Petit essai de survie à l’intention de celles et ceux qui veulent (encore) croire au social. 3/3

Publié: juin 28, 2008 dans Corpus, Insertion/missions locales

Troisième paysage. Quelles sont les conditions de survie ?

Michel Chauvières explique le phénomène qu’il nomme de « chalandisation du social » de plusieurs façons dont « des raisons internes, propres au secteur social : faible en termes de recherche et de lobbying, ce secteur n’a pas su se montrer très clairvoyant. Il ne s’est pas doté des moyens lui assurant une forte reconnaissance de son expertise et de sa représentation institutionnelle et professionnelle. De ce fait, il s’est laissé progressivement grignoter. »

Un corpus théorique mou, un lobbying modeste…

Ce constat doit être relativisé pour le travail social « traditionnel » qui, dans le domaine de la recherche, a largement produit à partir des IRTS et départements universitaires « Sciences de l’éducation » ou autres sciences humaines. L’intervention sociale, plus récente, ne jouit logiquement pas d’un tel actif même si certaines de ses composantes – développement local, politique de la ville… – ont été riches de réflexions et d’innovations. Son secteur de l’insertion par contre n’a guère été prolifique, concepts peu stabilisés, déontologie vague… avec trois phénomènes concomitants : une légitimité essentiellement fondée sur la pratique comme si « naturellement » cela suffisait à excuser ou compenser un corpus théorique lequel, de facto, se limite le plus souvent à une doctrine, « le » Rapport Schwartz… dont la lecture contemporaine est inversement proportionnelle à son incantation ; de multiples réflexions dispersées mais non mutualisées (logique d’expérimentations qui ne parviennent pas à se sédimenter en expérience) ; une parole de réseau éclaté entre plusieurs instances (CNML, UNML, ANDML) peu coordonnées, sinon parfois en opposition. Précisément… le lobbying ne vient guère compenser le (très) modeste effort théorique, jamais éloigné du risque de condamnation pour motif d’abstraction (alors que « les jeunes sont là, qu’il faut bien les recevoir »). Exception notable dont on a pu ces derniers temps apprécier les effets, les PLIE avec AVE (Alliance Villes Emploi). Les missions locales, aussi charmantes qu’innocentes, ont encore du chemin…

Si le travail théorique émulsionne avec peine et si le lobbying n’en est qu’au stade des apprentissages, force est cependant de constater que l’intervention sociale s’est professionnalisée principalement sur la base d’outils, de procédures, et qu’une large part de cette structuration a été déterminée non à partir de ses acteurs mais en réponse aux commandes publiques, singulièrement celles des programmes de l’État (CFI, PAQUE, TRACE, CIVIS…), un État qui « gouverne à distance » pour reprendre les termes de Renaud Epstein (1). Jusqu’à ce que, alors que les missions locales sont pour la plupart associatives, leur projet associatif soit concrètement surdéterminé par l’État… c’est exactement ce que l’on appelle un processus d’hétéronomie, l’inverse de l’autonomie. Il faut beaucoup de volontarisme, parfois de courage, pour rendre élastique un programme, c’est-à-dire parvenir à en faire un projet. Lot de consolation pour autant que le malheur des autres atténue le sien, le temps est aux logiques programmatiques, fondées sur des raisonnements causaux, mécanistes (pour ne pas dire simplistes), qui se diffusent largement et s’imposent dans tout le secteur de l’insertion : handicap, IAE, etc. Le pire pour les piou-piou, sur les terrains et dans leurs relations avec les institutionnels, n’est pas de trouver des interlocuteurs opposés à leurs principes : il est dans l’absence de réflexion ou, plus exactement, dans une réflexion circonscrite à une culture de la circulaire.

Il y a donc beaucoup à faire si, convaincus, nous comprenons que cela ne suffit pas et qu’il nous faut être convaincants… Balayant devant notre porte, nous pouvons ainsi commencer par deux grandes interrogations…

D’une association-support à une association-projet… 

L’association est en théorie et historiquement le modèle de l’organisation démocratique. Or, que constate-t-on ? Que la forme associative est essentiellement saisie pour la souplesse de son usage, résumée et réduite instrumentalement à un support juridique. Que la participation des usagers est réduite à la portion congrue – une urne « questionnaires satisfaction » -, que les associations sont rarement, trop rarement, des modèles de démocratie participative, que celles-ci sont parfois, tant pour des professionnels que pour des bénévoles, le terreau de nouveaux « socio-clercs » (2) qui conquièrent à peu de frais le capital symbolique qui leur manquaient pour disposer d’une estime de soi suffisante et métastaser leurs égos… Autrement formulé, nombre d’associations se sont elles-mêmes coupées de la logique interne qui les crédibilisait et d’une conception des rapports sociaux – en fait de valeurs – qui les distinguait et nécessitait que leurs valeurs ajoutées soient appréhendées différemment qu’à partir d’un raisonnement en bout de chaîne : si, d’une part et sur le principe, les conditions d’atteinte des objectifs (réalisations) devraient compter tout autant que l’atteinte de ceux-ci (résultats) mais, d’autre part et dans la réalité, que le modèle évaluatif est identique à celui de l’entreprise, c’est-à-dire strictement déterminé par la production (outputs), il ne faut pas s’étonner d’un hiatus majeur. On ne peut synchroniquement s’appuyer sur un discours et une idéologie de citoyenneté et de participation active de toutes et de tous, usagers, professionnels, élus et bénévoles, et s’organiser selon un modèle où l’expression démocratique n’est qu’une soupape de sécurité permettant un climat social suffisamment serein pour ne pas obérer la productivité. Les associations ont un besoin essentiel de revoir à la hausse leurs modalités internes de participation et de délibération démocratiques.

Une professionnalisation – boîte à outils…

On le sait, le secteur de l’insertion est peu avare de la notion de « professionnalisation ». Cependant celle-ci s’est rétrécie le plus souvent au professionnalisme, c’est-à-dire aux compétences (techniques, comportementales, cognitives), et « comme par hasard » est oubliée la professionnalité, c’est-à-dire le sens de l’action. Oubliée ou, plus exactement, reportée à un sempiternel « plus tard » sous la férule d’un impératif gestionnaire qui dispose de toutes les bonnes raisons, à commencer par celle de la survie de l’organisation : « Plus la politique devient technique, plus la compétence démocratique régresse. » (3) Or, s’il est habituel de dire qu’ « un bon ouvrier a de bons outils », il est certain que les bons outils ne font pas le bon ouvrier… Encore faut-il vouloir s’en servir, en avoir le désir. Le social court après le temps, on devrait dire « les temps » : celui des programmes, celui des entreprises qui rêvent de génération spontanée, celui des apprentissages variables selon les personnes en insertion. Et, à force de courir, il s’épuise. Il sacrifie l’essentiel à l’urgence, oubliant l’urgence de l’essentiel. On pourrait multiplier les exemples de ce présentéisme, d’un horizon limité à la « production » quotidienne d’accueils, d’entretiens, tous calibrés, tous normés et enregistrés dans des systèmes informatiques et dont le seul comptage tient lieu d’appréciation exclusive de la qualité du service relationnel rendu. Si la fréquence des entretiens dans un parcours d’insertion peut être un indicateur d’activité, elle n’est en rien un indicateur de résultat. On peut bien sûr poser l’hypothèse qu’une forte fréquence constitue une garantie d’attention portée à l’autre et d’anticipation sur des risques de dérapage. Cependant l’enregistrement d’une « actualité » telle qu’un entretien ne dit rien de la qualité des échanges et de son impact sur la socialisation, sur l’insertion. Répétons-le, la professionnalisation correspond à une triade articulant profession, c’est-à-dire des garanties apportées pour stabiliser les emplois, professionnalisme, c’est-à-dire des méthodes, et professionnalité, c’est-à-dire le sens de l’action. Ces trois branches ont chacune leur importance. Cependant, d’une part, elles ne sont fructueuses que dans leur interaction (ce qui signifie qu’elles doivent être activées synchroniquement) et, d’autre part, elles exigent, pour que le tout soit non seulement différent mais supérieur à la somme des parties, que la professionnalité soit considérée, non comme la coquetterie intellectuelle concédée à un essentiel qui serait le professionnalisme, mais comme un essentiel sans lequel le souffle serait absent, le feu s’éteindrait, profession et professionnalisme disparaîtraient.

Faire des associations des espaces de participation et permettre que leurs professionnels retrouvent et revivifient l’esprit des pionniers, c’est-à-dire une philosophie de l’engagement, constituent des pré-requis. 

 Mais le social a besoin de bien d’autres choses, maintes fois abordées ou développées entre autres dans ces contributions, dont sans doute prioritairement et sans qu’à ce stade j’aille plus avant que leur rappel…

 

– Etre organisé et s’organiser, à l’échelle de chaque structure, sur la base du projet qui est l’outil au service de l’idée. Combien de structures n’ont même pas de projet associatif ou n’ont en guise de projet qu’un rapport d’activité agrémenté d’une note d’orientation ? Le projet associatif de structure est ce qui permet de constituer à l’échelle de l’entité une réelle communauté professionnelle forte des parties qui la composent : les usagers, les professionnels, les bénévoles et les élus. (4)

– Savoir et dire d’où l’on parle… c’est-à-dire s’appuyer sur un corpus théorique solide, robuste, qui fuit et combat les notions vagues et chapiteaux. Croît-on convaincre par l’imprécision, estimant que conviction suffit pour convaincre ? A ce travail d’univocité s’ajoute ce qui devrait progressivement être incorporé non comme une culture du soupçon mais comme une posture systématiquement et salubrement critique vis-à-vis de la Linguae Quintae Respublicae (5), ce discours métastasé, proliférant, qui transforme l’or de l’engagement et du métier en plomb de l’exécution et du service, qui substitue au bon sens le sens commun, à la solidarité la charité, à la responsabilité la compassion, au mot « relation » celui de « prestation » ; qui fait sous couvert de pragmatisme le lit d’une idéologie non seulement étrangère mais hostile au social ; qui cependant sait que, le social étant consubstantiel à l’humain, il faut bon gré mal gré lui accorder une place d’expression ; celle-ci est cathartique, c’est-à-dire trouve dans des situations contingentées l’occasion de s’expulser… de telle façon à ce que tout le reste du temps soit occupé par une parole et une pensée disciplinées, un fatras bien-pensant, un épandage éthique en fait subordonné à la nécessité économique. Le CERC (Conseil de l’emploi, des revenus et de la cohésion sociale) vient de publier son 9ème rapport, Un devoir national. L’insertion des jeunes sans diplôme (6). Je ne l’ai pas encore lu mais, alors même que le président du CERC, Jacques Delors, est une personnalité digne de respect, je ne peux faire taire ce réflexe critique : depuis combien d’années entend-t-on en effet toutes les variations possibles de ce « devoir national » alors que la société préserve prioritairement ses inclus, utilise sa jeunesse en variable d’ajustement, accentue les inégalités, reformule en « classes chômeuses, classes trompeuses » les « classes laborieuses » qui jusqu’alors étaient « dangereuses » ?

– Savoir et dire d’où l’on vient, s’enraciner dans une culture commune, non pour la mausoléifier avec des ancêtres icônes, mais pour que les branches et nouvelles pousses qui s’élancent soient alimentées d’une sève au goût des valeurs d’engagement. Le social ne peut se satisfaire du minimum conventionnel et, si l’insertion ne parvient pas rapidement à mettre en œuvre une gestion humaine des ressources, il y a fort à parier que, faute de trouver leur compte avec une ordinaire gestion des ressources humaines, les plus engagés deviennent les plus désenchantés et, tant qu’à faire, rejoignent dans une seule perspective instrumentale les « OPP » (opérateurs privés de placement) qui ne manqueront pas de rechercher des savoir-faire sous l’effet des appels d’offres et des mises en concurrence.

– Produire, défendre et promouvoir son propre référentiel d’évaluation, lui-même cohérent avec le principe d’indissociabilité « sujet – acteur – citoyen » et non réduit à la seule dimension étroite et biaisée de l’homo oeconomicus. Ce référentiel d’évaluation doit s’étendre jusqu’à parvenir à être un référentiel – oui (7) – « qualité »… mais propre à l’insertion, co-construit par ses acteurs, hiérarchisant dans ce sens principes, processus puis procédures.

– Former en pénétrant les minces espaces entrouverts d’une convention pluriannuelle d’objectifs (CPO) dont  les axes d’ingénierie (observation, partenariat, développement local), s’ils ne sont rapidement investis, risquent d’être progressivement secondarisés, marginalisés, alors qu’ils constituent le différentiel qui correspond au concept d’approche globale. Combien de « plans régionaux de formation » incluent-ils aujourd’hui la déontologie, les enjeux et la construction d’un observatoire social et socio-économique territorial des jeunesses, d’une organisation apprenante garantissant à l’échelle de chaque professionnel polyvalence et expertise spécifiée, de la réalisation d’un diagnostic, également social et socio-économique, des jeunesses et des ressources du territoire ?

– Enfin et toujours au regard de ce principe d’indissociabilité, établir des ponts avec le monde économique qui inclut les entreprises sans toutefois se limiter au secteur marchand puisqu’il existe non pas une mais des économies : marchande, publique, associative. La porosité avec le monde économique marchand doit s’accompagner d’une pédagogie des entreprises conçue dans la logique de ces dernières – on peut même dire « dans leur intérêt » – : s’il faut former les usagers, la déqualification étant très souvent la première marche conduisant à l’exclusion, il faut aussi civiliser les entreprises.

 

PS. Une bonne nouvelle… un Juste.

Rien à voir avec ce qui précède… encore que. Le Monde du 24 juin a consacré une page entière à Jean-Marie Delarue, « Le juste des prisons ». Jean-Marie Delarue, ex délégué interministériel à la ville, auteur du rapport sur la crise des banlieues La Relégation (1991), vient d’être nommé contrôleur des lieux privatifs de liberté (entendez les prisons, les locaux de garde à vue, les dépôts). C’est un homme indépendant, capable de révolte parce que humain. « Il est devenu serviteur de l’État mais cela ne veut pas dire rentrer dans le rang. « Les débats des années soixante nous ont aidé à sortir de nous-mêmes. Cela s’applique aux fonctionnaires. Qu’est-ce qui vous fait sortir de vous-même, de votre carrière, de la discipline de parti? » Sans doute adopterait-il cette maxime que j’ai fait mienne, « Vivre en intelligence avec le système mais en révolte contre ses conséquences. » L’article du Monde rapporte que Bertrand Schwartz « lui a conseillé, quand il est devenu délégué à la ville, d’aller sur le terrain une fois par semaine. « J’ai entendu des gens me raconter leur existence. c’était des vies silencieuses, de repli sur soi, loin des images de violence. » L’humanité ne s’oppose ni à la responsabilité, ni à la radicalité. Elle rend l’une et l’autre plus… humaines.

 

 (1) Renaud Epstein, « Gouverner à distance. Quand l’État se retire des territoires », 2005, Esprit n° 11.

(2) Anne-Marie Beyssaguet, Michel Chauvière, Annick Ohayon, Les socio-clercs, bienfaisance ou travail social, 1976, Maspero.

(3) Edgar Morin, La tête bien faite, 1999, Seuil, p. 20

(4) Philippe Labbé, Qu’est-ce que le projet associatif de structure ? note technique pour l’ANDML, décembre 2007

(5) Éric Hazan, LQR. La propagande du quotidien, 2006, Raisons d’agir.

(6) http://www.cerc.gouv.fr/rapports/rapport9/rapport9cerc.pdf

(7) « … la qualité est et n’est qu’une méthode. A ce titre, le plus important est ailleurs, dans les finalités, les pouvoirs et les stratégies d’acteurs… {…} Le problème est donc moins dans la qualité que dans la politique de la qualité. Il s’agit, en conséquence, de la penser intelligemment. » Philippe Labbé, Les bricoleurs de l’indicible. Structurer, densifier l’intervention sociale, 2004, Apogée, tome 2.

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commentaires
  1. Jean Philippe REVEL (CGT ML/PAIO) dit :

    Le sens de notre action …professionnalité donc.
    La méthode, professionnalisme, d’accord.
    Et puis les professionnels, versant insertion sociale, ou versant insertion professionnelle.
    Questions : Dans une Mission Locale,
    Qui recrute ?
    Qui donne le sens ?
    Qui définit le Projet ?
    Qui construit le chemin, et cherche la Voie ?

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