraire », de « précariat », de « désaffiliation »… – mais il y a en plus chez Castel une humanité et même un humanisme qui permettent au lecteur et professionnel de l’insertion une connivence, quelque chose guère éloigné de l’empathie… sur le même registre que lui-même avec ses objets de recherche : « S’agissant en revanche de questions qui tournent autour du risque de basculer dans le malheur, comme lorsqu’on parle de vulnérabilité ou de désaffiliation, je ne pense pas que l’on puisse les traiter un peu sérieusement sans avoir une certaine affinité avec ces situations. » (2001, p. 183).

La triade de l’idéologie dominante…

On aurait donc tort de s’arrêter aux premières lignes de « Travailler plus, pour gagner quoi ? » car, rapidement, Robert Castel reprend sa place d’acteur et de chercheur engagé… sans se tromper de cible : « On assiste, au contraire, à une extraordinaire survalorisation du travail portée par une idéologie libérale agressive qui trouve sa traduction politique directe dans les orientations de l’actuelle majorité, président de la République en tête. La virulence de la critique des lois dites « lois Aubry » sur la réduction du temps de travail après le changement de majorité en 2002 a parfois frôlé l’hystérie. » Robert Castel pointe ensuite le processus de stigmatisation qui accompagne corollairement la survalorisation purement idéologique du travail (cf. sur ce blog « Bizarre ce « travailler plus » quand il fait beau ») avec, d’un côté, ceux qui se lèvent tôt pour travailler et déductivement, de l’autre, ceux qui ne se lèvent pas et ne travaillent pas : « C’est le soupçon qui pèse sur les chômeurs d’être des chômeurs volontaires… c’est aussi la condamnation des assistés… » Ce que j’appelle une pensée du raccourci et raccourcie qui fabrique l’illusionnisme social est aussi une pensée qui s’assoit sur l’évidence : « … l’une des caractéristiques de la situation actuelle est précisément que le travail manque et que le plein-emploi n’est plus assuré depuis trente ans. » Ainsi on peut décrypter le discours dominant à partir de cette triade : une situation objective de « pénurie de places disponibles », « une survalorisation du travail qui en fait un impératif catégorique » (donc – on se souviendra de Kant – une obligation morale) et « une stigmatisation du non-travail assimilé à l’oisiveté coupable ».

De la nuance (de taille) entre plein-emploi et pleine-activité…

Cette articulation de trois composantes impulse « une politique pouvant conduire à la pleine-activité sans que cela signifie le retour au plein-emploi », c’est-à-dire une situation où chacun travaille sans pour autant disposer des conditions de l’indépendance économique : « C’est ainsi que l’on devient un travailleur pauvre, figure qui est en train de s’installer dans notre paysage social. » puisqu’il vaut mieux « être un travailleur pauvre… qu’un mauvais pauvre, un misérable parasite assisté. » C’est ici le cœur de la thèse soutenue par Castel dans cet article (et ailleurs) : le nouveau capitalisme, après le capitalisme industriel, précarise les emplois (emplois atypiques, contrats aidés…), s’attaque « au statut de l’emploi en dénonçant les coûts qu’il représente et les obstacles qu’il met au libre développement de la concurrence au niveau de la planète ». Ainsi « L’insécurité sociale est de retour, et un nombre croissant de travailleurs vivent de nouveau « au jour la journée », comme on disait autrefois. », c’est-à-dire avant le salariat, à l’époque des « paumés de la terre » pour reprendre les termes de Castel dans Les métamorphoses de la question sociale (p. 225).

Face à cette offensive néo-libérale, « un chantage d’ordre moral », Robert Castel appelle à défendre la valeur travail, « parce qu’on n’a pas encore trouvé d’alternative consistante au travail pour assurer l’indépendance économique et la reconnaissance sociale dans une société moderne. » Cependant cette réhabilitation du travail ne peut être détachée d’un combat contre « les formes dégradées d’emploi » : « il faudrait respecter la dignité des travailleurs. » sont les derniers mots de l’article.

Une adhésion… mais des questions.

On ne peut, de toute évidence, que souscrire à cette proposition. Toutefois force est de constater deux choses, ceci particulièrement en ce qui concerne l’insertion des jeunes :

– Les conditions objectives d’entrée sur le marché du travail réservées à ces derniers construisent chez eux une mise à distance intériorisée, une secondarisation psychique de la valeur travail qui est de moins en moins envisagée comme support de l’identité et de plus en plus comme moyen de subsistance. Autrement formulé, les dimensions sociale (appartenir) et symbolique (s’accomplir) du travail s’estompent au bénéfice de la dimension purement instrumentale (être rémunéré). Comment faire, dans ce cas, c’est-à-dire face à des jeunes sans illusion (et pourtant bien des fois « enchantés », c’est-à-dire vivant dans un imaginaire où travail et ressources financières sont déconnectés, celles-ci s’obtenant par le jeu, le hasard…) pour imaginer un projet professionnel, plus largement d’intégration, qui appelle sinon la possibilité immédiate du moins l’espoir d’y parvenir à long terme ?

– Pris en étau entre leurs convictions, certes guère éloignées de celles défendues par Robert Castel et tout-à-fait cohérentes avec une culture commune issue de l’éducation populaire, une commande publique pour qui la « qualité » de l’emploi est strictement définie par sa durée minimale (six mois ou plus) et une pénurie d’emplois, les intervenants sociaux sont « comme un passeur qui s’apercevrait en cours de traversée qu’il n’y a plus de berge où conduire son passager », juste métaphore de… Robert Castel dans « Du travail social à la gestion sociale du non-travail » (1). Là aussi, comment faire ? Ce sera peut-être l’objet d’un prochain article de Robert Castel. De mon côté, maintes fois répété dans ces lignes, la cohérence interne (de chaque mission locale et du réseau) est le pré-requis parce que, à l’inverse, si les missions locales continuaient à fonctionner dans un système cohérent idéologiquement mais incohérent humainement et intellectuellement, elles seraient inéluctablement condamnées à l’entropie.

(1) Revue Esprit n°241, A quoi sert le travail social ? mars-avril 1998, p. 42.

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