Archives de juin, 2008

Belle initiative, l’Agence nationale de l’évaluation et de la qualité des établissements et services sociaux et médico-sociaux (ANESM) vient d’éditer un document de 34 pages, Expression et participation des usagers dans les établissements relevant du secteur de l’inclusion sociale (2), qui se veut « très concret et permet d’expliciter les pratiques reconnues pour l’expression et la participation des usagers ». Notons que, pour les établissements et services sociaux et médico-sociaux, les conditions organisationnelles permettant ces dernières sont obligatoires avec la loi 2002-2 rénovant l’action sociale et médico-sociale. Rappelons également que, si le secteur de l’insertion n’entre pas dans le champ de cette loi, sa généalogie et ses valeurs devraient en toute conscience et logique faire de l’expression et de la participation des usagers un point de passage obligé du projet associatif et du fonctionnement ordinaire des structures. Observons enfin que, malheureusement, tel n’est que marginalement le cas, que les raisons qui ont été avancées (cf. sur ce bog « La participation en mission locale » – 6 juin 2008 -) ne pondèrent en rien ce qui constitue une incohérence d’autant plus patente et d’actualité que le réseau doit précisément réaffirmer ses valeurs et son historicité face aux menaces qui pèsent sur lui. Sont donc posées des questions de cohérence interne et de crédibilité. Dans l’article sur la participation en mission locale, j’avançais pour expliquer ce hiatus deux motifs, la logique programmatique (« lenédanleguidon ») et le tropisme psychologique (le sujet, encore le sujet, rien que le sujet). Il en est un troisième, la méthode. En s’inspirant des bonnes pratiques, le document de l’ANESM devrait permettre aux acteurs du réseau de répondre à cet obstacle méthodologique. Resteront ensuite à résoudre les questions d’instrumentalisation et de culture… c’est-à-dire faire démentir l’adage selon lequel « A force de sacrifier l’essentiel à l’urgence, on parvient à en oublier l’urgence de l’essentiel. »

Expression et participation des usagers dans les établissements relevant du secteur de l’inclusion sociale est structuré en trois parties. La première (pp. 6-13) recouvre le cadrage théorique, les enjeux et les raisons justifiant le bien-fondé des pratiques participatives. La deuxième (pp. 14-25) explicite les conditions préalables à la mise en place des dispositifs participatifs et propose plusieurs procédures, du conseil de vie sociale (CVS) aux enquêtes de satisfaction. La troisième, très courte (pp. 26-27), énonce les conditions d’une évaluation de la mise en œuvre de cette participation et de cette expression. Lui succèdent des annexes, textes réglementaires et bibliographie.

 

Cadrage théorique.

Les recommandations de l’ANESM s’adressent aux centres d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS), aux centres d’accueil pour demandeurs d’asile (CADA) et aux centres d’hébergement d’urgence (CHU), « Toutefois les établissements qui n’entrent pas dans ce cadre d’autorisation peuvent aussi s’appuyer sur ces recommandations à titre volontaire. » S’inspirant de la méthodologie du « consensus formalisé » (3), le guide répond réglementairement à l’article L 311-3 de la loi 2002-2 selon lequel est assurée au bénéficiaire « La participation directe (…) à la conception et à la mise en œuvre du projet d’accueil et d’accompagnement qui la concerne » et à l’article L 311-6 qui stipule « Afin d’associer les personnes bénéficiaires des prestations au fonctionnement de l’établissement ou du service, il est institué soit un conseil de la vie sociale, soit d’autres formes de participation. » Sans ignorer des questions importantes telles que participer risquerait d’être « un nouveau mot d’ordre pour satisfaire davantage aux attentes des institutions et des professionnels qu’à celles des usagers » ou qu’il y aurait « une illusion à proposer des instances de participation à des personnes souvent déstructurées » (réserves que l’on pourrait reformuler pour des jeunes en insertion – 3), le guide pointe ce qui pourrait sembler une contradiction – mais qui ne l’est pas – entre un dispositif de participation collective et une prise en charge individualisée. En ce qui concerne les missions locales, le travail d’insertion – qui n’est pas qu’une mise à l’emploi mais, pour de nombreux jeunes « hors » ou « sans » projet, qui est un travail de socialisation secondaire – ne peut exclusivement appréhender le jeune comme « sujet » (individuel) mais doit lui permettre cette socialisation en tant qu’ « acteur » (collectif)… sans même évoquer les racines historiques de ce secteur, l’éducation populaire pour laquelle l’accomplissement individuel est indissociable de l’émancipation collective. Pour l’ANESM – on ne peut qu’y souscrire avec la perspective d’une transférabilité dans les missions locales – « Il est essentiel de se rappeler que la participation et l’expression ne peuvent en aucun cas relever d’une injonction quelconque, et que le droit de l’usager comporte aussi le droit de ne pas participer. Ce rappel est essentiel pour éviter qu’une nouvelle norme ne s’impose. Autrement dit, mettre en place des conditions acceptables d’expression et de participation relève des « bonnes pratiques » professionnelles, mais la participation elle-même ne saurait en aucun cas relever d’une « bonne pratique » exigible de l’usager. »

Du comité d’usagers à l’enquête satisfaction…

Le guide identifie quatre formes et quatre registres de participation :

– Démocratie participative avec le conseil de la vie sociale (comité d’usagers en mission locale), « qui est une forme de démocratie représentative, vise plus particulièrement l’apprentissage de la citoyenneté à travers la formalisation des mandats et la pratique de la délégation : il s’agit d’être en mesure d’exercer ses droits. »

– Participation collective avec « les groupes d’expression, groupes de parole, groupes de maison, sont une forme de participation directe, et visent l’apprentissage des débats, de la vie de groupe, de la prise de parole, etc., à travers le « collectif » institutionnel. »

– Pouvoir d’initiative avec « les groupes-projets, groupes d’initiative, etc. favorisant le pouvoir d’initiative, visent à renforcer la capacité d’agir et d’influer sur son propre environnement. »

– Enfin participation et expression individuelles avec « les enquêtes de satisfaction ou autres formes de recueil d’opinions des usagers {qui} visent à positionner les résidents comme des « usagers – clients » d’un service. »

Des leviers puissants pour l’insertion…

A des degrés différents selon le registre mobilisé, « la participation et l’expression des usagers sont des leviers puissants pour l’insertion » en particulier parce qu’elles mobilisent les thèmes de la citoyenneté (on pourrait s’interroger à juste titre sur la cohérence d’une structure promouvant par de nombreuses actions la lutte contre les discriminations et ignorant en son sein le b-a-ba de la citoyenneté…), de la capacité à prendre la parole, débattre, se confronter au collectif, du pouvoir de prendre des initiatives, d’agir et d’influer sur son propre environnement, enfin de « pouvoir revendiquer une qualité de service, en tant qu’usager-client ». A ceci ajoutons ce qui n’est pas le moindre des arguments : l’expression des usagers constitue une source de connaissance sur leurs besoins (et l’évolution de ceux-ci), répondant à la mission d’observation (axe 4 de la convention pluriannuelle d’objectifs)… qui ne peut se résumer au traitement statistique des données de Parcours 3.

 Une démocratie participative qui n’a pas besoin d’être représentative…

Ces quatre formes d’expression et de participation sont complémentaires, rien ne s’opposant par exemple à ce qu’une mission locale anime un comité d’usagers et réalise des enquêtes de satisfaction… voire, ce serait encore mieux, facilite l’administration de celles-ci par le comité d’usagers. Toutefois le guide de l’ANESM n’aborde pas la dialectique des démocraties représentative et participative, sinon en attribuant à la seconde des caractéristiques de la première, en particulier avec la désignation par vote de délégués. Deux options, méritant débat, sont théoriquement possibles en mission locale : ou l’expression des jeunes est conçue comme participative et représentative, pouvant aller jusqu’à un collège de jeunes au conseil d’administration ; ou les deux logiques cohabitent et se nourrissent sans être confondues et, dans ce cas, la désignation de délégués ne constitue pas un problème, pas plus que la représentativité des jeunes qui s’expriment, l’essentiel étant l’expression : on ne demande pas à la démocratie participative d’être représentative…

Des conditions de mise en œuvre : une stratégie, une politique de structure.

L’ANESM définit dix conditions de mise en place des dispositifs participatifs, depuis l’organisation d’une formation et d’une réflexion générale sur les questions de participation jusqu’à l’inscription des compétences correspondant à la participation dans les fiches de poste des salariés. On retiendra plus particulièrement deux points. Tout d’abord – et cela concerne beaucoup de missions locales qui se sont essayées à l’exercice du comité d’usagers mais ont abandonné en cours de route – « Inscrire les démarches participatives dans une démarche stratégique à moyen terme. En effet, la vie des instances de participation et d’expression est dépendante de nombreux facteurs qui la rendent souvent imprévisible. Il peut arriver que ces instances, à certains moments, apparaissent purement formelles (manque d’investissement des résidents, ou des salariés, crises dans l’établissement, etc.). Il est alors nécessaire de resituer ces instances dans une stratégie à moyen terme, sans se décourager ou en tirer des conséquences définitives. » Également « la participation et l’expression relèvent d’une politique d’établissement, et ne peuvent être réduites à de simples outils formels, sous peine d’être désinvesties et de perdre rapidement tout intérêt. » En d’autres termes, la participation des jeunes doit être inscrite dans le projet associatif de structure (4) au moins à quatre niveaux : celui des valeurs et des principes (par exemple, prendre en compte, pas en charge), celui de la stratégie (promouvoir la participation des jeunes), celui du plan d’action (mettre en oeuvre un comité d’usagers), enfin bien sûr celui de l’évaluation (mesurer réalisation et résultats de cette instance).

Des modalités de fonctionnement…

Ces modalités requièrent de s’appuyer sur des pré-requis institutionnels dont on retiendra que, dans la mesure où la participation « nécessite la consultation et la production de documents écrits, la question de la compréhension de ces documents est centrale : il y a donc lieu d’en faciliter la compréhension par tous moyens appropriés, entre autres rendre accessible l’ensemble des documents par la reformulation et l’adaptation. » En mission locale, ne pourrait-on imaginer une version du rapport d’activité simplifiée, lisible et même attrayante pour les jeunes, répondant de la sorte au principe de transparence et les informant de ce qu’est cette structure, qui la finance, quelles sont ses offres de service, etc. ?

Des recommandations de l’ANESM auxquelles j’agrège les miennes, on peut retenir dans le cas d’un comité d’usagers…

– (cela semble évident mais n’est peut-être pas totalement inutile) communiquer largement la démarche ;

– formaliser un règlement intérieur de l’instance participative qui devra être amendé lors de la première rencontre puis régulièrement révisé ;

– sérier le champ d’exercice et de compétence du débat participatif sur le fonctionnement de la structure ;

– préparer et rendre public les ordres du jour ;

– faciliter l’expression en formant les usagers, par exemple à la prise de parole et à l’organisation des débats ;

– dédier un lieu d’expression spécifique ;

– tenir compte des jours et horaires de telle façon à encourager la présence effective du maximum ;

– planifier les rencontres sur une année avec une périodicité raisonnable, par exemple trimestrielle ;

– désigner une personne ressource, professionnelle de la structure pour un rôle de médiation ;

– proposer systématiquement qu’un usager assure l’animation mais confier à un professionnel la traçabilité de la rencontre ;

– utiliser des supports attractifs (vidéos…) ;

– inviter des jeunes passés par la mission locale et dont le parcours peut représenter un modèle ou une ouverture sur des possibles ;

– favoriser l’approfondissement de certains sujets sur la base de commissions thématiques ;

– créer un climat de convivialité (boissons, petits gâteaux…) ;

– assurer la publicité des comptes-rendus réalisés avec les usagers ;

– garantir le suivi des débats et des conclusions : « Tout en gardant présent à l’esprit que le CVS {ou comité d’usagers} a un rôle consultatif et non décisionnel, il est recommandé que tous {ses} avis soient repris de manière décisionnelle (positive ou négative) par la direction de la structure. Une formalisation de « plans d’action » semble pertinente lorsque les décisions portent sur des améliorations de la vie quotidienne ou de la prise en charge. » 

Encore un effort. Chiche ?

Le guide de l’ANESM énonce également quelques recommandations pour le fonctionnement de groupes-projets et sur les dispositifs de recueil d’opinion tels qu’un questionnaire de satisfaction. Toutefois, un peu sommaires, ces recommandations mériteraient un autre article… un de ces jours.

Quant au comité d’usagers, il ne reste plus qu’à y réfléchir et l’expérimenter : les missions locales « se doivent d’innover » est-il inscrit dans l’article 10 de la Charte de 1990. Chiche ?

 

(1) C’est, mot pour mot, le titre d’un de mes articles parus le 14 juillet 2005 dans la revue Lien social n° 761. De la lenteur du métabolisme social…

(2)http://www.anesm.sante.gouv.fr/pdf/expression_participation_usagers.pdf

(3) Le « consensus formalisé » (CF) est une « méthode dont les objectifs principaux sont de modéliser les avis des professionnels ou des experts sur un sujet donné (en fonction de leur expérience pratique) et d’aider à s’assurer de l’objectivité des recommandations professionnelles. » www.has-sante.fr/portail/upload/docs/application/pdf/base_methodo_CFE.pdf

(3) Dès lors que la participation des jeunes serait stimulée, favorisée, nul doute qu’il se trouverait des esprits chagrins pour reprendre l’argument du « diktat du projet » muté pour l’occasion en « diktat de la participation ». Avec, à la clé, le slogan « Je participe, tu participes… ils profitent. »

(4) Philippe Labbé, « Le projet associatif de structure de mission locale : ce qu’il est… », document de travail pour l’ANDML, décembre 2007.

Au moment où, le  11 juin 2008, le CNML lançait un processus de consultation nationale basé sur cinq questions (le public, l’offre de service, l’accès à l’offre d’emploi, le pilotage et le financement) et des auditions afin d’identifier les stratégies possibles de positionnement des missions locales au sein du service public de l’emploi réformé, s’opposait à la fusion des missions locales dans les maisons de l’emploi comme le recommande le rapport Anciaux et constatait que ses 32 propositions pour le logement des jeunes « restent d’actualité et demeurent des objectifs partagés, non réalisés à ce jour pour la plupart » (comme je l’avais écrit dans mon article des ASH du 5 mai 2008 « Contrat d’autonomie : l’illusionnisme social »),  de son côté l’ANDML remettait à la presse un communiqué-manifeste dont le texte est reproduit ci-dessous. On ne pourrait a priori que le lire et y souscrire… sinon que l’on ne doit pas s’en contenter : au titre d’une double éthique de responsabilité et de conviction, également d’un devoir d’alerte, on doit le diffuser à tous les acteurs des missions locales, élus, administrateurs des conseils d’administration, professionnels et bénévoles (parrains…) ainsi qu’aux acteurs des nombreux réseaux partenaires acteurs de l’insertion (organismes de formation, IAE, ANPE, AFPA…) et institutionnels (collectivités territoriales, services déconcentrés de l’État…). A lui seul, le réseau des missions locales recense 11 000 professionnels et 500 conseils d’administration et l’on ne peut dénombrer le nombre de ses partenaires. Ceux-ci sont tous confrontés aux mêmes logiques de marchandisation, que Michel Chauvières appelle « chalandisation » : « Il est essentiel de garder à l’esprit que toute intervention sociale ne devrait se fonder que sur une philosophie de l’homme et de l’humanisation. La mise en œuvre du principe de solidarité relève autant du « quantitatif », de la rigueur financière et de la qualité des « produits » que du « qualitatif », de l’engagement et des valeurs. C’est un domaine non pas à part mais spécifique, qui doit conserver sa logique propre. » (1) Il n’y a pas aujourd’hui un secteur professionnel de l’insertion qui ne soit menacé, mis à mal, maltraité par l’offensive idéologique dont le maître-mot est le marché. De la sorte, ce manifeste n’est pas à comprendre comme l’expression d’une défense corporatiste mais bien comme un appel à tous celles et à tous ceux qui, engagés auprès des jeunes, ne peuvent sauf à renier leur engagement laisser « la machine » diviser pour régner et parvenir à un point de non-retour, celui conté dans « une fable batracienne » (sur ce blog).

 

Jeunes : le pire est devant eux…

Un gouffre s’est creusé entre les déclarations de « priorité nationale », d’« impératif absolu » et la réalité des terrains : les jeunes sont maltraités et « La France prépare mal l’avenir de sa jeunesse » selon les propres termes de l’Académie des sciences morales et politiques.

Tous les élus et professionnels, acteurs des politiques publiques d’insertion en font quotidiennement l’amer constat : la situation des jeunes s’aggrave.

Qu’il s’agisse de l’accès au logement ou à l’emploi, le pire est devant eux et se présente sous forme de précarité généralisée qu’une « flexisécurité » – dont on voit essentiellement la première partie du terme – ne parvient pas à masquer.

Une frange de la jeunesse sombre de conduites à risque en disqualification. Une  large partie de la jeunesse fait le deuil de ses aspirations à l’âge des conquêtes, apprend le déclassement et le désenchantement à défaut d’un métier.

Depuis la naissance de l’insertion, dans les années 80, trois évolutions de taille confirment cette aggravation :

– l’insertion se dilate jusqu’à concerner la presque totalité de la jeunesse,

– l’insertion devient un processus interminable alors que les pouvoirs publics veulent des résultats immédiats,

– l’insertion ne débouche plus sur un état stabilisé alors que l’évaluation de l’insertion  s’en tient à l’accès à « l’emploi durable » de six  mois ou plus.

Des valeurs à préserver…

Les politiques de l’emploi  ne visent plus à tirer les leçons de ce qui a été entrepris, ni à sédimenter en expérience les expérimentations multiples.

Il s’agit désormais d’intégrer bénéficiaires et professionnels dans une politique de l’emploi où l’humain est au service de l’économie (non l’inverse), où l’intérêt général est celui qui sert les plus performants, où la mission de service public est soumise au critère de rentabilité à court terme.

De « responsabilisé » à « responsable », le jeune chômeur devient coupable de n’avoir point de travail :

– au contrat, outil de la mise en oeuvre du droit à l’accompagnement inscrit par la loi dans le code du travail, se substitue le marchandage exprimé par le slogan « gagnant-gagnant » ;

– au partage il faudrait préférer la performance ;

– au lieu de la solidarité, on met en œuvre la concurrence ;

– l’émancipation collective est tenue pour négligeable, seule compte la réussite individuelle.

L’individualisation de l’offre de services, qui se fonde sur l’adaptation des réponses au plus près des besoins de la personne, devient l’outil d’un contrôle permanent et soupçonneux, du profilage à la radiation.

L’approche globale des problématiques d’insertion de l’individu est abandonnée au bénéfice d’un seul objectif : la mise à l’emploi rapide, quel que soit celui-ci, pourvu qu’il contribue à « la stratégie nationale pour augmenter la compétitivité de l’économie française » selon les termes de la Feuille de route du Grenelle de l’insertion.

Des acteurs ignorés…

Les acteurs de l’insertion des jeunes et leurs partenaires, sont eux aussi maltraités. D’une main, on les flatte en signant chartes et protocoles confirmant leur philosophie. De l’autre, on les étrangle « à l’euro près », on les asphyxie de contrôles qui d’évaluations ne portent que le nom.

Un jour, on crédite les Missions Locales d’une mission de service public, le lendemain celle-ci est confiée aux Opérateurs privés de placement dans le cadre d’un appel d’offres de mise en concurrence.

Quand la banlieue s’enflamme, il se trouve sans difficulté des ministres pour saluer l’action remarquable du réseau des Missions Locales… sitôt oublié le calme revenu.

Défendre une conception de l’insertion…

Décidant à distance, le gouvernement organise méthodiquement le retrait de l’Etat tout en déconstruisant  un actif de vingt-cinq ans ainsi qu’un projet social et politique pour en faire un marché : trop sérieuse pour rester aux mains des professionnels des Missions Locales et de ses partenaires, l’insertion doit échouer dans l’escarcelle des Opérateurs privés de placement qui sauront la rentabiliser. Dès lors, une part de l’argent de l’Etat ne sert pas à l’insertion, mais au bénéfice des entreprises et de leurs actionnaires. 

C’est la conception même de l’insertion inscrite dans une mission de service public que nous entendons défendre.

Si celle-ci disparaît demain, l’égalité de traitement appartiendra à l’histoire ; le principe de rentabilité conduira à ne sélectionner que les plus « employables » ; l’insertion des jeunes, qui est nécessairement à la fois professionnelle et sociale, sera réduite à sa plus simple expression, le placement en emploi. Emploi d’abord négocié puis rapidement obligé.

Nous voulons construire ensemble une place pour tous les jeunes, leur garantir à tous une égalité des chances – et pas seulement aux plus « employables » – faire plus pour celles et ceux qui ont moins.

Il est impératif, éthiquement nécessaire et urgent de défendre …

– un principe inderrogeable, celui de la mission de service public ;

– des valeurs républicaines non-négociables : l’égalité de traitement et l’équité ;

– au regard d’une conviction ancrée : la responsabilité intergénérationnelle ;

– sur la base d’un refus catégorique de la marchandisation de l’insertion des jeunes.

 


(1) Extrait de « La chalandisation dénature le social et la solidarité », Michel Chauvières, 3 avril 2008 ( http://www.lapartderisque.fr/spip.php?article336 )

Commentaire de l’article de Xavier Zunigo, « L’apprentissage des possibles professionnels. Logiques et effets sociaux (des missions locales pour l’emploi des jeunes) », paru dans Sociétés contemporaines (2008/02, n° 70, pp. 115-131). (1)

Une sociologie critique… mais aussi du soupçon.

Après son mémoire d’EHESS, en 2000, dirigé par Robert Castel, Le travail d’insertion sociale et professionnelle en mission locale, Xavier Zunigo a soutenu sa thèse de doctorat de sociologie en juin 2007, La gestion publique du chômage des jeunes de milieux populaires. Éducation morale, conversion et renforcement des aspirations socioprofessionnelles (2). On connaît son directeur de thèse, Gérard Mauger, auteur en ce qui concerne les missions locales et l’insertion d’un article au vitriol, « Les politiques d’insertion. Une contribution paradoxale à la déstabilisation du marché du travail » (3), où était soutenue la thèse que les politiques d’insertion « à visée réparatrice {…} ont concouru à aggraver le mal qu’elles prétendaient combattre en contribuant à la déstabilisation du modèle salarial. » (4). Le doigt sur la gâchette bourdieusienne, Gérard Mauger dénonçait l’insertion, fruit d’une combinaison entre les jeunes et la pauvreté, « deux domaines de prédilection du catholicisme social », dont l’objectif est « d’ajuster les produits scolaires … aux transformations de la demande patronale ». Il faut savoir que le catholicisme social, plus largement l’humanisme, ne sont jamais bien loin dans le discours de cette école du qualificatif de « dégoulinant »… à l’exact opposé de ce qu’exigerait la pensée bourdieusienne pour laquelle la réalité est « un monde de luttes inexorables, inexpiables, permanentes, éternelles, sans aucun répit, sans issue. » (5). Chemin faisant, Gérard Mauger mettait en cause « la prolifération » des professionnels de l’insertion, « diplômés surnuméraires en quête de postes correspondant à la valeur antérieure de leurs titres, déclassés virtuels, soustraits au déclassement par la mise en place de ces dispositifs d’insertion qui, faute d’être toujours en mesure d’insérer leurs publics, permettent au moins d’insérer les inséreurs. » (6). Sympa la thèse selon laquelle l’insertion ne sert que les inséreurs… d’autant plus que, concernant ce déclassement des « diplômés surnuméraires », j’avais à l’époque téléphoné à Gérard Mauger – rencontré dans les années 80 via le Réseau Jeunesses et Sociétés – pour savoir d’où il tenait ses sources quant aux diplômes des professionnels de l’insertion… A défaut d’être scientifiquement étayée, sa réponse fût honnête :  c’était une hypothèse.

Ceci pour présenter le champ théorique bourdieusien de Xavier Zunigo, une sociologie critique friande des concepts de « violence symbolique », d’« encadrement », de « domination », etc. Pour tout dire, je m’attendais à une nième critique aussi savante que radicale des missions locales… mais tel ne fût pas le cas.

 Renforcement des déterminations… ou jeunes en mouvement ?

Pour Xaver Zunigo et contrairement à l’évaluation institutionnelle qui demeure arc-boutée sur l’accès à l’emploi durable ou à une formation, le passage des bénéficiaires par les missions locales « produit toujours des effets, indépendamment des résultats obtenus en termes d’accès à un emploi ou à une formation ». Il y aurait donc « autre chose » qu’une production répondant stricto sensu à la commande de l’État ou de la Région. Bien sûr, compte-tenu du champ théorique bourdieusien, on ne parle ni d’émancipation (collective), ni même d’autonomie (individuelle), mais d’un « renforcement du sens de l’orientation sociale des jeunes », Pierre Bourdieu étant appelé en étayage sur la signification de cette orientation : une « place déterminée dans l’espace social vers les positions sociales ajustées à leurs propriétés. » Entendons par là que le travail d’insertion consisterait à ce que le jeune intériorise et accepte son destin, c’est-à-dire celui d’un « habitus » populaire. Je pense, tout au contraire, que le travail d’insertion correspond, pour les jeunes dont la difficulté principale réside dans un passif accumulé (résignation, modèle familial, aliénation…), à botter les fesses de leur destin… comme l’exprime la devise d’une mission locale que j’aime bien, la plus australe du monde à Saint-Pierre de la Réunion : « Jeunes en mouvement ».

 Classer, déclasser, reclasser…

Le processus qui permet la réussite de ce principe de réalité, c’est-à-dire assumer son destin,  s’appuie sur l’entretien individuel où va s’établir un compromis. La première phase correspond à l’identification et au classement du jeune, « une forme de sociologie spontanée qui donne l’impression que les agents {le discours bourdieusien préfère la notion d’ « agent » – déterminé –  à celle d’ « acteur » – autonome} travaillent à l’intuition ». Ce qui est à la fois juste – il y a une subjectivité inhérente dans la connaissance de l’autre – et à relativiser en particulier avec les outils dont disposent le conseiller : Parcours 3 et, de façon générale, tout ce qui correspond à l’adaptation des techniques de profilage utilisées par l’ANPE et l’UNEDIC. Le premier entretien est aussi « une tentative de décodage du discours des jeunes » où sont recherchées les aspirations du jeune ou, plus exactement, quel est le niveau des aspirations : « absence d’aspirations, aspirations indéfinies ou multiples et le « projet professionnel » – l’aspiration idéale – {qui} permettent un premier positionnement dans la hiérarchie des orientations potentielles. » Le classement s’opère sur des critères objectifs tels que le niveau de diplôme, les différents problèmes de santé, de logement, etc. mais « dépend également d’appréciations plus subjectives, voire arbitraires, des propriétés des jeunes » : la « présentation de soi », l’hexis corporelle, la façon de parler… » Il débouche sur « une identité institutionnelle… une sorte d’essence provisoire qui, au cours des suivis individualisés », sera soit à infirmer pour les jeunes dits « en grande difficulté » {…}, soit à confirmer pour les jeunes dits « employables »… ». Il y aurait beaucoup à dire sur ce processus, justement décrit par Xavier Zunigo, mais argumenté de telle façon à ce que dans tous les cas la procédure soit critiquable. En effet, s’il s’agit des critères objectifs, le jugement est surdéterminé par une logique de « classement indexé sur des règles, des normes et des critères qui, régissant le fonctionnement du marché de l’emploi et celui de la formation, ont pour principal effet de distinguer les publics selon leur probabilité d’accès à l’emploi ou à une qualification » ; et, s’il s’agit de connaître qualitativement les aspirations, on est dans un registre « d’appréciations plus subjectives, voire arbitraires, des propriétés des jeunes. » Dans ce qui constitue un système de double contrainte et hormis ne rien faire avec le jeune, difficile d’échapper à la critique… sauf si l’on raisonne à partir de l’hypothèse – explicite ou implicite mais, me semble-t-il, partagée par la majorité des conseillers – que la relation avec le jeune combine nécessairement technicité et subjectivité, les deux n’étant pas opposables mais au contraire complémentaires en limitant leurs risques respectifs, l’instrumentalisation selon un strict registre institutionnel ou l’arbitraire psychoaffectif selon un strict registre relationnel.

 Des jeunes acteurs obligeant au compromis.

Toutefois « le rôle actif des jeunes dans les interactions confère cependant au classement un caractère approximatif et révisable », les jeunes élaborant des stratégies « pour renverser provisoirement la relation de domination institutionnelle ». Ce qui conduit à un « compromis » d’autant plus obligé que, à la différence de l’ANPE, les missions locales « ont cette particularité que leurs « clients » les fréquentent volontairement. » (7). Xavier Zunigo écrit donc « Il semble difficile, sous cet angle, de considérer les missions locales comme des dispositifs d’encadrement au sens strict du terme… » Ici, on n’est plus dans le registre de l’excommunication telle qu’elle a pu être formulée par Gérard Mauger, puisque « Le travail d’insertion ne prône pas la ratification du réel ou la résignation à l’existant, mais l’utilisation optimale des ressources institutionnelles et des possibilités des « jeunes ». Il permet ainsi à certains d’entre eux de bénéficier de leurs droits, de réaliser certaines de leurs aspirations, de sortir de formes de précarité sociale et professionnelle. Ces intentions sont soutenues par la volonté affirmée d’une majorité de conseillers d’aider leurs publics et de travailler dans leur intérêt, même si cela suppose parfois d’aller à l’encontre de leurs intérêts immédiats. »

Une analyse utile.

De la sorte, l’analyse de Xavier Zunigo brosse un tableau du travail d’insertion qui, complexe, oscille entre une démarche compréhensive, basée sur une réelle prise en compte des intentions et représentations des conseillers, ainsi que des marges de manœuvre des jeunes, mais également des contraintes qui pèsent sur les professionnels (dont « une temporalité institutionnelle construite par les contraintes du marché de la formation… la temporalité de la nécessité économique… ») et une commande publique pour laquelle les missions locales s’insèrent « dans un espace de gestion du chômage qui forme un maillage institutionnel où, si aucune institution n’encadre exclusivement les « jeunes », toutes mettent en œuvre rappel à l’ordre de la réalité, renforcement du « sens de l’orientation sociale » et mise en conformité de la main d’œuvre juvénile aux exigences des postes auxquels elle peut prétendre. » On peut toutefois regretter que, même s’il n’occupe pas la place qui devrait être la sienne compte-tenu de la primauté de l’entretien individuel et de l’interaction « jeune – conseiller », le volet collectif du travail en mission locale soit absent. Tout en étant radicale – étymologiquement « qui va à la racine » – cette analyse échappe aux deux écueils de la laudation béate et de la déconstruction implacable. Elle constitue donc un document de référence pour celles et ceux qui, au quotidien, travaillent avec les jeunes et qui, à défaut de synthèse introuvable de cette dialogique, peuvent en prendre conscience et naviguer en articulant (ou bricolant) les trois logiques à l’oeuvre: celle du et des jeunes, celle de la commande publique et celle de la mission locale.

Cette prise de conscience, objectif finalisé de la sociologie critique, est, elle, salubre et constructive. Comme quoi, il y a du bon dans Bourdieu.

 

(1) On peut se procurer cet article (contre 5 euros) sur le site http://www.cairn.info/revue-societes-contemporaines-2008-2-p-115.htm .

(2) Sous la direction de Gérard Mauger, École des Hautes Études en Sciences Sociales. Beau jury avec Stéphane Beaud, Robert Castel, Olivier Schwartz (oui, le fils de Bertrand)…

(3) Actes de la recherche en sciences sociales, mars 2001.

(4) Xavier Zunigo reprend mot pour mot ceci dans la conclusion de sa thèse : « Paradoxalement, les politiques d’insertion contribuent par ce biais à la déstabilisation du marché du travail. {…} elles {les institutions, les missions locales} légitiment et naturalisent les nouvelles conditions économiques d’utilisation de la main d’oeuvre juvénile faiblement qualifiée… » (pp. 353-354).

(5) Jeannine Verdès-Leroux, Le Savant et la politique. Essai sur le terrorisme sociologique de Pierre Bourdieu, 1998, Grasset & Fasquelle

(6) En référence à un article de Pierre Bourdieu, « Classement, déclassement, reclassement », paru en novembre 1978 dans Actes de la recherche en sciences sociales : « … les enfants de la bourgeoisie menacés de déclassement se dirigent en priorité vers les plus indéterminées des professions anciennes et vers les secteurs où s’élaborent les professions nouvelles {…} le lieu par excellence de cette forme de changement doit être cherché dans tout l’ensemble de professions ayant en commun d’assurer le rendement maximum à cet aspect du capital culturel {…} tous les métiers de conseil (psychologues, orienteurs…) les professions pédagogiques ou parapédagogiques (éducateurs, animateurs culturels, etc.). » (pp. 14-15).

(7) Ce qui n’est pas aussi tranché que cela : « La « libre adhésion », un des grands principes pédagogiques, n’est évidemment pas si libre que cela. Le jeune ne choisit pas, dans la plupart des cas, de venir à la mission locale. Il y est orienté par l’agent de l’ANPE, il s’y rend parce qu’il a été éjecté du système scolaire, etc. » Philippe Labbé, Les bricoleurs de l’indicible. Structurer, densifier l’intervention sociale, 2004, tome 2, Apogée, p. 300.

La suite, comme promis, de « Pourquoi y a-t-il tant de smicards en France ? », ébauche de déconstruction du slogan « Travailler plus pour gagner plus », avec les résultats et commentaires de l’enquête que la DARES et la DREES ont mené, en 2007, auprès de 3 280 bénéficiaires potentiels (actifs occupés ou non) de la prime pour l’emploi (PPE), soit des revenus inférieurs à 1,5 Smic en 2005. Cette enquête visant à apprécier quels étaient les freins à l’emploi et au maintien en emploi de ces personnes est publiée dans le n° 24.1 de juin 2008 de Premières synthèses Premières informations (http://www.travail-solidarite.gouv.fr/IMG/pdf/2008.06-24.1.pdf ). On y apprend pas mal de choses qui vont à l’encontre des idées reçues générées par cette stratégie de focale qui, regardant l’arbre d’un chômeur peu motivé, dissimule la forêt de celles et ceux qui voudraient travailler et sont prêts à beaucoup de sacrifices pour y parvenir. Ce qui est très loin du sentiment du slogan « Travailler plus pour gagner plus ». Au fait, quel est en bon français le nom de ce sentiment ? La cupidité. Tout simplement.

 98% des chômeurs veulent travailler… Le brancard plutôt que le bâton.

72% des personnes exerçaient un emploi en 2007, sept sur dix à temps complet et presque autant avec un contrat à durée indéterminée. Les personnes sans emploi se répartissaient en chômeurs (46%), personnes au foyer (26%) et inactifs (28%) dont la majorité pour des raisons de santé.

« Parmi les personnes sans emploi qui ne souhaitent pas travailler à l’avenir figurent principalement des personnes qui se déclarent inactives pour raison de santé… Les personnes qui se déclarent au chômage souhaitent en revanche dans leur presque totalité travailler. » Autre résultat de l’étude, radicalement à l’opposé du discours rabâché associant chômeur et mauvaise volonté, « Les personnes sans emploi qui se déclarent « chômeur » souhaitent en revanche quasiment toutes travailler à l’avenir ou ont déjà trouvé un travail qui commencera plus tard. Seules 2% des personnes se déclarant au chômage ne souhaitent pas travailler à l’avenir, essentiellement pour des raisons de santé. » Ce n’est donc pas des allocations dégressives ou des radiations qu’il faut mettre en place pour que les gens travaillent mais essentiellement une logistique de santé : brancards (pour les éclopés), assistance respiratoire (pour les insuffisances respiratoires), défibrillateurs (pour les maladies cardio-vasculaires)…

 Travailler plus et gagner moins…

On objectera qu’ « elles souhaitent travailler mais à des conditions déraisonnables ! » Et bien non, « Les personnes à la recherche d’un emploi… sont prêtes à faire d’importantes concessions pour accéder à l’emploi. » : déménager, prendre un emploi d’un niveau inférieur à leur qualification, accepter un CDD ou un temps partiel alors même qu’elles souhaiteraient un emploi à temps complet. Bien sûr, on observe des variations suivant les caractéristiques de ces personnes. Ainsi 53% des diplômés du supérieur accepteraient un déclassement… contre 97% des non-diplômés. Mais, s’agissant des « publics prioritaires » de la politique de l’emploi, ce sont bien ces derniers qui constituent le « cœur de cible ». Et bien ceux-là semblent avoir fait le deuil de leurs aspirations.

 Mobile pour être stable…

Les moins de 30 ans qui vivent isolés sont les plus prêts à déménager pour une proposition d’emploi ferme ou une perspective d’activité sûre. Ce que l’on peut en déduire (que ne fait pas la DARES), c’est que, contrairement à l’idée reçue et confortable d’un déficit de mobilité reportant l’échec sur les personnes, le problème est moins dans la mobilité « en soi » que dans la mobilité « pour quoi ». On accepte en effet d’être mobile… pour gagner en stabilité et  il n’y a pas à porter la mobilité au pinacle des vertus premières, la vertu résidant dans le couple « mobilité – stabilité » : « Bouger pour s’en sortir », selon le titre de l’ouvrage d’Éric Le Breton (2005, Armand Colin), certes… mais à condition de pouvoir s’installer. Là comme ailleurs, il faut se défier des évidences colportées en slogan car, avec un peu de recul, le discours sur la valeur quasi-anthropologique de la mobilité est sérieusement ébranlé : « Lorsqu’il fallait des ouvriers dans des régions où étaient implantées des industries, le discours dominant a promu les grandes immigrations. {…} Lorsqu’il fallait fixer la main d’œuvre pour garantir la production, stabilité et sécurité étaient au centre de la doctrine du compromis fordiste. {…} Lorsque le temps n’est plus à la stabilité, le courant de pensée « post-tayloriste » développe à l’envi les notions de flexibilité et d’initiative, ancienneté et stabilité devenant synonymes d’obsolescence. »

 Si les difficultés ne tiennent pas à la « mauvaise volonté » des personnes, quelles sont-elles ?

Tout d’abord dans… le manque d’offres d’emploi. Si spontanément cela peut sembler tautologique, il n’est pas inutile de rappeler que la première cause du chômage n’est pas à rechercher chez la psychologie des gens mais dans le fonctionnement du marché du travail. Ce déficit de propositions n’est pas qu’une donnée brute mais doit être corrélé avec les compétences exigibles pour satisfaire les offres disponibles. Ainsi  65% des personnes en recherche d’emploi expliquent leur insuccès par un manque de formation ou d’expérience. « Au total, 82% des personnes citent au moins une raison liée à l’insuffisance de l’offre d’emploi ou à l’inadéquation de leur qualification ou de leur expérience aux postes offerts comme l’une des difficultés à la recherche d’emploi. » La formation, initiale, professionnelle, tout au long de la vie, est très probablement l’antidote le plus efficace, nécessaire même s’il n’est pas suffisant, pour enrayer la spirale entropique vers l’exclusion dont le premier palier est la déqualification. En deuxième rang – 24% – ce sont les problèmes de santé qui sont perçus comme obstacles à la recherche d’emploi et en troisième rang – 21% – les discriminations à l’embauche. A ce sujet, on peut se reporter à l’opération de test menée au second semestre 2007 par la Halde et présentée le 10 juin 2008 (http://www.halde.fr/IMG/pdf/Rapport_general_2008.pdf) ou, pour faire plus court, à l’article « Difficile de mesurer les discriminations » du Monde en date du 12 juin 2008.

 La question financière…

L’étude de la DARES et de la DREES s’est intéressée plus particulièrement à ceux qui refusent une offre pour un motif économique : « Le manque d’argent pour chercher un emploi se révèle en revanche moins déterminant {que le manque de qualification, les problèmes de santé et les discriminations} ; seules 13% des personnes concernées évoquent ce motif comme l’une des difficultés à la recherche d’un emploi. » Ceci, alors même que 58% des personnes jugent importants ou assez importants, compte-tenu de leurs ressources, les coûts financiers liés à la recherche d’un emploi (transport, correspondance, appels téléphoniques, garde des enfants…). Enfin, ne retenant que les personnes ayant refusé une proposition d’emploi, on remarque que l’obstacle financier est le motif principal de refus, d’ailleurs plus avancé par les diplômés du supérieur (qui refusent deux fois plus que les non-diplômés), suivi de la mauvaise situation géographique et de la pénibilité. En d’autres termes, la question financière, tant d’un point de vue dépenses pour obtenir un travail que conditions salariales, n’est pas l’obstacle majeur pour les demandeurs d’emploi mais elle l’est pour ceux qui, parmi ces derniers, ont refusé une proposition.

 Le travail rapporte peu…

Quant aux personnes ayant un emploi, la rémunération jugée trop faible est le premier motif d’insatisfaction… « les actifs percevant les revenus les plus faibles exprimant plus souvent cette insatisfaction », comme on aurait pu l’imaginer. Osera-t-on encore le dire face à la déferlante de messages publicitaires où l’intérim est synonyme de liberté, promotion et épanouissement (2), « le travail temporaire constitue une source d’insatisfaction importante pour les personnes qui n’ont pas d’emploi permanent. » Si la rengaine avance que le travail c’est la santé, celle-ci n’est pas de façon patente économique puisque près de 40% des personnes qui ont repris un emploi considèrent que leur situation financière ne s’est pas améliorée. Ce taux – qui atteint 54% chez les plus de cinquante ans… cela ne va pas être simple pour le forcing de remise au travail des seniors… – est probablement en-deçà de la réalité. En effet, s’appuyant sur les données de l’enquête ANPE-DARES 1999, Nicolas Prokovas et Mathieu Béraud écrivaient en 2001 « La reprise d’emploi s’accompagne d’une diminution du salaire. Cela ne concerne pas seulement les chômeurs qui retrouvent un emploi à temps réduit : hormis les personnes qui passent d’un temps partiel à un plein temps, toutes les autres catégories voient leur salaire mensuel baisser. » (2). Parmi les coûts liés à l’exercice d’un emploi, les transports représentent la dépense jugée par le plus grand nombre comme assez ou très importante (3). Il n’est pas certain que, au regard du battement d’aile des derricks en Arabie Saoudite et l’ouragan déclenché à la pompe de la station-service du coin, cette appréciation évolue favorablement.

 Travailler plus pour survivre.

Les actifs occupés à petits revenus ne sont pas pour autant découragés, principalement les jeunes, et aimeraient travailler davantage.  Et pour cause puisqu’il s’agit principalement des personnes exerçant un emploi à temps partiel : « 54% des personnes travaillant moins d’un mi-temps veulent effectuer un nombre d’heures plus important », le motif n’étant  pas à aller chercher bien loin, juste deux paragraphes précédents : 92% de ces personnes perçoivent un revenu mensuel net inférieur à 1 000 euros et 40% un revenu inférieur à 500 euros. A ce tarif, on comprend leurs aspirations à plus d’heures mais ce « gagner plus » n’est que la tentative forcée, désespérée, de survivre.

N’exagérons rien, ne soyons ni pessimistes, ni déclinologues. Il leur reste d’autres voies à explorer : les jeux de grattage aux noms imbéciles, La roue de la fortune, Qui veut gagner des millions… Sait-on jamais, si cela réussissait, les anciens pauvres connaîtraient les affres des nouveaux riches: Le Monde du 6 juin indiquait que « 116 des 1000 contribuables ayant déclaré les revenus les plus élevés au titre de 2006 ont réduit leur impôt effectivement de près de 93% » (4) ; le même jour, dans le même quotidien, Philippe Manière, directeur de l’Institut Montaigne (un think tank libéral), concédait le qualificatif de « spectaculaires » aux revenus des patrons du CAC 40 – « environ 2,3 millions d’euros par an hors stock-options » – mais s’empressait d’ajouter « il ne faut cependant pas perdre de vue que l’intérêt du pays est que des hommes et des femmes de qualité dirigent ses grandes entreprises » et ne saisissent pas l’opportunité étrangère « d’autres carrières bien plus rémunératrices ».

De quoi se plaint-on? 

 

 (1) Philippe Labbé, Les bricoleurs de l’indicible. Structurer, densifier l’intervention sociale, 2004, Apogée, pp. 149-150.

(2) « Chômeur aujourd’hui, précaire demain ? Le cas des chômeurs qui retrouvent un emploi » (sous la direction de) M. Del sol, A. Eydoux, A. Gouzien, P. Merle, P. Turquet, Nouvelles dimensions de la précarité, 2001, Presses Universitaires de Rennes, p. 208.

(3) Les ETT, qui disposent d’un confortable budget de communication, mettent en avant dans leurs discours publicitaires deux figures de l’intérimaire : « les intérimaires aventureux, individus plutôt jeunes, qui aiment courir des risques, souhaitent faire diverses expériences avant de se stabiliser… » et « les professionnels de l’intérim, des individus très recherchés sur le marché du travail disposant de qualifications et de compétences spécifiques… » (Catherine Faure-Guichard, L’emploi intérimaire. Trajectoires et identités, 2000, Presses Universitaires de Rennes, pp. 111-112). Ces deux figures sont, bien sûr, très loin de recouvrir la majorité de celles et ceux qui, faute de mieux, s’adressent aux ETT : caissières, ouvriers non-qualifiés du bâtiment et de la restauration, employés des services aux entreprises (nettoyage, gardiennage…). Il y a, pour les structures d’insertion, beaucoup à apprendre des ETT notamment en termes de rapport à l’entreprise… pour autant la perspective d’un précariat généralisé, le plus souvent présenté sous le terme chatoyant d’adaptabilité ou de souplesse, ne peut être un point de convergence.

(3) Lire sur le blog de l’USGERES, que tient Michel Abhervé, « Si les salariés n’ont plus les moyens de se payer la mobilité, comment l’exiger des demandeurs d’emploi? » (http://www.usgeres.fr/).

(4) « L’explosion des niches fiscales : une atteinte à l’équité ».

 

 

Face au slogan (1) « Travailler plus pour gagner plus », il n’est pas inutile d’en revenir aux faits. Pour cela, deux lectures : un chapitre « Pourquoi y a-t-il tant de smicards en France ? » de l’ouvrage de Guillaume Duval, Sommes-nous des paresseux ? Et 30 autres questions sur la France et les Français (Le Seuil, 2008) ; le dernier Premières Synthèses Premières Informations de la DARES (n° 24.1, juin 2008). Un ami m’ayant glissé à l’oreille l’autre jour, lors de l’assemblée générale de l’ANDML, que j’écrivais trop long (2) et trop chaque jour, seulement Guillaume Duval aujourd’hui, la DARES demain ou après…

 France-Bulgarie= 0-0

Pourquoi y a-t-il tant de smicards en France ? A cette question Guillaume Duval, par ailleurs rédacteur en chef d’Alternatives économiques, répond en constatant que la France est de très loin le pays où la proportion des salariés payés au salaire minimum – 17% – est la plus élevée : au Royaume-Uni, par exemple, seuls 3% des salariés sont dans cette situation et un seul pays se rapproche un peu de la France sur ce plan, la Bulgarie… (le bon goût…).

Les raisons de cette proportion importante, un salarié sur six, doivent tout d’abord être recherchées  dans un système fiscal et social où, en pratique,  les salariés « riches » paient proportionnellement plus les prestations d’assurance maladie reçues que les salariés « pauvres ». Ce dont on pourrait se féliciter sauf que « … ce n’est pas au nom de la justice sociale qu’une telle politique a été menée. Il s’agissait de privilégier le développement des emplois à bas salaire pour lutter contre le chômage très important des personnes non qualifiées. »

 Réussir à créer beaucoup d’emplois mal rémunérés…

Cette politique s’est révélée très « efficace » puisque… l’économie française a créé des emplois mal payés en grand nombre ! En effet, selon l’Insee, la proportion des bas salaires dans les embauches à temps complet est passée de 41 % en 1992 à 50 % en 2001. Et, logiquement, la part des salariés qui touchent moins que 1,3 fois le Smic a bondi dans le même temps de 30 à 38 % de la population salariée. La proportion des Smicards proprement dits, qui tournait autour de 8 à 9% des salariés au début des années 1990, a désormais doublé. Cependant, au final, cette politique n’a pas atteint son objectif initial puisque le chômage des personnes peu qualifiées reste très élevé.

 Trappe à bas salaires, déclassement et relégation…

Elle a eu par contre de graves effets pervers dont la création d’une « trappe à bas salaires » : si un employeur augmente le salaire net d’un salarié proche du SMIC de 10 %, le coût total de son travail pour l’entreprise augmentera de 20 ou 25 %, car les charges sociales s’accroîtront très rapidement, beaucoup plus rapidement que le salaire lui-même. « Autrement dit, il y regardera à trois fois avant de s’engager dans cette voie. En abaissant le niveau des charges sociales à proximité du SMIC, on a donc aussi créé les conditions pour que les gens qui se trouvent dans cette zone de rémunération ne puissent plus en sortir… »

Cette politique fondée sur l’axiome « plus d’emplois mal payés = moins de chômeurs peu qualifiés » a été conduite par tous les gouvernements depuis 1990. L’équation paraissait simple. Sauf que, dans une situation de chômage de masse et de rapport déséquilibré entre l’offre et la demande au bénéfice des employeurs, les nouveaux emplois mal payés ont été occupés en priorité par des salariés dotés de diplômes : hyper-sélectivité,  déclassement des sur-diplômés… et la file d’attente de la relégation toujours reconstituée pour les moins qualifiés. D’autre part, singulièrement avec la tertiarisation et le contact direct avec les clients, les nouveaux emplois exigent une capacité relationnelle des salariés de plus en plus essentielle. « Ce n’est donc pas une question de prix : il n’existe tout simplement plus de place pour des personnes qui ne possèdent pas ces qualifications minimales. » C’est donc raté de ce côté.

 Une attractivité… temporaire.

Autre volet, macro-économique : cette politique de baisse des charges sociales à proximité du SMIC a rendu la France internationalement attractive en termes de coût du travail, particulièrement pour le travail industriel. En 2005, une heure de travail d’un ouvrier allemand coûtait 34 % plus cher que celle de son homologue français selon le Bureau of labor statistics américain, alors que cet écart n’était que de 26 % en 1985. « Le cas le moins connu est probablement celui des Britanniques : malgré toutes les années Thatcher, en 1984, l’heure de travail d’un ouvrier britannique coûtait 17 % de moins que celle d’un ouvrier français, mais en 2005 l’ouvrier anglais était devenu 4% plus cher. Dans le même temps, les salariés français restaient pourtant parmi les plus productifs du monde. » Friandes de bas coûts salariaux, les grandes entreprises étrangères et multinationales n’ont pas hésité à s’installer dans l’Hexagone (Toyota, Daewoo…) mais, sitôt trouvé moins cher, elles sont reparties vers l’Europe de l’Est ou en Asie. C’est donc raté de ce côté aussi.

 Évaluer les politiques publiques : exclusivement les piou-piou ?

Guillaume Duval conclut « Non seulement donc, la politique de baisse du coût du travail à proximité du SMIC a ouvert une trappe à bas salaires dans laquelle une part croissante de ceux qui ont un emploi sont durablement enfermés, mais en plus, sur le long terme, elle a fragilisé la position de la France dans la division internationale du travail en lui faisant occuper une position « bas de gamme », directement menacée par la montée en puissance des pays émergents. »

Si l’évaluation des grands stratèges, largement coachés par des bataillons d’experts, économistes et attaliens en tout genre, était aussi drastique et soupçonneuse que celle à laquelle sont soumis les piou-piou de l’intervention sociale, nul doute qu’on leur ferait une convention (uniquement) annuelle d’objectifs, non reconductible.

Cela me fait songer à une contribution que j’avais faite au Vè congrès de l’Association des Maires des Grandes Villes de France. On y entendait à tour de bras le qualificatif de « durable » (dont l’usage est inversement proportionnel à sa réalité). J’ai proposé que tous les contrats et mandats des personnalités (élus, hauts fonctionnaires) qui peuplaient la salle soient révisés et passés à six mois. Histoire de relativiser la notion de durabilité. Je n’ai, il faut l’avouer, obtenu qu’un maigre succès. On ne peut pas toujours réussir.

Alors, travailler plus ?

Associons en conclusion deux extraits d’ouvrages d’André Gorz… bien loin du slogan :

« L’image de l’entreprise devenue un lieu d’épanouissement personnel pour ses salariés est donc une création essentiellement idéologique. Elle fait écran à la perception des transformations réelles, à savoir : que l’entreprise remplace le travail par des machines, produit plus et mieux avec une fraction décroissante des effectifs employés précédemment et offre aux travailleurs d’élite qu’elle sélectionne des privilèges qui ont pour contrepartie le chômage, la précarité de l’emploi, la déqualification et l’insécurité du plus grand nombre. » (Métamorphoses du travail. Quête de sens,  1988, Galilée, p. 88).

« Je hais les mystificateurs qui, au nom de la définition philosophique ou anthropologique du travail, justifie la valeur d’un « travail » qui en est la misérable négation. » (Misères du présent, Richesse du possible, 1997, Galilée, p. 13).


(1) Le Dictionnaire Quillet de la langue française (édition 1956) donne comme définition à « slogan » : « Cri de ralliement d’un clan, en Écosse. Formule de publicité rédigée de façon à frapper l’esprit (par une allitération, une assonance, etc.) et à s’imposer à la mémoire. » (p. 1789).

(2) Toute proportion gardée, comme « trop de notes dans Mozart » ?

Bercy…

Hier, du côté de Bercy à Paris, Assemblée Générale de l’ANDML. Hormis quelques départs et corrélativement quelques entrées, pas de modification substantielle de la composition du conseil d’administration. N’ayant pas eu le temps de noter les noms des administrateurs par région (sinon – ethnocentrisme celte – la Bretagne : Joseph Legrand, directeur de Fougères, et Philippe Jourdan, directeur de Rennes), je les communiquerai dès que possible.

Un mouvement…

Débat en fin de journée. Bertrand Schwartz présent promeut la recherche-action avec le SYNAMI et demande qu’une mobilisation – « un mouvement » – puisse être lancé rapidement  s’appuyant sur un élu d’envergure, porte-parole pour ce qui devrait être une prise de position nationale politique sur l’insertion. On rejoint le « Nouveau contrat social avec la jeunesse », thématique de l’ANDML exposée dans la réédition l’année dernière du « Rapport Schwartz ». Michel Abhervé remplaçait Raymond Lepinay, retenu dans son département. L’UNML ne s’associera pas à la signature de la pétition L’insertion n’est pas une marchandise mais s’engage par contre avec les partenaires sociaux dans la publication d’un manifeste… sachant que celui-ci sera inévitablement – compte-tenu du large spectre politique des élus des missions locales siégeant à l’UNML – plus pondéré que l’exigerait une réponse à une offensive idéologique.

Communiqué? Manifeste? Pétition?

De son côté, l’ANDML devrait publier d’ici peu un communiqué, également plus ou moins « manifeste ». Il n’est toutefois pas envisagé – à ce jour – que celui-ci se présente sous la forme d’une pétition. Ce qui serait une erreur : une pétition permettrait une mobilisation de tous les acteurs des missions locales (11 000 salariés, 500 conseils d’administration) et de leurs partenaires (voir, sur ce blog, l’article concernant le déconventionnement des organismes de formation). Pourquoi s’en priver ? En fait on peut décrypter, me semble-t-il, une hésitation à combiner au principe de démocratie représentative, sur la base d’instances constituées comme l’ANDML, le principe de démocratie participative. Les deux, pourtant, peuvent s’associer harmonieusement et efficacement… et, bénéfice collatéral, permettent une cohérence : comment expliquer la vogue de la notion de « gouvernance », qui implique la prise en compte de toutes les parties prenantes (dont les piou-piou qui ont les manches retroussées sur le terrain), si l’on s’en tient aux circuits institutionnalisés ? (1) Ceci étant, le passage d’un communiqué-manifeste à un manifeste-pétition n’est peut-être pas enterré : l’heure n’est en effet pas à une seule information (descendante) mais à une large mobilisation et, dans ce cas, on ne voit pas très bien pourquoi se priver des forces vives du réseau et de ses partenaires… sauf  à mettre en place les conditions d’un impact pondéré. Mais, peut-être, n’ai-je pas tout compris…

La voie du consensus n’exclut pas le rapport de forces…

Hier soir, le sentiment général perceptible était celui que de nombreux évènements se produisaient que l’on pouvait traduire en termes de menaces pour le réseau des missions locales : Plan Espoir Banlieues, probabilité de forte instrumentalisation dès  le 1er janvier 2009 par l’opérateur unique France Emploi (« ANPEDIC » pour ANPE-UNEDIC, dans la bouche d’un orateur bas-normand de l’ANDML, la formule est heureuse), peu de considération – c’est un euphémisme – pour les missions locales dans le cadre du Grenelle de l’insertion…  Bertrand Schwartz lui-même posa publiquement la question « Comment convaincre ? » Ce à quoi j’ai répondu que ce n’était pas un problème de conviction : s’agit-il encore de convaincre dès lors que l’on est confronté à une offensive idéologique qui, en tout état de cause, s’asseoit sur les faits (plus d’un million de jeunes reçus, un actif de vingt-cinq années d’expérience dans l’insertion des jeunes…) ? S’il y a oeuvre de conviction à faire, celle-ci concerne en interne le réseau. Quant à ceux qui mettent en cause frontalement les missions locales(2)… il suffit de savoir que la société n’est pas une grande bergerie et que, en soi, le rapport de forces n’est pas quelque chose de mauvais. Il est même constitutif de l’identité : un jeune, dans son rapport à l’adulte, se construit par adhésion et par opposition. Le rapport de forces est d’ailleurs très souvent une première phase qui permet aux négociateurs de mieux progresser dans la recherche de solutions sinon totalement consensuelles du moins plus équilibrées.

Donc, à suivre…

 


(1) « Gouvernance », voilà un autre mot qui, outre qu’il semble n’engager à rien mais doit probablement générer un confort intellectuel, circule aisément dans le réseau… comme d’autres mots tels que « opérateur », « prestations », « offre de service », etc. Ces mots font partie de ce qu’Éric Hazan appelle la « LQR », c’est-à-dire Lingua Quintae Respublicae (langue de la Cinquième République), titre de son ouvrage paru en 2006 chez Raisons d’Agir. On peut s’interroger sur l’appropriation (trop) aisée de ces mots par le réseau… qui ne devrait pas s’étonner et geindre de ce qui mécaniquement en découle : passer d’une logique de métier à une logique de services (offres ou prestations), être un opérateur… autant d’expressions qui font le lit de l’instrumentalisation.

(2) Précisons que l’on peut être fier de ses réalisations sans pour autant s’autogratuler et s’autosatisfaire. Autrement dit, revendiquer la pertinence du concept d’approche globale, démontrer que le travail réalisé en mission locale répond à des besoins et génère de vraies valeurs ajoutées, bien supérieures à celles médiocrement mesurées par l’indicateur « accès à l’emploi durable »… tout cela ne s’oppose pas à l’effort permanent de professionnalisation. Il y a une obligation éthique et déontologique, dans le champ de l’insertion, à ne pas se satisfaire du minimum conventionnel. Mais reconnaître aussi la qualité de son travail c’est constituer et entretenir un capital symbolique, une estime de soi nécessaire. A contrario, croit-on que, si l’on nourrissait une mésestime de soi, si on intériorisait une disqualification, on serait en mesure de donner tout ce qu’il y a à donner dans le travail d’insertion et de socialisation ?

Cette contribution s’inscrit dans la catégorie « corpus » dont l’objet est progressivement d’aider à ce que les structures disposent de notions stables, robustes, transmissibles, constitutives d’une culture commune. Chaque notion explorée propose un état de la question, certes non-exhaustif, à partir duquel les missions locales qui le souhaitent pourront « piocher » ce qui les intéresse. Un « métier » – et pas seulement un « emploi » – nécessite que celles et ceux qui l’exercent disposent d’un corpus théorique commun. Il s’agit donc d’apporter une pierre à l’édifice de celui-ci, d’une culture vivante et étayée… Il s’agit aussi d’éviter le sens commun tout autant que les « notions-chapiteau » sous lesquelles on trouve tout de bric et de broc, garantie d’incommunicabilité entre professionnels, entre structures et de médiocre reconnaissance par nos interlocuteurs. Aux uns et aux autres de remodeler, compléter, approfondir, triturer… et transmettre leurs contributions qui seront consultables dans les « commentaires » (toujours possibles et encore plus souhaitées) des articles de ce blog.

 

Dans ce mot, accueillir, il y a bien sûr « cueillir » mais, plus sensitivement, une dimension d’attention, de délicatesse, de chaleur. En ces temps de rationalisation crispée et de méthodique mise en équation du social, voilà une humanité qui réchauffe. Réfléchissant sur l’accueil, les équipes de mission locale avancent généralement des expressions telles que « prise en compte », « confiance », « respect », « confort », « hospitalité »…

 Le regard fait l’objet…

Avant le « repérage » introduit par la CPO (même si la fonction d’observation était présente dès la Charte de 1990 : « A partir d’un diagnostic permanent de la situation des jeunes, d’une connaissance approfondie du tissu économique et social et des innovations qu’ils développent ensemble, les partenaires élaborent et mettent en œuvre progressivement une politique locale d’insertion professionnelle et sociale », article 10), accueillir était la première des quatre missions « pédagogiques » de toute mission locale (suivie d’« informer », « orienter », « accompagner »). C’est logiquement la première parce que, chronologiquement, avant d’entreprendre quoi que ce soit, il faut accueillir le jeune… et l’on sait bien que, selon que les conditions de l’accueil seront favorables ou défavorables, tout ce qui suivra s’engagera positivement ou négativement : « Le regard fait l’objet », avertit Bachelard, ce qui signifie que notre façon de regarder l’autre, en l’occurrence le jeune, le construit et détermine comment il sera parce que, le percevant, il se conformera à ce que signifie ce regard. Becker, dans Outsiders – un ouvrage que chaque intervenant social devrait lire – écrit justement : « Traiter une personne qui est déviante sous un rapport comme si elle l’était sous tous les rapports, c’est énoncer une prophétie qui contribue à sa propre réalisation. Ainsi se mettent en branle divers mécanismes qui concourent à modeler la personne sur l’image qu’en ont les autres. » (1). Cependant, avant même ce premier regard humain de l’interaction « jeune – chargé-e d’accueil », on pourrait remonter l’accueil jusqu’à l’accessibilité et la lisibilité de la mission locale car, bien sûr, encore faut-il connaître la mission locale, trouver le chemin qui y conduit, y percevoir du parvis suffisamment de lumière pour ne pas renoncer.

 Ouvrir la porte…

L’accueil ne se résume donc pas à un guichet, à des heures d’ouverture, à une permanence. L’accueil est une situation – moment où les spectateurs deviennent acteurs – qui détermine pour une large part les conditions ultérieures de l’offre. A ce titre, il est un des processus centraux d’une vraie « assurance de la qualité ». Il est une situation-clé, dans une double acceptation : stratégique et métaphorique de l’ouverture d’une porte. L’accueil recouvre la décentration (se mettre à la place du jeune), l’écoute, la compréhension, la formulation de bonnes questions et la reformulation des réponses apportées, la bonne orientation.

 Des référentiels…

– La Démarche qualité des missions locales d’Île-de-France recense huit « objectifs opérationnels » pour l’accueil :

« Proposer un premier accueil immédiat ;

Réaliser une première analyse de la demande et savoir identifier un besoin qui n’est pas explicitement exprimé ;

Apporter une réponse ou un début de réponse aux demandes ou aux besoins simples et/ou urgents ;

Orienter vers les services compétents pour les demandes complexes : en interne à la ML, en externe vers les partenaires compétents ;

Proposer au jeune une personne référente au sein de la structure ;

Toucher les jeunes qui ne sollicitent pas les services de la structure ;

Offrir un accueil de proximité ;

Proposer un accueil adapté pour le public handicapé. »

– Dans Insertion des jeunes, un défi à relever (janvier 2005), l’Association régionale des missions locales de Bretagne retient pour l’accueil quatre principes : « un espace convivial », « un accueil individualisé », « un accueil de proximité » et « une approche globale ».

– La Démarche d’évaluation des missions de service public des missions locales (CNML, 2004) ne distingue pas l’accueil de l’information et de l’orientation et définit cet « AIO » comme « Recevoir les jeunes de moins de 26 ans du territoire de compétence des missions locales, réaliser une analyse de leurs demandes et de leurs besoins. Leur proposer, sur cette base et selon l’opportunité : une réponse immédiate, le plus systématiquement possible ; une orientation vers un service interne de la structure, un entretien avec un conseiller ou vers un partenaire ; un accès facilité à l’information pertinente. »

 Bon accueil s’il demeure…

L’accueil n’est donc certainement pas une sorte de « sous-entretien » dans une hiérarchie où culminerait le « prestigieux » entretien en face-à-face avec le conseiller. Ce qui détermine la qualité de l’accueil, bien plus encore que toute procédure, c’est la relation humaine qui se noue et se joue au moment du premier échange. Bien évidemment, l’accueil détermine le retour ou non du jeune pour un rendez-vous avec le conseiller : combien de « pertes en ligne » et pour quelles raisons ? « A l’hôte que doit-on ? Bon accueil s’il demeure, congé s’il veut partir. » écrit Homère dans L’Odyssée. En d’autres termes, l’accueil est d’abord une question de posture, d’intériorisation – incorporation, pourrait-on dire – du respect de l’autre, le jeune, dont la réciprocité est attendue. En fait, avec l’accueil, est introduite la notion-clé de la relation, aussi de la pédagogie, l’altérité : reconnaître l’autre comme différent de soi et, malgré et avec ces différences, sujet de plein droit, autant que soi.

 Efficient, l’accueil permet également, lorsque la demande est limitée, de trouver une réponse simple et immédiate qui évite l’encombrement des premiers entretiens. Il y a donc une fonction pré-diagnostique dans l’accueil, fonction fine qui recouvre une première connaissance du jeune sans pour autant empiéter sur le premier entretien approfondi, ni s’apparenter à un enregistrement administratif, encore moins intrusif.

L’accueil contribue, on le sait, à une politique d’image de la structure et, à ce titre, on comprend que toutes les démarches de projet et de modernisation se soient immanquablement attelées à une définition de ce que devrait être un bon accueil. Ainsi le Comité interministériel de l’évaluation des politiques publiques écrivait-il en 1993 « Se sentir accueilli dans un service public, cela revient à se sentir en relation avec quelqu’un dont la fonction est de vous aider à régler une question en rapport avec ce service : la notion est principalement relationnelle et empreinte de subjectivité. {…} L’accueil est un maillon indispensable dans la mise en œuvre d’un droit, c’est le moment où une politique publique prend véritablement corps en appliquant sa règle à des situations individuelles. Ainsi la qualité de l’accueil va déterminer l’exercice de ce droit : la demande est bien ou mal comprise, correctement évaluée ou non, prise en charge rapidement ou non… » (2)

L’accueil, un permis de construire…

Accueillir, dans une mission locale, c’est rechercher que l’autre, encore inconnu, provenant de la sphère publique (dehors, la rue, la ville), pénètre dans la sphère sociale de la mission locale, en comprenne ses règles et ses usages, puisse s’y mouvoir. Accueillir, premier déplacement pour un permis de construire, c’est recueillir avec le jeune les principales informations qui motivent et expliquent son arrivée, sa demande explicite mais aussi implicite.  Comme l’exprime Bertrand Schwartz, il faut être capable de « dépassement », c’est-à-dire d’aller au-delà de ce qui est dit. Accueillir, c’est déjà apporter un éclairage pour que le chemin à emprunter soit le bon… chemin qui, d’ailleurs, ne passe pas nécessairement par la mission locale mais peut concerner une autre structure, un partenaire. L’accueil remplit une fonction d’introduction à une relation d’aide et une fonction d’orientation. L’accueil permet également, lors de situations limites, par exemple de révolte, la décontamination de celles-ci, voire la protection de la structure. On peut définir l’accueil comme « l’ouverture du lien social, ritualisé avec et par des automatismes sociaux et culturels. Il n’a de sens que par la finalité de la rencontre, mais il peut avoir une influence sur cette dernière par l’organisation sociale qu’il engendre, et la persistance des impressions qu’il laisse. » (3)

 Une posture, une démarche…

Les constats faits par les équipes de mission locale valident l’importance stratégique de l’accueil, confirment au titre de l’égalité d’accès et de traitement l’importance d’accueils décentralisés sur les antennes et permanences, appellent une harmonisation des pratiques (des accueils mais une seule image, que l’on souhaite positive, de la mission locale) et distinguent deux accueils : le premier, celui de l’inscription, et le second, qui peut être individuel (entretien) ou collectif (information). Dans les deux cas, il est question d’une posture favorable au jeune considéré non comme problème mais comme ressource, un état d’esprit où se conjuguent « respect » et « écoute ». Une démarche compréhensive…


(1) Howard S. Becker, Outsiders. Études de sociologie de la déviance, 1985, Métailié, p. 57.

(2) Les services publics et les populations défavorisées. Évaluation de la politique d’accueil, Commissariat général du Plan, 1993, La documentation Française, p. 111.

(3) Monique Formarier, « Approche du concept d’accueil, entre banalité et complexité », Recherche en soins infirmiers n°75, décembre 2003, p. 15.