L’insertion des jeunes sans diplôme. Un bon rapport. 2/3

Publié: juillet 3, 2008 dans Au gré des lectures, Insertion/missions locales

Une confusion – ordinaire – sur les déterminants du projet…

Le deuxième chapitre du rapport du CERC, Un devoir national. L’insertion des jeunes sans diplôme, est assez court, treize pages. Tentons, pour une synthèse, de faire plus resserré ( j’en vois qui ricanent)… et commençons par les deux questions, sans réponses, qui concluent le chapitre. Si la seconde question, « Comment améliorer la qualification des jeunes sans diplôme qui montrent peu d’appétence pour la formation ? », constitue une vraie difficulté qui s’exprime dans la règle que moins on est formé, moins on se forme, la première, « N’est-il pas paradoxal d’enjoindre ces jeunes, en difficulté sur le marché du travail, à avoir, plus que les autres, un projet ? », reprend malheureusement la critique (presque aussi récurrente que celle de « l’handicapologie ») de « la dictature du projet ». Pour m’être maintes fois exprimé sur ce thème, je ne le re-développerai pas hormis en rappelant que le caractère d’injonction est tendancieux, le projet (de vie, d’insertion) n’étant pas l’aboutissement d’une contrainte (une « violence symbolique », diraient les bourdieusiens) mais celui d’un dialogue entre le jeune et le conseiller, celui d’un contrat… base des relations humaines ; en rappelant également que la vraie dictature n’est pas celle du projet, qui exprime la capacité de s’extraire des contingences et des difficultés présentes, mais celle de la vacuité du projet, qui à l’inverse soumet le jeune aux vents tourbillonnants de l’urgence permanente, du hasard : ce dernier, dans ce cas, n’est pas « la chance à saisir » formulée joliment par Edgar Morin (1).

 Le diplôme, un marqueur social.

Parler de « jeunes non-diplômés » ne signifie pas que tous ces jeunes rencontrent des difficultés comparables d’insertion professionnelle : « Leurs problèmes d’accès à l’emploi sont d’autant plus importants que leur abandon d’études a été précoce. Leur situation s’améliore avec le temps, mais les effets de l’absence de diplôme continuent à se faire sentir longtemps après. » Comprenons (comme cela est d’ailleurs indiqué dans la note bas de page n° 6 de l’article précédent) que, d’une part, la nocivité de l’échec scolaire est d’autant plus forte que celui-ci intervient tôt et que, d’autre part, elle persiste de longues années après l’accès au marché du travail. Un fardeau. Danser sur la piste de On achève bien les chevaux avec la grâce que permet une valise dans chaque main.

Quel que soit l’infléchissement effectif de la valeur des diplômes (on peut lire à ce propos dans la – toujours excellente – collection « La République des idées » au Seuil – l’ouvrage de Marie Duru-Bellat, L’inflation scolaire, 2006), il n’en reste pas moins que « le diplôme protège du chômage dans la première phase d’insertion. » Le diplôme est donc, dans les stratégies d’accès à l’emploi, un marqueur social qui, progressivement, perd de son importance au bénéfice de l’expérience (2), des compétences avérées. Ce gage n’intervient d’ailleurs pas de la même façon selon le niveau du diplôme : « Tout se passe comme si, en première approximation, le diplôme, jusqu’au bac, jouait surtout sur le risque de chômage. Au-delà, c’est surtout sur le montant des salaires perçus que l’élévation du niveau d’études fait la différence. » Toujours est-il que les jeunes non-diplômés « sont davantage exposés au risque de chômage que l’ensemble de leurs pairs. De ce point de vue, ceux qui n’ont ni bac ni diplôme professionnel court sont particulièrement touchés. En 2007 comme en 2004, trois ans après l’abandon de leurs études, environ le tiers était chômeur, contre 16 % de l’ensemble de la cohorte sortie de l’école en 2004 et 13 % de celle sortie en 2001. »

Professionnel de l’insertion et convoyeur de la Brink’s.

En quelques lignes, le CERC parvient presque complètement à définir, sans toutefois le formuler comme tel, l’essentiel du travail d’insertion :  « Les jeunes qui n’ont pas de diplôme, majoritairement issus de milieu modeste, ont souvent des difficultés financières. Cela entraîne une moindre mobilité géographique (en raison de l’absence de mode de transport, de permis de conduire ou de véhicule personnel), qui constitue un handicap supplémentaire pour accéder à l’emploi. En raison de leur origine sociale défavorisée, ils peuvent moins que d’autres mobiliser des réseaux sociaux utiles à la recherche d’emploi. » En d’autres termes, quel est le rôle d’un professionnel de l’insertion face à ces difficultés qui se combinent ? Celui d’un convoyeur de fonds qui transfère vers le jeune les capitaux  dont il dispose grâce aux dispositifs publics et aux ressources qu’il peut solliciter sur le territoire (le partenariat), c’est-à-dire les cinq capitaux nécessaires pour, sinon réussir sa vie, du moins s’en sortir :

– Du capital économique, c’est-à-dire des moyens financiers (allocations, secours mais aussi salaires grâce à l’activité professionnelle) ;

– Du capital culturel, c’est-à-dire des connaissances, des diplômes, des qualifications ;

– Du capital social, c’est-à-dire des relations, des « liens faibles » suffisamment nombreux et correspondant à des personnes-ressources et leviers dans des mondes sociaux divers, autres que celui du jeune ;

– Du capital de mobilité, tant il est vrai qu’aujourd’hui celui-ci est, hormis pour des inclus solidement protégés (pour combien de temps ?) un quasi-point de passage obligé de l’intégration professionnelle.

Reste un capital, le symbolique, c’est-à-dire une estime suffisante de soi puisque, à l’inverse, avoir une image dégradée de soi constitue un obstacle dans un système aussi friand de « gagnants » qu’il est impitoyable avec les « perdants ». La main invisible étrangle plus qu’elle ne caresse.

 Mieux vaut être diplômé, masculin, Français, etc. que l’inverse… 

Si « les jeunes non-diplômés forment une population très hétérogène », pour  autant on observe un point commun comparativement à leurs homologues diplômés : ils rencontrent systématiquement plus de difficulté pour s’insérer professionnellement. A l’intérieur du groupe des non-diplômés, se rejouent des classements et déclassements où les sortants précoces du système scolaire (collège) sont plus vulnérables au chômage de longue durée, où « les jeunes femmes et les enfants d’immigrés sont désavantagés » (pour les jeunes femmes, des salaires inférieurs, des emplois à temps partiel non choisi…), etc. « Sept ans après la fin des études, la vulnérabilité au chômage des non-diplômés est toujours sensiblement plus forte (taux de chômage de 24 % contre 10 % de l’ensemble). Les emplois occupés sont moins souvent en CDI (68 % pour l’ensemble des non-diplômés, et 58 % de ceux dont les deux parents sont nés au Maghreb, vs 81 % pour l’ensemble de la génération). L’accès à la formation continue en entreprise est moins fréquent. » Quels que soient les indicateurs, tous confirment qu’il vaut mieux être un homme qu’une femme, un diplômé qu’un non-diplômé, un Français de souche qu’un enfant d’immigré, un sortant du système scolaire au niveau IV qu’un sortant précoce, etc. Riche, beau, intelligent et en bonne santé valent mieux que l’inverse… mais, pire, ce constat n’est pas stable et s’accentue puisque  « depuis le début des années 1980, la situation relative des non-diplômés, par rapport aux autres jeunes, s’est dégradée. En premier lieu, la probabilité pour des jeunes sans diplôme occupant un emploi à durée limitée (CDD ou intérim) d’accéder à un emploi à durée indéterminée l’année suivante s’est effondrée entre 1982 et 2002, baissant de plus de vingt points. En second lieu, durant la même période, le risque de perdre leur emploi dans l’année, pour les jeunes hommes non diplômés, s’est aggravé de quinze points, alors qu’il a peu varié pour les autres catégories de jeunes. »

Une démoralisation…

Si, logiquement, les non-diplômés bénéficient le plus d’une mesure d’aide à l’emploi (40 % d’entre eux), « l’entrée dans les mesures est également moins concentrée au tout début du parcours (40 % des jeunes non diplômés concernés y accèdent après quatorze mois, et le quart après deux ans et demi) », ce qui constitue un problème puisque, plus tôt interviennent les mesures (emploi aidé, formation), meilleures sont les chances de « sorties positives ». Les jeunes non-diplômés passent plus que les autres par l’intérim et, parmi eux, cette modalité est plus élevée pour les sortants précoces du système de formation initiale. Le CERC en déduit que « L’intérim représente donc une ressource pour les jeunes sans diplôme »… pour immédiatement ajouter « Mais ce n’est pas une solution sans risque : seuls le quart des jeunes qui ont été intérimaires décrochent ensuite un contrat de travail classique. Pour la majorité d’entre eux, l’intérim ne conduit pas à une stabilisation dans les trois premières années de leur parcours. » Les messages répétés à l’envi des ETT, combinant les stéréotypes de la liberté, de l’autonomie, de l’aventure et de la professionnalisation, ont le plomb des faits têtus dans l’aile. On pourrait se dire qu’avec le temps un lissage s’opère : si, au bout de sept ans (quand même), les non-diplômés qui ont bénéficié d’une mesure d’emploi aidé présentent un taux d’emploi globalement voisin de leurs homologues non bénéficiaires, ils sont cependant plus souvent en CDD ou en intérim. Ces deux sous-groupes de non-diplômés, comme indiqué, affichent en tout état de cause un taux de chômage 2,5 fois plus élevé que l’ensemble de la cohorte. Il faut dire que, classiquement, « malgré les difficultés qu’ils rencontrent sur le marché de l’emploi, les jeunes sans aucun diplôme recourent peu à la formation continue qualifiante. »

Sept ans… c’est-à-dire largement le temps qu’il faut pour acculturer ou, plus exactement, démoraliser des individus : « C’est plus généralement la perpétuation d’un état d’insécurité sociale permanente qui affecte la plupart des catégories populaires. J’allais dire « qui infecte ». Elle agit comme un principe de démoralisation, de dissociation sociale à la manière d’un virus qui imprègne la vie quotidienne, dissout les liens sociaux et mine les structures psychiques des individus. Elle induit une corrosion du caractère… » (3).

A suivre…

 

 (1) « Le hasard n’est pas seulement le facteur négatif à réduire dans le domaine de la stratégie. C’est aussi une chance à saisir. » Edgar Morin, Introduction à la pensée complexe, 1990, ESF Éditeur, p. 106.

(2) Mais cette expérience elle-même devient rapidement obsolescente : trente années d’expérience, aujourd’hui, sont interprétées comme un indicateur de probable inadaptation…

(3) Robert Castel, L’insécurité sociale. Qu’est-ce qu’être protégé ? 2003, « La République des idées », Seuil, p. 29.

 

 

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commentaires
  1. denis dit :

    Merci de nous faire part de vos réflexions sur ce milieu (insertion et mission locale). Même si certaines analyse ne sont pas réjouissantes, elles ont le mérite de poser des questions, de mettre en perspective plutôt que de nous annoncer de manière abrupte des vérités simples (simplistes…) et rapides à mettre en place.
    Continuez !!!

    denis
    chargé d’animation en mission locale

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