Archives de juin, 2008

Aujourd’hui 17 juin 2008, sur le site localtis.info de la Caisse des Dépôts, une interview d’Annie Jeanne, Présidente de l’ANDML.

Rappelons en substance que le rapport sur les maisons de l’emploi qui vient d’être présenté le 11 juin par Mme Marie-Christine Dalloz, députée UMP, recommande en conclusion l’ « intégration progressive des plans locaux pour l’insertion et l’emploi (PLIE) et des comités de bassin de l’emploi (CBE) au sein des maisons de l’emploi, sous peine de refus de leur agrément lorsque ces structures se constituent sur le territoire d’une maison de l’emploi. » Il est par contre beaucoup plus prudent en ce qui concerne les missions locales, même si pour Pierre Méhaignerie « Dans certaines maisons de l’emploi, les missions locales pourraient fusionner avec l’ensemble du dispositif, afin d’éviter la superposition de structures qui ne communiqueraient plus entre elles. » Dans son rapport, Mme Marie-Christine Dalloz écrit ainsi : « Quant aux missions locales qui ont la charge de l’insertion des jeunes demandeurs d’emploi, après avoir craint que la création des maisons de l’emploi ne signifie leur propre disparition, elles ont établi, en leur apportant parfois leurs propres financements, une véritable collaboration avec ces dernières, notamment sur leurs missions d’observation du territoire et d’accès à l’emploi. Dans certains cas, une fusion complète des services des uns et des autres s’en est suivie, la mission locale devenant alors le bras armé de la maison de l’emploi sur les jeunes publics. » Rappelons également que l’idée d’une fusion entre les maisons de l’emploi et les missions locales est à exclure selon le CNML. Cette proposition, issue d’un autre rapport sur les maisons de l’emploi du député Jean-Paul Anciaux (UMP), dont la première partie a été publiée le 10 janvier 2008 et dont la version définitive est attendue, déplaît fortement au CNML pour qui « Les missions locales doivent faire partie du premier cercle des maisons de l’emploi, comme membres constitutifs si elles le souhaitent ou comme partenaires associés. Elles doivent conserver leurs activités propres en direction des jeunes, ainsi que leur personnalité juridique. »

Localtis: Que pensez-vous de la proposition de Jean-Paul Anciaux de fusionner les missions locales avec les maisons de l’emploi ?

Annie Jeanne :  « C’est une fausse bonne idée pour plusieurs raisons. D’abord les missions locales existent depuis 1982 et couvrent la totalité du territoire français. Elles travaillent en étroite collaboration avec les collectivités locales, les communes, les communautés de communes, les conseils généraux et régionaux. Si vous regardez les maisons de l’emploi, on en est loin : elles ne sont pas présentes sur tout le territoire. D’autre part, les missions locales ont une spécificité : elles s’occupent des jeunes avec un travail de proximité. 1,2 million de jeunes sont en contact avec les missions locales, une proportion beaucoup plus modeste dans les maisons de l’emploi. Enfin, pour cette population, il est indispensable d’avoir une approche éducative et pédagogique qui n’est pas nécessaire pour les autres populations. Nous devons apporter à ces jeunes non seulement un emploi, mais l’accès à l’autonomie. »

Localtis: « Comment envisagez-vous le positionnement des missions locales dans le service public de l’emploi réformé ? »

A.J. : « Les missions locales sont déjà intégrées dans le service public de l’emploi. Elles ont une convention de partenariat renforcé avec l’ANPE et se chargent d’une population, les jeunes, que l’ANPE ne sait pas traiter. On est dans une complémentarité harmonieuse. Nous pensons qu’il faut conserver les missions locales en tant qu’entités indépendantes car elles ont une approche globale des problématiques d’insertion des jeunes : le logement, les déplacements, etc. Une approche globale qui risque d’être abandonnée au profit d’objectifs à court terme. Nous considérons qu’il ne faut pas traiter ces questions de manière segmentée. »

Localtis: « Comment allez-vous défendre cette position ? »

A.J. : « Le Conseil national des missions locales (CNML), qui conseille le gouvernement, l’Union nationale des missions locales (UNML), regroupant les présidents des missions, et notre association partageons la même vision. Le CNML est en train de lancer une consultation nationale basée sur cinq questions (le public, l’offre de service, l’accès à l’offre d’emploi, le pilotage et le financement) et des auditions pour étudier les stratégies envisageables de positionnement des missions locales au sein du service public de l’emploi réformé. Je dois prochainement rencontrer le CNML pour en discuter. »

Le trop ennemi du mieux ?

Publié: juin 19, 2008 dans 1

Moins bien que Jack Malone…

Il me semblait qu’il y avait beaucoup à dire, à écrire, concernant les missions locales en particulier, l’insertion en général. D’où l’idée de ce blog. Un instrument – redoutable pour l’ego puisque, si l’on écrit pour être lu, ne pas l’être est aisément traduit psychoaffectivement (on ne m’aime pas ou pas assez…) – existe pour tout administrateur de blog, un compteur statistique qui lui permet de connaître chaque jour la fréquentation de son site ainsi que le nombre de lecteurs, les articles consultés, etc. Force est de constater que la fréquentation de ce blog correspondait en moyenne quotidienne à 200-300 personnes. Honnête. Pas l’audience de FBI portés disparus certes, mais honnête pour des écrits parfois perçus comme un peu ardus… plus en tout cas que les dialogues de Jack Malone. Perspicace, l’ami Michel Abhervé m’avait averti : « trop long et trop fréquent ». Sans doute n’avait-il pas tort puisque, depuis une semaine, un net infléchissement s’observe : grosso modo, 150 visites quotidiennement.

 Montaigne, le feu pas le vase…

Par ailleurs les contributions de lecteurs (les « commentaires », le feed-back) sont marginales, une vingtaine tout au plus. L’intelligence collective, partagée et non distribuée, n’est donc pas au rendez-vous et, bien entendu, si un blog produit de l’information et si celle-ci s’inscrit dans une logique d’éducation (au sens de l’éducation populaire), c’est la seconde proposition de Montaigne qui est motivante, pas la première : « Éduquer, ce n’est pas remplir un vase, c’est allumer un feu. » A ceci s’ajoute que, puisque désormais « on ne peut pas ne pas communiquer », selon l’expression de l’école de Palo Alto, chacun ou presque communique et que les blogs prolifèrent… et, s’il y a de l’ivraie, il y a aussi du bon grain. Et c’est heureux.

Bref, la combinaison d’un infléchissement de la fréquentation, d’un avertissement amical… et aussi de l’effort personnel (très) important qu’exige la production quotidienne d’un article, tout cela m’invite à espacer mes contributions. Peut-être faut-il en effet moins écrire, sans doute produit-on avec un article par jour un effet de saturation. Le trop serait l’ennemi du mieux.

 Intelligence collective…

Ce qui ne signifie pas tarir. Parce que, à vrai dire, il me semble – cette fois au présent – toujours qu’il y a beaucoup à dire. Changeons donc de rythme, une ou deux fois par semaine et apprécions dans quelque temps si cela convient mieux. A cette hypothèse de travail, j’ajoute cette histoire d’intelligence collective : comment faire pour que les lecteurs soient contributeurs, ce que les situationnistes des années 60 définissaient comme une « situation », le passage d’une position de spectateur à celle d’acteur ? Je n’ai pas la réponse. D’autant moins que, directeur de la collection « Les panseurs sociaux » aux éditions Apogée, j’éprouve les pires difficultés pour obtenir des écrits professionnels et de professionnels sur l’insertion en vue d’édition. Paradoxe puisque, alors que tout le monde communique, l’écriture n’est probablement pas, à l’inverse du bon sens pour Descartes, « la chose du monde la mieux partagée ». Consolation, il en est d’ailleurs de même de l’autre côté de l’écriture. Savez-vous quel est le tirage moyen d’un ouvrage aux Presses Universitaires de France ? 800… c’est dire !

 Du temps pour réfléchir et labourer…

Cependant « une lumière dans la nuit », pour reprendre des mots de Gérard Manset (Lumières, 1984) : en l’espace d’un mois, deux manuscrits de qualité m’ont été remis, l’un d’une ex-directrice de mission locale francilienne qui parlera des jeunes en insertion et du travail d’insertion, l’autre d’un jeune universitaire réunionnais dans lequel il sera question du rapport au travail des jeunes réunionnais. Ils paraîtront l’un et l’autre d’ici la fin de l’année. Peut-être faut-il, simplement, du temps. Et, pendant ce temps, labourer. Et réfléchir. Par exemple sur cette citation de Feuerbach, extraite de L’Essence du christianisme (1841) que l’on trouve à la première page d’un ouvrage bien évidemment « à liquider avec l’héritage de 68 », La société du spectacle (Guy Debord, 1971, Champ Libre) : « Et sans doute notre temps… préfère l’image à la chose, la copie à l’original, la représentation à la réalité, l’apparence à l’être… Ce qui est sacré pour lui, ce n’est que l’illusion, mais ce qui est profane, c’est la vérité. Mieux, le sacré grandit à ses yeux à mesure que décroît la vérité et que l’illusion croît, si bien que le comble de l’illusion est aussi pour lui le comble du sacré. »

 

Belle initiative, l’Agence nationale de l’évaluation et de la qualité des établissements et services sociaux et médico-sociaux (ANESM) vient d’éditer un document de 34 pages, Expression et participation des usagers dans les établissements relevant du secteur de l’inclusion sociale (2), qui se veut « très concret et permet d’expliciter les pratiques reconnues pour l’expression et la participation des usagers ». Notons que, pour les établissements et services sociaux et médico-sociaux, les conditions organisationnelles permettant ces dernières sont obligatoires avec la loi 2002-2 rénovant l’action sociale et médico-sociale. Rappelons également que, si le secteur de l’insertion n’entre pas dans le champ de cette loi, sa généalogie et ses valeurs devraient en toute conscience et logique faire de l’expression et de la participation des usagers un point de passage obligé du projet associatif et du fonctionnement ordinaire des structures. Observons enfin que, malheureusement, tel n’est que marginalement le cas, que les raisons qui ont été avancées (cf. sur ce bog « La participation en mission locale » – 6 juin 2008 -) ne pondèrent en rien ce qui constitue une incohérence d’autant plus patente et d’actualité que le réseau doit précisément réaffirmer ses valeurs et son historicité face aux menaces qui pèsent sur lui. Sont donc posées des questions de cohérence interne et de crédibilité. Dans l’article sur la participation en mission locale, j’avançais pour expliquer ce hiatus deux motifs, la logique programmatique (« lenédanleguidon ») et le tropisme psychologique (le sujet, encore le sujet, rien que le sujet). Il en est un troisième, la méthode. En s’inspirant des bonnes pratiques, le document de l’ANESM devrait permettre aux acteurs du réseau de répondre à cet obstacle méthodologique. Resteront ensuite à résoudre les questions d’instrumentalisation et de culture… c’est-à-dire faire démentir l’adage selon lequel « A force de sacrifier l’essentiel à l’urgence, on parvient à en oublier l’urgence de l’essentiel. »

Expression et participation des usagers dans les établissements relevant du secteur de l’inclusion sociale est structuré en trois parties. La première (pp. 6-13) recouvre le cadrage théorique, les enjeux et les raisons justifiant le bien-fondé des pratiques participatives. La deuxième (pp. 14-25) explicite les conditions préalables à la mise en place des dispositifs participatifs et propose plusieurs procédures, du conseil de vie sociale (CVS) aux enquêtes de satisfaction. La troisième, très courte (pp. 26-27), énonce les conditions d’une évaluation de la mise en œuvre de cette participation et de cette expression. Lui succèdent des annexes, textes réglementaires et bibliographie.

 

Cadrage théorique.

Les recommandations de l’ANESM s’adressent aux centres d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS), aux centres d’accueil pour demandeurs d’asile (CADA) et aux centres d’hébergement d’urgence (CHU), « Toutefois les établissements qui n’entrent pas dans ce cadre d’autorisation peuvent aussi s’appuyer sur ces recommandations à titre volontaire. » S’inspirant de la méthodologie du « consensus formalisé » (3), le guide répond réglementairement à l’article L 311-3 de la loi 2002-2 selon lequel est assurée au bénéficiaire « La participation directe (…) à la conception et à la mise en œuvre du projet d’accueil et d’accompagnement qui la concerne » et à l’article L 311-6 qui stipule « Afin d’associer les personnes bénéficiaires des prestations au fonctionnement de l’établissement ou du service, il est institué soit un conseil de la vie sociale, soit d’autres formes de participation. » Sans ignorer des questions importantes telles que participer risquerait d’être « un nouveau mot d’ordre pour satisfaire davantage aux attentes des institutions et des professionnels qu’à celles des usagers » ou qu’il y aurait « une illusion à proposer des instances de participation à des personnes souvent déstructurées » (réserves que l’on pourrait reformuler pour des jeunes en insertion – 3), le guide pointe ce qui pourrait sembler une contradiction – mais qui ne l’est pas – entre un dispositif de participation collective et une prise en charge individualisée. En ce qui concerne les missions locales, le travail d’insertion – qui n’est pas qu’une mise à l’emploi mais, pour de nombreux jeunes « hors » ou « sans » projet, qui est un travail de socialisation secondaire – ne peut exclusivement appréhender le jeune comme « sujet » (individuel) mais doit lui permettre cette socialisation en tant qu’ « acteur » (collectif)… sans même évoquer les racines historiques de ce secteur, l’éducation populaire pour laquelle l’accomplissement individuel est indissociable de l’émancipation collective. Pour l’ANESM – on ne peut qu’y souscrire avec la perspective d’une transférabilité dans les missions locales – « Il est essentiel de se rappeler que la participation et l’expression ne peuvent en aucun cas relever d’une injonction quelconque, et que le droit de l’usager comporte aussi le droit de ne pas participer. Ce rappel est essentiel pour éviter qu’une nouvelle norme ne s’impose. Autrement dit, mettre en place des conditions acceptables d’expression et de participation relève des « bonnes pratiques » professionnelles, mais la participation elle-même ne saurait en aucun cas relever d’une « bonne pratique » exigible de l’usager. »

Du comité d’usagers à l’enquête satisfaction…

Le guide identifie quatre formes et quatre registres de participation :

– Démocratie participative avec le conseil de la vie sociale (comité d’usagers en mission locale), « qui est une forme de démocratie représentative, vise plus particulièrement l’apprentissage de la citoyenneté à travers la formalisation des mandats et la pratique de la délégation : il s’agit d’être en mesure d’exercer ses droits. »

– Participation collective avec « les groupes d’expression, groupes de parole, groupes de maison, sont une forme de participation directe, et visent l’apprentissage des débats, de la vie de groupe, de la prise de parole, etc., à travers le « collectif » institutionnel. »

– Pouvoir d’initiative avec « les groupes-projets, groupes d’initiative, etc. favorisant le pouvoir d’initiative, visent à renforcer la capacité d’agir et d’influer sur son propre environnement. »

– Enfin participation et expression individuelles avec « les enquêtes de satisfaction ou autres formes de recueil d’opinions des usagers {qui} visent à positionner les résidents comme des « usagers – clients » d’un service. »

Des leviers puissants pour l’insertion…

A des degrés différents selon le registre mobilisé, « la participation et l’expression des usagers sont des leviers puissants pour l’insertion » en particulier parce qu’elles mobilisent les thèmes de la citoyenneté (on pourrait s’interroger à juste titre sur la cohérence d’une structure promouvant par de nombreuses actions la lutte contre les discriminations et ignorant en son sein le b-a-ba de la citoyenneté…), de la capacité à prendre la parole, débattre, se confronter au collectif, du pouvoir de prendre des initiatives, d’agir et d’influer sur son propre environnement, enfin de « pouvoir revendiquer une qualité de service, en tant qu’usager-client ». A ceci ajoutons ce qui n’est pas le moindre des arguments : l’expression des usagers constitue une source de connaissance sur leurs besoins (et l’évolution de ceux-ci), répondant à la mission d’observation (axe 4 de la convention pluriannuelle d’objectifs)… qui ne peut se résumer au traitement statistique des données de Parcours 3.

 Une démocratie participative qui n’a pas besoin d’être représentative…

Ces quatre formes d’expression et de participation sont complémentaires, rien ne s’opposant par exemple à ce qu’une mission locale anime un comité d’usagers et réalise des enquêtes de satisfaction… voire, ce serait encore mieux, facilite l’administration de celles-ci par le comité d’usagers. Toutefois le guide de l’ANESM n’aborde pas la dialectique des démocraties représentative et participative, sinon en attribuant à la seconde des caractéristiques de la première, en particulier avec la désignation par vote de délégués. Deux options, méritant débat, sont théoriquement possibles en mission locale : ou l’expression des jeunes est conçue comme participative et représentative, pouvant aller jusqu’à un collège de jeunes au conseil d’administration ; ou les deux logiques cohabitent et se nourrissent sans être confondues et, dans ce cas, la désignation de délégués ne constitue pas un problème, pas plus que la représentativité des jeunes qui s’expriment, l’essentiel étant l’expression : on ne demande pas à la démocratie participative d’être représentative…

Des conditions de mise en œuvre : une stratégie, une politique de structure.

L’ANESM définit dix conditions de mise en place des dispositifs participatifs, depuis l’organisation d’une formation et d’une réflexion générale sur les questions de participation jusqu’à l’inscription des compétences correspondant à la participation dans les fiches de poste des salariés. On retiendra plus particulièrement deux points. Tout d’abord – et cela concerne beaucoup de missions locales qui se sont essayées à l’exercice du comité d’usagers mais ont abandonné en cours de route – « Inscrire les démarches participatives dans une démarche stratégique à moyen terme. En effet, la vie des instances de participation et d’expression est dépendante de nombreux facteurs qui la rendent souvent imprévisible. Il peut arriver que ces instances, à certains moments, apparaissent purement formelles (manque d’investissement des résidents, ou des salariés, crises dans l’établissement, etc.). Il est alors nécessaire de resituer ces instances dans une stratégie à moyen terme, sans se décourager ou en tirer des conséquences définitives. » Également « la participation et l’expression relèvent d’une politique d’établissement, et ne peuvent être réduites à de simples outils formels, sous peine d’être désinvesties et de perdre rapidement tout intérêt. » En d’autres termes, la participation des jeunes doit être inscrite dans le projet associatif de structure (4) au moins à quatre niveaux : celui des valeurs et des principes (par exemple, prendre en compte, pas en charge), celui de la stratégie (promouvoir la participation des jeunes), celui du plan d’action (mettre en oeuvre un comité d’usagers), enfin bien sûr celui de l’évaluation (mesurer réalisation et résultats de cette instance).

Des modalités de fonctionnement…

Ces modalités requièrent de s’appuyer sur des pré-requis institutionnels dont on retiendra que, dans la mesure où la participation « nécessite la consultation et la production de documents écrits, la question de la compréhension de ces documents est centrale : il y a donc lieu d’en faciliter la compréhension par tous moyens appropriés, entre autres rendre accessible l’ensemble des documents par la reformulation et l’adaptation. » En mission locale, ne pourrait-on imaginer une version du rapport d’activité simplifiée, lisible et même attrayante pour les jeunes, répondant de la sorte au principe de transparence et les informant de ce qu’est cette structure, qui la finance, quelles sont ses offres de service, etc. ?

Des recommandations de l’ANESM auxquelles j’agrège les miennes, on peut retenir dans le cas d’un comité d’usagers…

– (cela semble évident mais n’est peut-être pas totalement inutile) communiquer largement la démarche ;

– formaliser un règlement intérieur de l’instance participative qui devra être amendé lors de la première rencontre puis régulièrement révisé ;

– sérier le champ d’exercice et de compétence du débat participatif sur le fonctionnement de la structure ;

– préparer et rendre public les ordres du jour ;

– faciliter l’expression en formant les usagers, par exemple à la prise de parole et à l’organisation des débats ;

– dédier un lieu d’expression spécifique ;

– tenir compte des jours et horaires de telle façon à encourager la présence effective du maximum ;

– planifier les rencontres sur une année avec une périodicité raisonnable, par exemple trimestrielle ;

– désigner une personne ressource, professionnelle de la structure pour un rôle de médiation ;

– proposer systématiquement qu’un usager assure l’animation mais confier à un professionnel la traçabilité de la rencontre ;

– utiliser des supports attractifs (vidéos…) ;

– inviter des jeunes passés par la mission locale et dont le parcours peut représenter un modèle ou une ouverture sur des possibles ;

– favoriser l’approfondissement de certains sujets sur la base de commissions thématiques ;

– créer un climat de convivialité (boissons, petits gâteaux…) ;

– assurer la publicité des comptes-rendus réalisés avec les usagers ;

– garantir le suivi des débats et des conclusions : « Tout en gardant présent à l’esprit que le CVS {ou comité d’usagers} a un rôle consultatif et non décisionnel, il est recommandé que tous {ses} avis soient repris de manière décisionnelle (positive ou négative) par la direction de la structure. Une formalisation de « plans d’action » semble pertinente lorsque les décisions portent sur des améliorations de la vie quotidienne ou de la prise en charge. » 

Encore un effort. Chiche ?

Le guide de l’ANESM énonce également quelques recommandations pour le fonctionnement de groupes-projets et sur les dispositifs de recueil d’opinion tels qu’un questionnaire de satisfaction. Toutefois, un peu sommaires, ces recommandations mériteraient un autre article… un de ces jours.

Quant au comité d’usagers, il ne reste plus qu’à y réfléchir et l’expérimenter : les missions locales « se doivent d’innover » est-il inscrit dans l’article 10 de la Charte de 1990. Chiche ?

 

(1) C’est, mot pour mot, le titre d’un de mes articles parus le 14 juillet 2005 dans la revue Lien social n° 761. De la lenteur du métabolisme social…

(2)http://www.anesm.sante.gouv.fr/pdf/expression_participation_usagers.pdf

(3) Le « consensus formalisé » (CF) est une « méthode dont les objectifs principaux sont de modéliser les avis des professionnels ou des experts sur un sujet donné (en fonction de leur expérience pratique) et d’aider à s’assurer de l’objectivité des recommandations professionnelles. » www.has-sante.fr/portail/upload/docs/application/pdf/base_methodo_CFE.pdf

(3) Dès lors que la participation des jeunes serait stimulée, favorisée, nul doute qu’il se trouverait des esprits chagrins pour reprendre l’argument du « diktat du projet » muté pour l’occasion en « diktat de la participation ». Avec, à la clé, le slogan « Je participe, tu participes… ils profitent. »

(4) Philippe Labbé, « Le projet associatif de structure de mission locale : ce qu’il est… », document de travail pour l’ANDML, décembre 2007.

Au moment où, le  11 juin 2008, le CNML lançait un processus de consultation nationale basé sur cinq questions (le public, l’offre de service, l’accès à l’offre d’emploi, le pilotage et le financement) et des auditions afin d’identifier les stratégies possibles de positionnement des missions locales au sein du service public de l’emploi réformé, s’opposait à la fusion des missions locales dans les maisons de l’emploi comme le recommande le rapport Anciaux et constatait que ses 32 propositions pour le logement des jeunes « restent d’actualité et demeurent des objectifs partagés, non réalisés à ce jour pour la plupart » (comme je l’avais écrit dans mon article des ASH du 5 mai 2008 « Contrat d’autonomie : l’illusionnisme social »),  de son côté l’ANDML remettait à la presse un communiqué-manifeste dont le texte est reproduit ci-dessous. On ne pourrait a priori que le lire et y souscrire… sinon que l’on ne doit pas s’en contenter : au titre d’une double éthique de responsabilité et de conviction, également d’un devoir d’alerte, on doit le diffuser à tous les acteurs des missions locales, élus, administrateurs des conseils d’administration, professionnels et bénévoles (parrains…) ainsi qu’aux acteurs des nombreux réseaux partenaires acteurs de l’insertion (organismes de formation, IAE, ANPE, AFPA…) et institutionnels (collectivités territoriales, services déconcentrés de l’État…). A lui seul, le réseau des missions locales recense 11 000 professionnels et 500 conseils d’administration et l’on ne peut dénombrer le nombre de ses partenaires. Ceux-ci sont tous confrontés aux mêmes logiques de marchandisation, que Michel Chauvières appelle « chalandisation » : « Il est essentiel de garder à l’esprit que toute intervention sociale ne devrait se fonder que sur une philosophie de l’homme et de l’humanisation. La mise en œuvre du principe de solidarité relève autant du « quantitatif », de la rigueur financière et de la qualité des « produits » que du « qualitatif », de l’engagement et des valeurs. C’est un domaine non pas à part mais spécifique, qui doit conserver sa logique propre. » (1) Il n’y a pas aujourd’hui un secteur professionnel de l’insertion qui ne soit menacé, mis à mal, maltraité par l’offensive idéologique dont le maître-mot est le marché. De la sorte, ce manifeste n’est pas à comprendre comme l’expression d’une défense corporatiste mais bien comme un appel à tous celles et à tous ceux qui, engagés auprès des jeunes, ne peuvent sauf à renier leur engagement laisser « la machine » diviser pour régner et parvenir à un point de non-retour, celui conté dans « une fable batracienne » (sur ce blog).

 

Jeunes : le pire est devant eux…

Un gouffre s’est creusé entre les déclarations de « priorité nationale », d’« impératif absolu » et la réalité des terrains : les jeunes sont maltraités et « La France prépare mal l’avenir de sa jeunesse » selon les propres termes de l’Académie des sciences morales et politiques.

Tous les élus et professionnels, acteurs des politiques publiques d’insertion en font quotidiennement l’amer constat : la situation des jeunes s’aggrave.

Qu’il s’agisse de l’accès au logement ou à l’emploi, le pire est devant eux et se présente sous forme de précarité généralisée qu’une « flexisécurité » – dont on voit essentiellement la première partie du terme – ne parvient pas à masquer.

Une frange de la jeunesse sombre de conduites à risque en disqualification. Une  large partie de la jeunesse fait le deuil de ses aspirations à l’âge des conquêtes, apprend le déclassement et le désenchantement à défaut d’un métier.

Depuis la naissance de l’insertion, dans les années 80, trois évolutions de taille confirment cette aggravation :

– l’insertion se dilate jusqu’à concerner la presque totalité de la jeunesse,

– l’insertion devient un processus interminable alors que les pouvoirs publics veulent des résultats immédiats,

– l’insertion ne débouche plus sur un état stabilisé alors que l’évaluation de l’insertion  s’en tient à l’accès à « l’emploi durable » de six  mois ou plus.

Des valeurs à préserver…

Les politiques de l’emploi  ne visent plus à tirer les leçons de ce qui a été entrepris, ni à sédimenter en expérience les expérimentations multiples.

Il s’agit désormais d’intégrer bénéficiaires et professionnels dans une politique de l’emploi où l’humain est au service de l’économie (non l’inverse), où l’intérêt général est celui qui sert les plus performants, où la mission de service public est soumise au critère de rentabilité à court terme.

De « responsabilisé » à « responsable », le jeune chômeur devient coupable de n’avoir point de travail :

– au contrat, outil de la mise en oeuvre du droit à l’accompagnement inscrit par la loi dans le code du travail, se substitue le marchandage exprimé par le slogan « gagnant-gagnant » ;

– au partage il faudrait préférer la performance ;

– au lieu de la solidarité, on met en œuvre la concurrence ;

– l’émancipation collective est tenue pour négligeable, seule compte la réussite individuelle.

L’individualisation de l’offre de services, qui se fonde sur l’adaptation des réponses au plus près des besoins de la personne, devient l’outil d’un contrôle permanent et soupçonneux, du profilage à la radiation.

L’approche globale des problématiques d’insertion de l’individu est abandonnée au bénéfice d’un seul objectif : la mise à l’emploi rapide, quel que soit celui-ci, pourvu qu’il contribue à « la stratégie nationale pour augmenter la compétitivité de l’économie française » selon les termes de la Feuille de route du Grenelle de l’insertion.

Des acteurs ignorés…

Les acteurs de l’insertion des jeunes et leurs partenaires, sont eux aussi maltraités. D’une main, on les flatte en signant chartes et protocoles confirmant leur philosophie. De l’autre, on les étrangle « à l’euro près », on les asphyxie de contrôles qui d’évaluations ne portent que le nom.

Un jour, on crédite les Missions Locales d’une mission de service public, le lendemain celle-ci est confiée aux Opérateurs privés de placement dans le cadre d’un appel d’offres de mise en concurrence.

Quand la banlieue s’enflamme, il se trouve sans difficulté des ministres pour saluer l’action remarquable du réseau des Missions Locales… sitôt oublié le calme revenu.

Défendre une conception de l’insertion…

Décidant à distance, le gouvernement organise méthodiquement le retrait de l’Etat tout en déconstruisant  un actif de vingt-cinq ans ainsi qu’un projet social et politique pour en faire un marché : trop sérieuse pour rester aux mains des professionnels des Missions Locales et de ses partenaires, l’insertion doit échouer dans l’escarcelle des Opérateurs privés de placement qui sauront la rentabiliser. Dès lors, une part de l’argent de l’Etat ne sert pas à l’insertion, mais au bénéfice des entreprises et de leurs actionnaires. 

C’est la conception même de l’insertion inscrite dans une mission de service public que nous entendons défendre.

Si celle-ci disparaît demain, l’égalité de traitement appartiendra à l’histoire ; le principe de rentabilité conduira à ne sélectionner que les plus « employables » ; l’insertion des jeunes, qui est nécessairement à la fois professionnelle et sociale, sera réduite à sa plus simple expression, le placement en emploi. Emploi d’abord négocié puis rapidement obligé.

Nous voulons construire ensemble une place pour tous les jeunes, leur garantir à tous une égalité des chances – et pas seulement aux plus « employables » – faire plus pour celles et ceux qui ont moins.

Il est impératif, éthiquement nécessaire et urgent de défendre …

– un principe inderrogeable, celui de la mission de service public ;

– des valeurs républicaines non-négociables : l’égalité de traitement et l’équité ;

– au regard d’une conviction ancrée : la responsabilité intergénérationnelle ;

– sur la base d’un refus catégorique de la marchandisation de l’insertion des jeunes.

 


(1) Extrait de « La chalandisation dénature le social et la solidarité », Michel Chauvières, 3 avril 2008 ( http://www.lapartderisque.fr/spip.php?article336 )

Commentaire de l’article de Xavier Zunigo, « L’apprentissage des possibles professionnels. Logiques et effets sociaux (des missions locales pour l’emploi des jeunes) », paru dans Sociétés contemporaines (2008/02, n° 70, pp. 115-131). (1)

Une sociologie critique… mais aussi du soupçon.

Après son mémoire d’EHESS, en 2000, dirigé par Robert Castel, Le travail d’insertion sociale et professionnelle en mission locale, Xavier Zunigo a soutenu sa thèse de doctorat de sociologie en juin 2007, La gestion publique du chômage des jeunes de milieux populaires. Éducation morale, conversion et renforcement des aspirations socioprofessionnelles (2). On connaît son directeur de thèse, Gérard Mauger, auteur en ce qui concerne les missions locales et l’insertion d’un article au vitriol, « Les politiques d’insertion. Une contribution paradoxale à la déstabilisation du marché du travail » (3), où était soutenue la thèse que les politiques d’insertion « à visée réparatrice {…} ont concouru à aggraver le mal qu’elles prétendaient combattre en contribuant à la déstabilisation du modèle salarial. » (4). Le doigt sur la gâchette bourdieusienne, Gérard Mauger dénonçait l’insertion, fruit d’une combinaison entre les jeunes et la pauvreté, « deux domaines de prédilection du catholicisme social », dont l’objectif est « d’ajuster les produits scolaires … aux transformations de la demande patronale ». Il faut savoir que le catholicisme social, plus largement l’humanisme, ne sont jamais bien loin dans le discours de cette école du qualificatif de « dégoulinant »… à l’exact opposé de ce qu’exigerait la pensée bourdieusienne pour laquelle la réalité est « un monde de luttes inexorables, inexpiables, permanentes, éternelles, sans aucun répit, sans issue. » (5). Chemin faisant, Gérard Mauger mettait en cause « la prolifération » des professionnels de l’insertion, « diplômés surnuméraires en quête de postes correspondant à la valeur antérieure de leurs titres, déclassés virtuels, soustraits au déclassement par la mise en place de ces dispositifs d’insertion qui, faute d’être toujours en mesure d’insérer leurs publics, permettent au moins d’insérer les inséreurs. » (6). Sympa la thèse selon laquelle l’insertion ne sert que les inséreurs… d’autant plus que, concernant ce déclassement des « diplômés surnuméraires », j’avais à l’époque téléphoné à Gérard Mauger – rencontré dans les années 80 via le Réseau Jeunesses et Sociétés – pour savoir d’où il tenait ses sources quant aux diplômes des professionnels de l’insertion… A défaut d’être scientifiquement étayée, sa réponse fût honnête :  c’était une hypothèse.

Ceci pour présenter le champ théorique bourdieusien de Xavier Zunigo, une sociologie critique friande des concepts de « violence symbolique », d’« encadrement », de « domination », etc. Pour tout dire, je m’attendais à une nième critique aussi savante que radicale des missions locales… mais tel ne fût pas le cas.

 Renforcement des déterminations… ou jeunes en mouvement ?

Pour Xaver Zunigo et contrairement à l’évaluation institutionnelle qui demeure arc-boutée sur l’accès à l’emploi durable ou à une formation, le passage des bénéficiaires par les missions locales « produit toujours des effets, indépendamment des résultats obtenus en termes d’accès à un emploi ou à une formation ». Il y aurait donc « autre chose » qu’une production répondant stricto sensu à la commande de l’État ou de la Région. Bien sûr, compte-tenu du champ théorique bourdieusien, on ne parle ni d’émancipation (collective), ni même d’autonomie (individuelle), mais d’un « renforcement du sens de l’orientation sociale des jeunes », Pierre Bourdieu étant appelé en étayage sur la signification de cette orientation : une « place déterminée dans l’espace social vers les positions sociales ajustées à leurs propriétés. » Entendons par là que le travail d’insertion consisterait à ce que le jeune intériorise et accepte son destin, c’est-à-dire celui d’un « habitus » populaire. Je pense, tout au contraire, que le travail d’insertion correspond, pour les jeunes dont la difficulté principale réside dans un passif accumulé (résignation, modèle familial, aliénation…), à botter les fesses de leur destin… comme l’exprime la devise d’une mission locale que j’aime bien, la plus australe du monde à Saint-Pierre de la Réunion : « Jeunes en mouvement ».

 Classer, déclasser, reclasser…

Le processus qui permet la réussite de ce principe de réalité, c’est-à-dire assumer son destin,  s’appuie sur l’entretien individuel où va s’établir un compromis. La première phase correspond à l’identification et au classement du jeune, « une forme de sociologie spontanée qui donne l’impression que les agents {le discours bourdieusien préfère la notion d’ « agent » – déterminé –  à celle d’ « acteur » – autonome} travaillent à l’intuition ». Ce qui est à la fois juste – il y a une subjectivité inhérente dans la connaissance de l’autre – et à relativiser en particulier avec les outils dont disposent le conseiller : Parcours 3 et, de façon générale, tout ce qui correspond à l’adaptation des techniques de profilage utilisées par l’ANPE et l’UNEDIC. Le premier entretien est aussi « une tentative de décodage du discours des jeunes » où sont recherchées les aspirations du jeune ou, plus exactement, quel est le niveau des aspirations : « absence d’aspirations, aspirations indéfinies ou multiples et le « projet professionnel » – l’aspiration idéale – {qui} permettent un premier positionnement dans la hiérarchie des orientations potentielles. » Le classement s’opère sur des critères objectifs tels que le niveau de diplôme, les différents problèmes de santé, de logement, etc. mais « dépend également d’appréciations plus subjectives, voire arbitraires, des propriétés des jeunes » : la « présentation de soi », l’hexis corporelle, la façon de parler… » Il débouche sur « une identité institutionnelle… une sorte d’essence provisoire qui, au cours des suivis individualisés », sera soit à infirmer pour les jeunes dits « en grande difficulté » {…}, soit à confirmer pour les jeunes dits « employables »… ». Il y aurait beaucoup à dire sur ce processus, justement décrit par Xavier Zunigo, mais argumenté de telle façon à ce que dans tous les cas la procédure soit critiquable. En effet, s’il s’agit des critères objectifs, le jugement est surdéterminé par une logique de « classement indexé sur des règles, des normes et des critères qui, régissant le fonctionnement du marché de l’emploi et celui de la formation, ont pour principal effet de distinguer les publics selon leur probabilité d’accès à l’emploi ou à une qualification » ; et, s’il s’agit de connaître qualitativement les aspirations, on est dans un registre « d’appréciations plus subjectives, voire arbitraires, des propriétés des jeunes. » Dans ce qui constitue un système de double contrainte et hormis ne rien faire avec le jeune, difficile d’échapper à la critique… sauf si l’on raisonne à partir de l’hypothèse – explicite ou implicite mais, me semble-t-il, partagée par la majorité des conseillers – que la relation avec le jeune combine nécessairement technicité et subjectivité, les deux n’étant pas opposables mais au contraire complémentaires en limitant leurs risques respectifs, l’instrumentalisation selon un strict registre institutionnel ou l’arbitraire psychoaffectif selon un strict registre relationnel.

 Des jeunes acteurs obligeant au compromis.

Toutefois « le rôle actif des jeunes dans les interactions confère cependant au classement un caractère approximatif et révisable », les jeunes élaborant des stratégies « pour renverser provisoirement la relation de domination institutionnelle ». Ce qui conduit à un « compromis » d’autant plus obligé que, à la différence de l’ANPE, les missions locales « ont cette particularité que leurs « clients » les fréquentent volontairement. » (7). Xavier Zunigo écrit donc « Il semble difficile, sous cet angle, de considérer les missions locales comme des dispositifs d’encadrement au sens strict du terme… » Ici, on n’est plus dans le registre de l’excommunication telle qu’elle a pu être formulée par Gérard Mauger, puisque « Le travail d’insertion ne prône pas la ratification du réel ou la résignation à l’existant, mais l’utilisation optimale des ressources institutionnelles et des possibilités des « jeunes ». Il permet ainsi à certains d’entre eux de bénéficier de leurs droits, de réaliser certaines de leurs aspirations, de sortir de formes de précarité sociale et professionnelle. Ces intentions sont soutenues par la volonté affirmée d’une majorité de conseillers d’aider leurs publics et de travailler dans leur intérêt, même si cela suppose parfois d’aller à l’encontre de leurs intérêts immédiats. »

Une analyse utile.

De la sorte, l’analyse de Xavier Zunigo brosse un tableau du travail d’insertion qui, complexe, oscille entre une démarche compréhensive, basée sur une réelle prise en compte des intentions et représentations des conseillers, ainsi que des marges de manœuvre des jeunes, mais également des contraintes qui pèsent sur les professionnels (dont « une temporalité institutionnelle construite par les contraintes du marché de la formation… la temporalité de la nécessité économique… ») et une commande publique pour laquelle les missions locales s’insèrent « dans un espace de gestion du chômage qui forme un maillage institutionnel où, si aucune institution n’encadre exclusivement les « jeunes », toutes mettent en œuvre rappel à l’ordre de la réalité, renforcement du « sens de l’orientation sociale » et mise en conformité de la main d’œuvre juvénile aux exigences des postes auxquels elle peut prétendre. » On peut toutefois regretter que, même s’il n’occupe pas la place qui devrait être la sienne compte-tenu de la primauté de l’entretien individuel et de l’interaction « jeune – conseiller », le volet collectif du travail en mission locale soit absent. Tout en étant radicale – étymologiquement « qui va à la racine » – cette analyse échappe aux deux écueils de la laudation béate et de la déconstruction implacable. Elle constitue donc un document de référence pour celles et ceux qui, au quotidien, travaillent avec les jeunes et qui, à défaut de synthèse introuvable de cette dialogique, peuvent en prendre conscience et naviguer en articulant (ou bricolant) les trois logiques à l’oeuvre: celle du et des jeunes, celle de la commande publique et celle de la mission locale.

Cette prise de conscience, objectif finalisé de la sociologie critique, est, elle, salubre et constructive. Comme quoi, il y a du bon dans Bourdieu.

 

(1) On peut se procurer cet article (contre 5 euros) sur le site http://www.cairn.info/revue-societes-contemporaines-2008-2-p-115.htm .

(2) Sous la direction de Gérard Mauger, École des Hautes Études en Sciences Sociales. Beau jury avec Stéphane Beaud, Robert Castel, Olivier Schwartz (oui, le fils de Bertrand)…

(3) Actes de la recherche en sciences sociales, mars 2001.

(4) Xavier Zunigo reprend mot pour mot ceci dans la conclusion de sa thèse : « Paradoxalement, les politiques d’insertion contribuent par ce biais à la déstabilisation du marché du travail. {…} elles {les institutions, les missions locales} légitiment et naturalisent les nouvelles conditions économiques d’utilisation de la main d’oeuvre juvénile faiblement qualifiée… » (pp. 353-354).

(5) Jeannine Verdès-Leroux, Le Savant et la politique. Essai sur le terrorisme sociologique de Pierre Bourdieu, 1998, Grasset & Fasquelle

(6) En référence à un article de Pierre Bourdieu, « Classement, déclassement, reclassement », paru en novembre 1978 dans Actes de la recherche en sciences sociales : « … les enfants de la bourgeoisie menacés de déclassement se dirigent en priorité vers les plus indéterminées des professions anciennes et vers les secteurs où s’élaborent les professions nouvelles {…} le lieu par excellence de cette forme de changement doit être cherché dans tout l’ensemble de professions ayant en commun d’assurer le rendement maximum à cet aspect du capital culturel {…} tous les métiers de conseil (psychologues, orienteurs…) les professions pédagogiques ou parapédagogiques (éducateurs, animateurs culturels, etc.). » (pp. 14-15).

(7) Ce qui n’est pas aussi tranché que cela : « La « libre adhésion », un des grands principes pédagogiques, n’est évidemment pas si libre que cela. Le jeune ne choisit pas, dans la plupart des cas, de venir à la mission locale. Il y est orienté par l’agent de l’ANPE, il s’y rend parce qu’il a été éjecté du système scolaire, etc. » Philippe Labbé, Les bricoleurs de l’indicible. Structurer, densifier l’intervention sociale, 2004, tome 2, Apogée, p. 300.