Fodé Sylla met du baume au coeur des missions locales…

Publié: juillet 8, 2008 dans Au gré des lectures, Insertion/missions locales

En tant que rapporteur au nom de la section du travail, Fodé Sylla, ancien président de SOS Racisme, vient de présenter le 4 juillet 2008 une note au Conseil Économique et Social (CES) sur « L’emploi des jeunes des quartiers populaires ». Celle-ci sera examinée par l’assemblée plénière les 8 et 9 juillet.

Cette note, esquissée dans l’article précédent concernant la réaction de Fodé Sylla au Plan Espoir Banlieues, est disponible sur le site du CES (www.ces.fr). Elle formule six propositions précédées d’un constat – « Une situation inacceptable » – et de quelques principes. Elle résume un avis plus complet (60 pages) sur lequel on reviendra… plus tard.

Constat et principes… dont un nouveau « droit à la banalisation » (sic)…

Le taux de chômage des jeunes des quartiers populaires est deux fois supérieur à la moyenne nationale, cinq facteurs de difficultés se concentrant : faiblesse de la formation initiale, discrimination, méconnaissance du monde de l’entreprise, isolement dans le quartier et une « dilution de compétences, du fait de la multiplicité des acteurs, {qui} empêche une véritable stratégie nationale et locale. »

Quatre « idées propres à changer la vision sur cette question » du chômage des jeunes des quartiers populaires : un renforcement de la prise de conscience nationale, « l’exigence {pour qui ?) d’un changement des représentations », « la reconnaissance du droit à la banalisation comme revendication légitime » et « la nécessité d’un rattrapage et d’un coup de pouce républicain pour assurer l’égalité ». Ces idées, mi-principes, mi-postulats, ne sont pas exemptes de contradictions internes, par exemple entre cet étonnant « droit à la banalisation » qu’on imagine être l’opposé de la stigmatisation et un « coup de pouce républicain » justifié par l’objectif d’égalité mais fondé de facto sur l’équité.

Les six propositions…

Faire ce qui est déjà fait…

Tant pis, il faut le dire : la première proposition ne brille guère par son originalité puisqu’il s’agit « avant toutes choses de préparer et d’accompagner les jeunes vers l’emploi » en luttant contre l’échec scolaire, en coordonnant, mobilisant et professionnalisant les différents services en charge de l’orientation, en anticipant « davantage l’adéquation entre formation initiale et besoins économiques », enfin en « offrant un véritable appui individualisé et durable : techniques de recherches d’emploi mais aussi coaching pour l’appréhension du monde de l’entreprise et de ses codes. » Traduisez « coaching » par accompagnement individualisé et appui au projet d’insertion, vous obtenez le quotidien de tout conseiller… Quant aux techniques de recherche d’emploi, on pourrait y ajouter le parrainage, les forums emploi, etc. et l’on aboutirait cette fois au quotidien de l’activité de toute mission locale. Reste, plus discutable, « l’adéquation entre formation initiale et besoins économiques ». S’agissant d’une « note », on sera indulgent : outre la question, malgré tout importante, d’une formation initiale finalisée par les impératifs (fluctuants) de l’appareil productif, bref l’homo oeoconomicus en place et lieu de l’homo sociologicus, le producteur performant plutôt que le citoyen critique, cet objectif repose sur le postulat économique walrasien d’un ajustement (presque) naturel de l’offre et de la demande (1), une visée adéquationniste qui s’exprime assez souvent dans « l’axe 1 » des maisons de l’emploi.

Transformer les modalités de recrutement…

Fodé Sylla ne plaide pas pour le CV anonyme mais, par contre, préconise l’utilisation plus large des méthodes de simulation et d’habileté : l’ANPE s’en réjouira, l’inventeur de cette méthode étant Georges Lemoine, qui fût directeur de l’ANPE dans les Deux Sèvres. Guère plus originales, ces propositions d’ « investir davantage dans le potentiel des jeunes par la formation en interne {des entreprises} » et par « la construction de réseaux pour faire le lien entre les jeunes et les entreprises, par le biais notamment du parrainage ». On se croirait à l’assemblée générale d’une mission locale. Ce qui suit confirme cette impression : si la note de Fodé Sylla n’évite pas dans ses premières lignes ce qui est ordinaire pour qui connaît les missions locales – mais, peut-être, n’est-il pas inutile de le rappeler ? – ces dernières vont être largement créditées.

Améliorer l’environnement global de l’emploi…

Cette troisième proposition balaye large, d’un « système de ZFU inversée » (exonérations non pas sur la base du lieu d’implantation de l’entreprise mais sur celle des salariés, bonne idée) à « conforter la dispositif SMA existant Outre-Mer » (2) en passant par le catalogue d’actions telles que « utiliser les possibilités d’emploi offertes par les secteurs en difficulté de recrutement » (sans autre indication), « faciliter la création d’entreprise de façon pérenne par un accompagnement durable du jeune concerné » (coucou à l’Association Nationale des Groupements de Créateurs initiée en 1999… par la mission locale de Sénart !), etc. Si la stratégie, c’est-à-dire la façon de procéder, est inversement proportionnelle au nombre de suggestions, néanmoins l’approche globale est le concept structurant explicité… pour une fois sans oublier les missions locales (« … comme le font les missions locales dans leur approche globale de la situation du jeune ») : logement, mobilité, garde d’enfants, problèmes de santé…

Renforcer la lutte contre les discriminations…

La note propose d’améliorer l’application de la loi, « notamment sur la charge de la preuve », d’interdire l’accès aux marchés publics aux entreprises sanctionnées pour discrimination, et d’inciter les entreprises « à mettre en œuvre des démarches de diversité, notamment par la création d’un label diversité ». Il n’est pas inutile de rappeler qu’un tel label ou, plus exactement une norme, est à ce stade presque achevé et déjà exploitable : il s’agit de la norme AFNOR NF X50-784 « Processus de gestion des Ressources Humaines et diversité »… qu’avec un groupe d’acteurs de Sarcelles (collectivités, mission locale, organisme de formation…) nous avons retenue pour engager un travail de sensibilisation des entreprises du bassin d’emploi (3). A cette norme pourrait être ajoutée la « Charte de l’Égalité » et le « Label Égalité » promus par le ministère délégué à la Cohésion sociale et à la Parité (4). A consulter également par les acteurs souhaitant renforcer leur engagement pour la diversité, le très récent Guide pour les PME, les TPE et l’artisanat publié par la HALDE. On peut, sur ce thème de la lutte contre les discriminations, agréger la sixième proposition d’évaluation de l’avancée de la politique de la diversité sur la base d’ « un cadrage protecteur écartant le recueil par entreprise, excluant le caractère ethnique et assurant le caractère facultatif de la réponse et l’anonymat des personnes… »… tout en s’interrogeant sur la fiabilité d’une telle évaluation promise assurément à l’approximation.

Conforter les missions locales…

L’avant-dernière proposition retiendra l’attention des missions locales puisqu’il s’agit de faire évoluer celles-ci « en confortant leur place au sein du service public de l’emploi, afin de renforcer leur rôle d’acteur privilégié pour l’emploi de tous les jeunes. » Qu’ajouter sinon qu’ « il suffirait » d’appliquer la loi de cohésion sociale de 2005 qui a créé et confié aux missions locales son exécution le nouveau droit à l’accompagnement « ouvert à tous les jeunes de 16 à 25 ans révolus, en difficulté pour trouver un emploi et confrontés à un risque d’exclusion professionnelle, de quelque nature qu’il soit. » ? Quant à – autre préconisation –  « l’identification d’un responsable institutionnel au niveau national » et à l’échelle de l’État, compte-tenu du caractère transversal (approche globale) de l’insertion des jeunes, une suggestion : un délégué interministériel à l’insertion des jeunes mis en difficulté ? Faire et défaire…

Baume au cœur…

En conclusion, si la note de Fodé Sylla peut sembler en première lecture peu originale (singulièrement les deux premières propositions), reconnaissons que l’exercice de contraindre en trois pages un thème aussi vaste et dense ne permet guère de tout dire… et parions que les débats de l’assemblée plénière viendront enrichir, étayer, moins les constats (partagés) que les orientations. Et, sans doute, n’est-il pas sans intérêt de rappeler, pour qui n’est pas au cœur du système, quelle est la richesse, la multidimensionnalité et la complexité du travail d’insertion. A ceci s’ajoute, en toute logique s’agissant des jeunes mis en difficulté d’insertion, une reconnaissance des missions locales. Avouons qu’avec le rapport du CERC cela met un peu de baume au coeur… et du coeur à l’ouvrage.

 

 (1) Kenneth Arrow et Gérard Debreu, dans les années cinquante, poursuivront les travaux de Léon Walras, particulièrement en identifiant les conditions nécessaires de « la concurrence pure et parfaite » : la transparence (tous les acteurs sont informés simultanément, gratuitement et également de l’état du marché), l’atomicité (le nombre d’acteurs est suffisamment important pour éviter le rôle prépondérant d’un seul), l’homogénéité (tous les biens correspondant à un besoin particulier dont considérés comme identiques par les consommateurs), la mobilité des facteurs (travail et capital se déplacent sans aucune contrainte) et le libre accès au marché (chacun y accède sans difficulté). Comme l’écrit Jacques Généreux, « La simple énumération des conditions d’Arrow et Debreu suffit à conclure que, de toute évidence, l’équilibre général n’a aucune espèce de chance d’exister en réalité. Aucune économie réelle ne peut réunir toutes ces conditions. Dans le monde réel, la concurrence est imparfaite, les marchés futurs sont très rares ; les rendements d’échelle peuvent être croissants ; l’absence de coûts fixes est une pure fiction et la perfection de l’information une pure chimère ; les biens ne sont pas parfaitement homogènes, notamment parce que les entreprises parviennent à différencier leurs produits ; il n’existe aucune manne céleste qui garantisse à tous des moyens de subsistance quand ils ne perçoivent plus aucun revenu, etc. » Jacques Généreux, Les vraies lois de l’économie, 2001, Seuil-France Culture, pp. 75-76.

(2) Le SMA (service militaire adapté) est un dispositif, créé en 1961 par Michel Debré aux Antilles et en Guyane puis élargi à l’ensemble de l’Outre-Mer, qui vise à favoriser l’insertion sociale des jeunes de moins de 30 ans en situation d’échec scolaire, par une formation à caractère éducatif et citoyen et par une formation professionnelle aussi concrète que possible, au sein d’un encadrement et de structures militaires.

(3) Avant-propos de la norme NF X50-784 : « Promouvoir la diversité et prévenir toute forme de discrimination directe ou indirecte : tels sont les deux objectifs de la norme. Et ces deux impératifs s’affirment complémentaires, indissociables et synergiques. L’égalité républicaine ne suffit pas à la promotion de la diversité dans les entreprises, c’est pourquoi tous les moyens nécessaires doivent être mobilisés. En conséquence, l’exigence de résultat s’impose comme la seule réponse possible à la désespérance des exclus de l’emploi ou de l’évolution professionnelle. Face à cette urgence, tous les moyens nécessaires doivent être mobilisés, qu’ils relèvent d’une logique d’ « actions positives » ou d’ « égalité de traitement ». Et plutôt que d’opposer ces méthodes, il est essentiel de les associer sous peine d’inefficacité et de régression. C’est pourquoi la présente norme ne constitue ni un catalogue d’actions « marketing » destinées à valoriser l’image de l’organisme, ni un quelconque manifeste philosophique en faveur de telle ou telle chapelle « républicaniste » ou « communautariste ». Elle regroupe, avant tout, un ensemble de recommandations et de pratiques pragmatiques, observables et vérifiables, issues de l’expérience des professionnels de terrain et d’experts reconnus regroupés au sein de la commission de normalisation pour confronter, sans tabous leurs visions et leurs actes. »

(4) Extrait de la Charte de l’Égalité : « Le combat pour l’égalité des chances entre les femmes et les hommes est donc le combat contre toutes les discriminations, contre toutes les violences et les atteintes à la dignité de la personne humaine, le combat pour la citoyenneté à part entière, à parts égales. » (p. 10). Le « Label Égalité » est attribué à la suite d’une procédure instruite par AFAQ-AFNOR (Association française de l’assurance qualité – Association française de normalisation). On peut s’interroger sur les raisons qui expliquent le faible, pour ne pas dire inexistant, impact de ce label dans le secteur des missions locales, plus largement, de l’insertion.

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