« Jeunes en difficulté ». Le poids des mots.

Publié: juillet 6, 2008 dans Au gré des lectures

Radin et patron de chocs.

Geoffroy Roux de Bézieux, nouveau président de l’Unedic, est un « patron de chocs » selon les termes du portrait, une page entière, brossé par Le Monde (11 juin 2008). Pour faire court et simple, on peut l’appeler GRDB, l’homme, s’il vit dans un hôtel particulier à Neuilly (pas de CUCS), étant en effet peu bling-bling : « Il roule en scooter, ne possède pas de montre de valeur, ne collectionne pas les tableaux… » et survit avec 300 000 euros par an, une misère qui toutefois vient abonder un capital (30 à 40 millions d’euros) constitué par la vente de The Phone House. Fils de famille (père banquier), ancien commando de marine, GRDB a un combat à mener, « qu’Olivier Besancenot et la LCR ne fassent pas 10% en France », et « veut redorer l’image de l’économie de marché en France. » A ce portrait très social s’ajoute un rapport économe à l’argent : « Ce n’est pas un épicurien. Tout se mérite… Quand il était jeune, il était radin… » On pressent que, pour les chômeurs, cela ne va pas être rose du côté des allocations : 40% ne sont pas indemnisés aujourd’hui, voilà qui ne peut que progresser. GRDB va d’ailleurs pouvoir s’inspirer de Piet Hein Donner, le ministre chrétien-démocrate des affaires sociales et de l’emploi du gouvernement néerlandais, qui entend encourager par tous les moyens le retour à l’emploi (1) : « Le principe est que l’on est toujours récompensé si l’on va travailler. » Ainsi toutes les personnes au chômage, aux Pays-Bas, auront un an au maximum pour retrouver un emploi. Passé ce délai, elles seront contraintes, quelle que soit leur formation, d’accepter toute proposition qui leur sera faite. En échange d’une éventuelle déqualification, elles bénéficieront d’un complément salarial, payé par les pouvoirs publics, afin que leur revenu soit toujours supérieur à leur indemnité de chômage. Seul le Socialistische Partij (SP) s’est opposé. « Un avocat fera un très bon cueilleur de fraises », résumait un quotidien populaire néerlandais. GRDB peut faire mieux que Piet Hein Donner, façon Dassault : « il aime la castagne… il a le goût du commandement… il a besoin d’adrénaline… »  Ça promet.

La Poste veut changer de statut : « Aie confiance… »

C’est le titre d’un article, toujours dans Le Monde mais cette fois du 5 juillet. Ce projet, « élaboré depuis plusieurs mois dans la plus grande discrétion » prépare pour le premier trimestre 2009 le changement de statut de La Poste qui, d’EPIC (établissement public industriel et commercial), deviendrait une société anonyme (SA). On se dit spontanément que, si on a à y gagner, ce sera dans les étrennes de fin d’année puisque, après tout, on ne voit pas pourquoi serait maintenue la tradition de remerciement d’un service public qui bien souvent ne se limite pas à la seule distribution du courrier mais y inclut le supplément d’âme de la relation. Tous les commerçants du quartier ne sonnent pas à votre porte quelques jours avant Noël pour vous proposer des calendriers si désuets (les chatons…) qu’ils ne sont que prétexte, façon d’exprimer que la relation n’est pas marchande. Voilà pour le bénéfice. Pour le reste, la mission de service public, et bien des « OPC » (opérateurs privés de courrier) s’en chargeront, la concurrence étant désormais le maître-mot de l’efficacité, mot-postulat, mot donc indémontrable. En tout état de cause, pourquoi  interroger cette évolution de statut puisque, à longueur de lignes, il est écrit « La Poste s’estime aujourd’hui pénalisée… La Poste s’est entourée de conseils… etc. » En fait de Poste, c’est Jean-Paul Bailly, son président, qui pense. Mais ça, c’est du mauvais esprit. Je vérifie auprès de mon facteur. « Aie confiance », susurrait Kaa. C’était dans Le livre de la jungle… de la concurrence ?

« Jeunes en difficulté ».

« Jeunes en difficulté », l’expression fait florès à tel point qu’on se demande comment parlait-on de « ces jeunes » il y a quelque temps. Là comme ailleurs, en particulier dans la façon dont est résumé le travail d’accompagnement devenu une « prestation », l’accompagnant baptisé « titulaire » (du marché) ou « opérateur » (d’autres étant « décideurs »), les missions se résumant à une « offre de services », l’engagement désormais traduit en « performance », etc. les mots sont loin d’être innocents. Il fût un (autre) temps où l’on disait que le discours était un outil de la lutte des classes. Celle-ci, paraît-il, a été ensevelie sous un mur à Berlin le 9 novembre 1989. Cependant, soyons-en assurés, le discours est toujours un outil… mais d’un goutte-à-goutte idéologique subreptice, « en douce » pourrait-on dire, même si l’économie des mots de la nov-langue n’est guère avare de répétitions, incantations, approximations et généralisations (La Poste…) lourdes de signification.

Et si l’identité du social commençait par ce petit mais permanent effort de mise à distance et à l’épreuve des mots qui s’imposent, qu’on nous impose et que nous régurgitons, devenant les meilleurs propagandistes d’un discours qui instrumentalise, qui « chalandise » le social (Michel Chauvières) ?

Reprenons l’exemple de ces « jeunes en difficulté ». Que dit cette expression ? Que les jeunes rencontrent des difficultés ou qu’ils en posent… peut-être les deux à la fois. Somme toute, aussi plurivoque que « jeunes à problèmes ». Plurivoque et pourtant signifiant que les difficultés sont à traiter à l’échelle des jeunes et, c’est même recommandé dans la logique d’individualisation « de l’offre », à celle de chaque jeune. Il faut donc résoudre ses problèmes sociaux, améliorer ses qualifications, favoriser sa mobilité, le motiver… pour le rendre apte à pénétrer le marché du travail, voire selon Jeunesse : le devoir d’avenir (2) pour qu’il apprenne à gérer la discontinuité.

Cependant, là comme ailleurs, par exemple dans le – pourtant bon – rapport du CERC, il y a un absent remarquable : l’entreprise. Celle-ci, très cocotte, n’a rien à faire sinon accepter d’être courtisée, chouchoutée, subventionnée aussi, félicitée par les pouvoirs publics si elle accepte de participer à un « forum emploi » ou signer une « convention de partenariat » dont l’effectivité est le plus souvent aléatoire.

Trois lettres…

« Ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment… » écrivait Descartes, premier précepte du Discours de la Méthode. « Jeunes en difficulté » ? Non : « Jeunes mis en difficulté ». Trois lettres en plus, c’est peu et, pourtant, cela modifie la perspective.

(1)http://www.lemonde.fr/europe/article/2008/07/05/les-pays-bas-projettent-d-obliger-les-chomeurs-a-ne-refuser-aucun-emploi_1066814_3214.html

(2) Dominique Charvet, Jeunesse : le devoir d’avenir Commissariat Général du Plan, 2001, La documentation Française.

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commentaires
  1. Jean Philippe REVEL (CGT ML/PAIO) dit :

    Oxymores :

    Entreprise citoyenne !
    Jeunesse et Entreprise !

    Espoir Banlieue !

    et pour finir un triple :
    Contrat …autonomie …jeunes !

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