A quoi servent les professionnels de l’insertion ? A pas grand chose.

Publié: juillet 1, 2008 dans Au gré des lectures, Insertion/missions locales

Peut-être même à rien.

« A quoi servent les sociologues ? » est la question qui succède logiquement à A quoi servent les professionnels de l’insertion ? ouvrage de Philippe Bregeon, (juin 2008, L’Harmattan) pour lequel j’avais promis un commentaire. Le voici. Mais auparavant, concernant cette seconde interrogation, tirons ensemble et immédiatement les choses au clair : les professionnels de l’insertion ne servent à rien ou, au mieux, à pas grand chose. Enfin, telle est la conclusion de l’ouvrage puisque, d’une part, « Les politiques d’insertion paraissent avoir échoué à aménager une véritable transition vers l’intégration professionnelle… » (p. 244) et que, d’autre part, « Si l’insertion a contribué à amortir les mécanismes de l’exclusion, elle a aussi réactivé la logique d’assistance traditionnelle que le droit du travail avait combattue. Elle révèle ainsi sa filiation avec l’aide sociale. » (p. 244). Voici la conclusion, guère amène. Remontons la logique interne de cet ouvrage.

Philippe Bregeon entend répondre à cette (ambitieuse) question, A quoi servent les professionnels de l’insertion ?, à partir de l’analyse de trois secteurs, les CHRS, les missions locales et l’IAE. Chacun de ces réseaux est appréhendé de la même façon, avec un chapitre qui met à jour « ses origines du point de vue des idéologies, des représentations et des forces en présence » auquel succède un autre chapitre centré sur « les identités professionnelles des intervenants sociaux au contact des usagers. » (p. 9). La partie spécifiquement consacrée aux missions locales occupe les chapitres 4 – « Le réseau des missions locales » – et 5 – « Discours et pratiques professionnelles en mission locale » – soit des pages 95 à 153. La conclusion de l’ouvrage, proposant une typologie des métiers impliqués dans ces trois réseaux, parvient à cinq « modèles d’interactions » poreux, c’est-à-dire où des emplois idéaux-typiques – tels que conseiller en insertion – appartiennent à plusieurs catégories.

Quelques imprécisions, erreurs ou interprétations sujettes à discussion… Rapidement.

Un tel champ (trois réseaux : qui trop embrasse…) et si peu de pages pour les missions locales, c’est inévitablement quelques approximations ou erreurs sur lesquelles il n’est pas nécessaire de s’appesantir. Simplement trois-quatre observations.

Ainsi Philippe Bregeon avance  que « François Mitterrand dans sa campagne pour l’élection présidentielle avait mis au rang de priorité la question de l’articulation entre l’emploi et l’éducation. » (p. 95). Le  programme du candidat François Mitterrand énonçait « 110 propositions » distribuées en quatre chapitres : « I. La paix : une France ouverte sur le monde. Défense du droit et solidarité avec les peuples en lutte », « II. L’emploi : la croissance sociale par la maîtrise de l’économie. La relance économique », « III. La liberté des femmes et des hommes responsables. La démocratie respectée », « IV. La France : un pays libre et respecté. Sa sécurité et son identité ». Aucune de ces propositions projetait la question de l’articulation entre l’emploi et l’éducation, thématique qui sera par contre présente, explicitement, dans la lettre de commande de Pierre Mauroy du 10 juin 1981 : « L’organisation actuelle du système éducatif, de la formation professionnelle et des services d’information, d’orientation et de placement, les dispositifs d’insertion professionnelle mis en place au cours des dernières années, ainsi que les aides au premier emploi ne procèdent pas d’une conception d’ensemble, mais de la juxtaposition de dispositions parfois contradictoires et souvent conjoncturelles. » A vrai dire, la problématique de la formation et de l’emploi des jeunes dans les « 110 propositions » de Mitterrand – la notion d’insertion étant absente – se résume aux propositions 24 « L’A.N.P.E. sera démocratisée. Elle sera transformée en un grand service public de l’emploi (coordination de l’ensemble des moyens d’information, de formation et de conversion, travail intérimaire) »,  90 « Une éducation de qualité : Un grand service public, unifié et laïque de l’Éducation nationale sera constitué » et 91 « L’école sera ouverte sur le monde. La pédagogie sera renouvelée pour favoriser l’expression sous toutes ses formes ainsi que l’épanouissement physique. »

Philippe Bregeon écrit également « On ne parle pas encore de discrimination positive… » {p. 98} alors que l’expression est présente dans le Rapport Schwartz, précisément lorsque Bertrand Schwartz identifie les quatre fonctions des futures missions locales : connaissance des besoins des jeunes, accueil et orientation, relation avec les entreprises d’accueil et avec les organismes de formation… « en appliquant le principe de la discrimination positive » (p. 50 de l’édition originale). Ceci étant, le Rapport Schwartz n’est pas dans la bibliographie de l’ouvrage et il n’est d’ailleurs pas certain qu’aujourd’hui Bertrand Schwartz emploierait cette même notion, pour les raisons que nous avons avancées au paragraphe « Égalité et équité » de l’ouvrage corédigé avec Michel Abhervé  (2005, Apogée, pp. 101-103).

« Le postulat {du Rapport Schwartz } est le suivant : à partir du moment où le système éducatif réussira à qualifier convenablement et à anticiper sur la modernisation des activités de production, les jeunes trouveront naturellement leur place dans les entreprises et la question du chômage sera résorbée. » (p. 101). Je ne pense pas qu’on puisse formuler ce qui, d’ailleurs, est moins un postulat (par définition indémontrable) qu’un axiome (c’est-à-dire une proposition évidente admise comme hypothèse fondatrice) inscrit dans une axiologie (un système de valeurs).  Ce qu’écrit Bertrand Schwartz est tout d’abord fortement déterminé par la période – quelques années à peine de la fin des Trente Glorieuses, ce que Philippe Bregeon note d’ailleurs : « Dans cette perspective, avec la fin des problèmes d’énergie, la France devrait retrouver assez rapidement sa situation de croissance et de plein-emploi. » p. 103 – et les espoirs – « Changer la vie » – soulevés par l’élection de François Mitterrand : l’âge d’or que la droite n’a pas su garder va être retrouvé rapidement et, au regard des évolutions technologiques, il faut profiter de cette courte période de dépression pour former les jeunes (logique du « tout formation » dont les PAIO seront une illustration). Pour y parvenir et entre autres, intervient le projet de mission – à l’époque « d’animation » – locale. Cependant deux « limites » sont explicitées (pp. 32-33) : en amont, l’école (« Le problème scolaire pèse aujourd’hui d’un poids que tout le monde s’accorde à reconnaître comme lourd : si ce poids n’est pas rapidement allégé, il serait même à redouter que nos propositions elles-mêmes en soient affaiblies. ») ; en aval, l’entreprise (« … sans un développement de l’emploi, les mesures proposées risquent de perdre de leur portée. »). En d’autres termes, Bertrand Schwartz – qui connaît particulièrement bien les pesanteurs de l’Éducation nationale pour avoir consacré sa vie à tenter de les alléger – mise sur la formation professionnelle « dans le cadre du service public de l’Éducation nationale » (p. 33) mais dans une conception directement inspirée de l’éducation permanente dont il était un promoteur actif, c’est-à-dire visant une « qualification professionnelle et sociale » maintes fois répétée, s’appuyant sur l’alternance (« L’alternance, un facteur d’insertion dans l’éducation permanente », p. 43), « un système d’unités capitalisables » (p. 45), « en menant une planification éducative décentralisée » (p. 50) qui préfigure la loi quinquennale. On ne peut donc pas écrire, ce qui remplacerait l’espoir par la naïveté, que les jeunes retrouveraient « naturellement » leur place dans l’entreprise : les obstacles sont identifiés, largement éprouvés – l’accueil réservé au Rapport, en particulier par l’Éducation nationale, le démontrera – et nécessitent un travail prométhéen en amont et en aval… Il y a certes dans le projet des missions locales de l’utopie, pas de la naïveté : «  Je ne me résigne pas à la résignation collective. D’où mon utopie ; mais est-ce une utopie ? certainement, mais quel beau rêve ! Un rêve socialiste, je crois. » Ce sont les dernières lignes de Moderniser sans exclure (postface à l’édition de 1997).

Passons enfin sur le « financement de 5000 postes dans le réseau pour la mise en œuvre du CIVIS » (p. 123), 2800 suffisent (programme n° 2 du Plan de cohésion sociale), et sur « le ralentissement du rythme des créations à partir de 1986 {qui} tient essentiellement au changement de majorité après les législatives » (p. 104) alors que, précisément, l’onction apportée par le Premier ministre Jacques Chirac, le 28 juillet 1987 à Troyes et à la suite du rapport de force avec Robert Galley, a permis de relancer la création de missions locales dans des villes à majorité de droite.

Cela pourrait commencer assez bien…

Que dire de ces trente premières pages sinon que, pour qui ne connaît pas les missions locales, il y trouvera résumés leurs vingt-cinq ans d’histoire en trois périodes : d’abord le Rapport et des années quatre-vingt, « 1981-1988 : l’institutionnalisation d’un réseau entre le système éducatif et l’emploi des jeunes » ; puis le Crédit Formation Individualisé (CFI), « 1989-1993 : l’impossible mise en œuvre de la seconde chance » ; enfin « L’intégration problématique du réseau dans les politiques publiques pour l’emploi », de 1994 à 2002. En fait, 2002 se prolonge jusqu’à 2005 avec le CIVIS même si les dernières données fournies datent de fin 2002 avec, par exemple, 180 PAIO… Pour un ouvrage paru en juin 2008, il n’aurait pas été inutile de l’actualiser avec les données de l’observatoire des métiers et des qualifications (Kynos, septembre 2007) ou celles de la DARES fin 2006 (72 PAIO)… On notera également que pas une seule fois dans cette histoire il n’est fait mention de la Charte de 1990 (essentielle), ni des Protocoles 2000 (qui reconnaît la mission de service public) et 2005. La thèse de l’auteur peut se comprendre par une évolution tendancielle d’une période militante et marquée à gauche (PS et CFDT) vers l’échec de la théorie de la seconde chance avec le CFI (« Avec l’échec relatif du CFI et l’avènement du dispositif PAQUE en 1992, le réseau prend une première distance avec la philosophie de seconde chance du rapport de Bertrand Schwartz. » p. 115) pour aboutir à la situation actuelle marquée par une institutionnalisation, dont l’expression aboutie est la convention collective nationale, par une « désynchronisation » {p. 118} de l’insertion et de la qualification « avec des politiques qui s’ignorent » {1} et par un infléchissement de la culture du réseau pour un rapprochement avec celle de l’ANPE (p. 123) contre lequel les missions locales résisteraient. Mais de quelle façon ?

Mais cela se poursuit tendancieusement.

C’est avec « Discours et pratiques professionnelles en mission locale », que le bât blesse… à vrai dire préparé dans le chapitre précédent où l’on peut lire « … l’accueil et l’activité au jour le jour avec les jeunes prennent une certaine distance avec les objectifs d’accès à la qualification et à l’emploi, pour glisser vers l’insertion sociale et l’assistance. » (p. 116) ou « C’est ainsi que la notion d’employabilité permet de renvoyer à toujours plus tard l’échéance de l’accès à l’emploi. » (p. 116). On sent venir Ebersold {2} ou Castra {3}… et ça ne manque pas ! De toute façon, on y avait été préparé dès les premières pages – l’exercice obligé de définition du champ théorique – avec ces auteurs cités (p. 15) ainsi qu’avec la surprenante association entre l’interactionnisme (Goffman et Becker) et le structuro-marxisme de Pierre Bourdieu : « Dans cette perspective, l’interactionnisme paraît se rapprocher de l’économie du concept d’habitus de Bourdieu. » (p. 21). En d’autres termes, il fallait s’attendre à une charge où les « entrepreneurs de morale » chers à Becker {4} chevaucheraient les concepts bourdieusiens de « violence symbolique » et de « domination ».

Auparavant et parce qu’on a bon tempérament, on aura souri page 126 du descriptif ergonomique de l’accueil en mission locale : « Le cadre est en général assez spartiate, avec des chaises peu confortables. On ne trouve ni fauteuil, ni distributeur de café, ni accès à Internet et très peu de décoration pour agrémenter le temps d’attente. Il convient de ne pas donner à l’espace un caractère trop convivial pour prévenir le risque d’occupations intempestives. Une documentation rarement consultée sur la formation, l’animation et les services sociaux est d’ailleurs mise en exergue pour rappeler la finalité de l’institution. » {5}. Si l’ergonomie de l’accueil est spartiate, sans doute est-elle suffisante pour « les salariés au guichet » qui « occupent des statuts subalternes par rapport aux autres catégories de personnel des missions locales. » (p. 128). Ces derniers – les conseillers – savent toutefois ne pas abuser de leur position dominante en étant proches des jeunes puisque « a contrario des agences locales pour l’emploi, le tutoiement est d’ailleurs fréquemment utilisé avec les jeunes » (p. 130). Ainsi « Quand le jeune se présente pour la première fois sur rendez-vous, il va être reçu pour « l’entretien d’accueil ». Les conseillers se déplacent eux-mêmes pour aller chercher le jeune dans le hall d’attente. Ils l’accompagnent ensuite dans leur bureau et engagent d’emblée la conversation sur le chemin pour détendre l’atmosphère : « As-tu trouvé facilement la mission locale ? », « Excuse-moi de mon retard à cause de… », etc. » (p. 131).

Deconstructor. Tout azimut.

On l’a compris, rien n’échappe à la critique corrosive, justifiée probablement par la nécessité scientifique d’une déconstruction. Citons, sans peine pour trouver des citations illustratives (ce qui m’autorise la déconstruction radicale de la déconstruction)…

– Les aides : « On distingue la reproduction {merci Pierre Bourdieu} des systèmes d’aide sociale pour calmer le barjo {sic – 6} et rendre la précarité supportable » (p. 134) et « Comme dans l’ensemble de l’intervention sociale, on est plus proche de la gestion de l’aide sociale discrétionnaire et aléatoire que du droit réel et opposable. » (p. 141). Les missions locales qui ont travaillé sur les modalités d’attribution des aides, sur le droit commun et ses dérogations, apprécieront {7}.

– Le partenariat : « Aujourd’hui le vocable partenariat a perdu une bonne partie de son caractère dynamique. Il relève de plus en plus du slogan, du politiquement correct. » (p. 142).

– Le discours : « Le langage assez ésotérique de l’insertion traversé par les arcanes et les subtilités du fonctionnement des dispositifs est d’emblée difficilement compréhensible par le jeune. Il contribue à attribuer une légitimité de fait aux conseillers. » (p. 133). Et « On assiste alors à l’inflation d’une rhétorique chez les professionnels qui se plaignent de l’impossibilité d’assurer leur fonction et de la difficulté de maintenir la face dans ces conditions. Plus l’incertitude se renforce, plus les salariés sont renvoyés à leurs ressources personnelles et à des approches biaisées, quitte à devoir recourir au jeu de la séduction. » (p. 137). Rappelons à toutes fins utiles que séduction vient du latin sedire qui signifie « tromper ».

– La captation des usagers : « L’enjeu, c’est aussi de fidéliser la « clientèle. » Donc, logiquement, d’éviter qu’elle accède à l’emploi puisque cela signifierait autant de « clients » en moins. Les conseillers sous la pression des « sorties positives en emploi durable » apprécieront également.

– Le projet, évidemment : « Les usages des notions de projet et de parcours en mission locale consistent souvent en une sorte de diagnostic généralement assez subjectif. » (p. 138). Denis Castra mégottait moins du haut de sa chaire bordelaise lorsqu’il écrivait « Les acteurs sociaux, et en particulier ceux de l’insertion en quête permanente de nouveaux modèles, concepts (si ce n’est de nouvelles recettes), se sont appropriés une notion qu’ils ont bien sûr { les imbéciles} dissociée de ses origines (d’ailleurs multiples : du siècle des lumières à Sartre et Heidegger).  Il est assez paradoxal de déplorer que ces acteurs en fassent un usage d’abord pragmatique, alors même qu’ils sont justement en recherche d’outils pour l’action et qu’ils mobilisent abondamment chercheurs et théoriciens par rapport à cet objectif – beaucoup plus en tout cas que pour une meilleure connaissance de la philosophie existentialiste. » (L’insertion professionnelle des publics précaires, p. 83).

Tout cela est largement étayé par l’enquête de terrain – dix-neuf professionnels interviewés quand même ! – et par des références théoriques telles que « L’approche globale s’inspire des théories systémiques qui affirment que le tout est supérieur à la somme des parties. » (p. 139). Que la systémie dise que le tout est différent, c’est-à-dire supérieur ou inférieur à la somme des parties, est sans importance…

 Handicapologie. Le retour.

On arrive au cœur de la thèse, « l’handicapologie » et « la norme d’internalité », jamais explicitées comme telles (sauf erreur) mais bien présentes. A plusieurs reprises, sur ce blog et ailleurs, j’ai exposé cette thèse consistant tout en nuance à dénoncer les intervenants sociaux qui font porter par le chômeur la responsabilité de sa situation à partir de ses faiblesses au lieu d’intervenir sur l’organisation du marché du travail (« La norme d’internalité peut être définie comme la valorisation sociale des explications qui accentuent le poids de l’acteur comme facteur causal. » Castra, 2003, p. 163) et de la sorte excuser les piètres résultats en termes d’insertion professionnelle (« L’explication quasi psychiatrique de l’exclusion professionnelle fonctionne donc aussi comme une rationalisation ; de même que la conception thérapeutique de l’insertion, notamment par la revendication en temps et en moyens humains qu’elle légitime, permet une lecture à peu près acceptable de la faiblesse des résultats obtenus. Il y aurait une pathologisation de l’échec. », Castra, 2003, p. 183). Il n’est donc pas nécessaire de re-développer ce qui, avec la logique de classement et de déclassement plutôt avancée par Serge Ebersold {8}, représente la mise en cause la plus récurrente du travail d’insertion par la cité savante. Concédons cependant que Philippe Bregeon, à l’inverse des auteurs qui l’inspirent, fait précéder la critique handicapologique de deux « excuses » : faute de solutions professionnelles, les conseillers de mission locale sont démunis et partagent avec leurs usagers cette impuissance (« Un accord implicite se tisse entre les deux parties pour recouvrir ainsi une certaine impuissance par rapport à une recherche d’emploi. Au-delà des discours convenus sur le parcours qui doit faire progresser la situation du chômeur, chacun est sans doute convaincu qu’elle aurait de toute façon assez peu de chance d’aboutir. » p. 148) ; les conseillers demeurent toutefois engagés, donc authentiques (« Malgré les doutes inhérents à l’activité, la plupart des conseillers s’évertuent à entretenir leur motivation et celle de leur collectif de travail. Ils apparaissent réellement engagés. » et « Il y a assurément des propensions chez les salariés des missions locales à projeter sur leurs activités l’espoir de faire avancer leur épanouissement personnel et de se réaliser. » p. 146).

Quant au reste, c’est-à-dire à l’handicapologie proprement dite, les illustrations foisonnent. Du constat de l’échec collectif de la seconde chance au repli sur le traitement individuel (« Les processus mis en œuvre ne font qu’isoler les individus, ce qui contribue à l’intensification de la souffrance sociale. Cette souffrance sociale étant interprétée comme des formes de pathologies individuelles, la boucle est bouclée. » p. 150) ; de l’insertion sociale comme stratégie par défaut (« Dans une position d’impuissance de plus en plus prononcée par rapport au marché de l’emploi, les missions locales se replient progressivement sur le créneau de la socialisation, de la santé des jeunes et de la relation. » p. 151) à l’illusionnisme professionnel, par exemple en ce qui concerne le parrainage (« En général, ces opérations sont mises en scène avec des articles dans les publications locales. Le battage médiatique est souvent inversement symétrique avec le niveau d’intrusion et d’engagement réel au sein des entreprises. » p. 152) ; de l’incapacité des missions locales à travailler avec les entreprises (« Au-delà du discours apparemment volontariste, on peut difficilement considérer que les missions locales effectuent un véritable travail auprès des entreprises. » p. 152)… mais il est vrai que, thématique des « inséreurs insérés » de Pierre Bourdieu {9} et de Gérard Mauger {10}, « Au-delà des petits boulots pour poursuivre leurs études, la plupart des conseillers n’ont jamais été réellement insérés professionnellement en dehors de l’intervention sociale » (p. 152). Rassurons-nous, les conseillers eux-mêmes s’en sortiront psychologiquement par la sublimation puisque (sic) « … l’acte de secours envers la figure de celui qui souffre irait jusqu’à entrouvrir les portes du salut dans l’éternité. » (p. 151).

Haro sur les baudets…

Je dois l’avouer, mea culpa, je n’ai pas eu le courage de lire les chapitres parallèles concernant les CHRS et l’IAE et, subséquemment, je ne sais si la même thèse s’y est appliquée. Je dispose toutefois d’un indice, la dernière phrase de la conclusion de l’ouvrage qui, donc, s’applique aux trois réseaux. Leurs professionnels, au lieu d’interpréter la souffrance des chômeurs « comme une conséquence de la précarité et du chômage qui placent des individus en situation d’instabilité sociale », sont manifestement sots puisque « … la plupart des intervenants sociaux privilégient une lecture inverse : ce sont les désordres psychologiques et les problèmes personnels qui feraient conjointement obstacle à l’accès à l’emploi et génèreraient cette souffrance. » (p. 247). C’est donc une consolation pour les conseillers de mission locale, ils ne sont pas seuls à échouer et peuvent avec leurs pseudo-partenaires partager le fardeau de l’échec de l’insertion. Voilà qui fait du bien. On attend avec impatience l’arrivée des « OPP » (opérateurs privés de placement), conséquence logique et prévisible de l’entreprise de déconstruction du secteur de l’insertion. Ah, zut ! La note d’étape de la DARES, de l’UNEDIC et de l’ANPE, rendue publique le 23 juin 2008 et concernant les expérimentations d’accompagnement renforcé des demandeurs d’emploi, ne laisse pas présager d’une victoire à la Pyrrhus des OPP sur le service public de l’emploi, inversement proportionnelle à l’incapacité postulée du SPE (dont les missions locales font partie). En effet, si « Au vu des premiers résultats disponibles, l’effet de l’accompagnement des OPP sur les sorties des listes de l’ANPE vers l’emploi à l’horizon de 9 mois est positif en moyenne … son ampleur est trop faible pour que l’on puisse conclure avec certitude, à ce stade, qu’il est statistiquement significatif. », s’agissant de l’ANPE « L’effet positif du dispositif CVE {Cap vers l’Emploi »} sur la sortie vers l’emploi est plus net en moyenne et statistiquement significatif. »

Et si la responsabilité principale n’était ni dans les incapacités des chômeurs, ni dans celles des piou-piou de l’insertion… mais du côté des entreprises ?

Question politiquement incorrecte. Copie à revoir.

 

{1} Plutôt que « désynchronisation », c’est-à-dire un problème de temps, on pourrait parler de sectorialité des politiques.

{2} Serge Ebersold, La naissance de l’inemployable. Ou l’insertion aux risques de l’exclusion, 2001, Presses Universitaires de Rennes.

{3} Denis Castra, L’insertion professionnelle des publics précaires, 2003, Presses Universitaires de France.

{4} Howard S. Becker, Outsiders, 1985, Métailié.

{5} Manifestement nous ne connaissons pas les mêmes missions locales… L’enquête de terrain qui a constitué la matière de l’analyse pour les missions locales s’appuie sur l’audition de dix-neuf professionnels, dont deux directeurs. Si l’on pose l’hypothèse qu’elle a été réalisée dans la région Poitou-Charentes, l’auteur étant chargé de recherche à l’université de Poitiers, on peut s’interroger sur une conception poitevine-charentaise aussi singulière et spartiate de l’accueil. Je vérifie auprès des concernés.

{6} Serait-ce une référence à l’ouvrage de Jean Monod, Les Barjots {avec un t »}. Essai d’ethnologie des bandes de jeunes (1968, Julliard) ?

{7} Philippe Labbé, Modalités et complémentarités d’utilisation des aides directes du FIPJ, des autres aides et de l’allocation CIVIS par les missions locales de Bretagne : incidences sur l’accompagnement et bonnes pratiques. 2008, Association régionale des missions locales de Bretagne/DRTEFP.

{8} « Bref, force est d’admettre qu’en instituant un espace spécifique à la gestion de « l’inemployabilité », les politiques de gestion du non-emploi ont confiné les populations jugées « inemployables » dans un espace professionnel, économique et social les vulnérabilisant. Ils ont ainsi facilité l’avènement d’une société à vitesses multiples où coexistent désormais, au sein d’espaces plus ou moins autonomes et cloisonnés, des populations relevant de la sphère salariale, des publics relevant de la sphère de l’insertion et, enfin, des populations trop fragilisées et trop fragiles pour pouvoir prétendre accéder à l’une ou à l’autre. » Serge Ebersold, 2001, p. 97.

{9} Pierre Bourdieu, « Classement, déclassement, reclassement », Actes de la recherche en sciences sociales, novembre 1978.

{10} Gérard Mauger, « Les politiques d’insertion. Une contribution paradoxale à la déstabilisation du marché du travail », Actes de la recherche en sciences sociales, mars 2001.

 

Advertisements
commentaires
  1. Jean Philippe REVEL (CGT ML/PAIO) dit :

    Un sujet à creuser pour Mr Bregeon :
    A quoi servent les pauvres ?

  2. Docinsert dit :

    Quelques éléments de réponse peut-être… pour aider monsieur Bregeon (si si, j’insiste). La recherche d’information (la bonne, cette fois, la vraie, celle validée et faisant foi) étant de mon ressort, cela tombe bien. Travaillant pour tout le monde sans aucun a priori, avec l’objectivité obligée que nécessite ma profession, j’accepte volontiers d’opérer pour lui un premier tri de sources et de ressources portant sur ce sujet :
    _ « La potence ou la pitié. L’Europe et les pauvres du Moyen Age à nos jours, de B. Geremek »
    http://www.melissa.ens-cachan.fr/article.php3?id_article=382
    _ »Les Pauvres au Moyen Age de Michel Mollat » (excellent !)
    http://www.amazon.fr/Pauvres-au-Moyen-Age/dp/280480111X
    _ « Les nouvelles stratégies internationales de lutte contre la pauvreté. A quoi servent les pauvres ? A quoi sert la pauvreté ? Que faire des pauvres ? par Guillaume Van Parys »
    http://www.iteco.be/Les-nouvelles-strategies

    Pour une bibliographie plus approfondie et, je l’avoue, sans doute moins sélective, ne pas hésiter, Monsieur Bregeon, à me contacter (votre manque de temps pour approfondir le sujet précédent me laissant espérer un contact imminent, de votre part… ).

    Désolé Monsieur Revel, mais devant tant d’indigence (de sources, bien sûr) je ne pouvais pas ne pas intervenir à l’égard de ce monsieur…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s