Petit essai de survie à l’intention de celles et ceux qui veulent (encore) croire au social. 2/3

Publié: juin 25, 2008 dans Corpus, Insertion/missions locales

Deuxième paysage. Quelle est l’offensive idéologique contre le social ?

L’efficacité de l’offensive idéologique est incontestable. Elle repose sur trois procédés : l’inversion de la preuve, la double contrainte et la culpabilisation.

L’inversion de la preuve.

Sur le net, on peut lire une contribution de Michel Chauvières à partir de son dernier livre, Trop de gestion tue le social : essai sur une discrète chalandisation (2007, La Découverte), à laquelle succèdent deux commentaires dont celui-ci : « Point de vue intellectuellement intéressant mais hélas pas réaliste. Il convient de « chercher » encore… la vérité. Elle n’est probablement pas dans l’utopie qui caractérise ce discours qui ne propose au demeurant pas grand chose de concret mis à part la critique d’une certaine idéologie au nom d’une autre idéologie qui, elle, a bien déjà bien fait ses preuves. » L’efficacité de l’offensive est remarquable parce qu’elle est parvenue à ne plus présenter les termes d’un débat où chaque partie avancerait ses arguments à partir de ses convictions et de son système de pensée acceptées par l’autre partie (principe d’altérité) : le social répond désormais à partir du discours de l’offensive idéologique et, d’une part, devient victime d’un processus d’hétéronomie (une logique imposée de l’extérieur, à l’inverse de l’autonomie), d’autre part dispose d’un vocabulaire de toute évidence moins maîtrisé que son interlocuteur. Le social ne joue donc pas sur son terrain. Non qu’il s’agisse dans un débat de ne pas comprendre la logique interne de l’interlocuteur mais, de là à en faire sa base argumentaire, cela me fait songer au crocodile qui s’extasie devant la vitrine d’un maroquinier et qui pénètre dans la boutique pour demander un sac à main. Exemple vécu il y a quelques mois dans une Chambre régionale d’économie sociale, déjà rapporté mais diablement illustratif. J’y interviens sur le thème de l’évaluation de l’utilité sociale. Une femme, directrice d’un service de soins palliatifs, me demande des arguments pour convaincre ses financeurs de lui accorder un peu plus de subventions : comment démonter l’utilité sociale de son service ? Tout en lui répondant, avec beaucoup de rationalité (quelles sont les « valeurs ajoutées directes » ? quel « halo sociétal » pour reprendre les termes de Lipietz ?), une petite voix dans ma tête me dit « Mais dans quel monde vivons-nous pour que l’on soit contraint de démonter qu’aider des gens à mourir sans trop souffrir est socialement utile ? »

 La double contrainte.

« Comme l’ont montré les débats de la campagne présidentielle de 2007, ce « modèle social » français a besoin de se renouveler. La rupture, à laquelle les Français ont adhéré, répond à des préoccupations multiples : un chômage qui, bien qu’en baisse, reste encore trop élevé ; un ascenseur social bloqué ; une pauvreté et des inégalités qui ne diminuent plus ; la ghettoïsation des quartiers difficiles ; une école qui ne parvient pas à lutter contre l’échec scolaire ; la crise du logement ; la stagnation salariale et la baisse du pouvoir d’achat, etc. {…} Il y a aujourd’hui urgence à agir, à réformer pour plus de justice sociale, à imaginer des solutions innovantes pour faire mentir celles et ceux qui prétendent que l’on a tout essayé, à refuser l’idéologie pour lui préférer l’efficacité, à penser à l’avenir pour savoir quelles décisions prendre à présent. En somme, à réinventer notre manière de faire du social. » (1) Qui dit cela ? L’UMP en convention. Que peut-on en déduire ? Que, s’il est difficile de cacher que le social va mal, la stratégie à l’œuvre prend appui sur ce constat pour engager des réformes qui vont s’exprimer dans un système d’injonctions paradoxales – le double mind – (2). J’en ai énoncé quelques unes il y a un an dans Le Monde(3). Sans les reprendre in extenso, en voici quelques-unes dont le discours dominant n’est pas avare : « Oui à l’approche globale mais limitez-vous au placement dans l’emploi », « Travaillez en partenariat mais soyez concurrents », « Ayez des projets mais appliquez des programmes »… Tout cela dans une logorrhée peu soucieuse de cohérence interne comme l’illustre, depuis que le précariat s’est généralisé, l’usage immodéré du qualificatif de « durable ». Répétez, il en restera toujours quelque chose… Tout cela également le pied sur un accélérateur, l’urgence sociale… depuis vingt-cinq ans, de « L’insertion, un impératif national » à « Réduire la fracture sociale » et à « La maison brûle ! ». Sur le thème des doux rêveurs qui tergiversent alors qu’il faudrait agir, cette urgence permanente est une rhétorique de la tension dont l’effet recherché – et atteint – est de marginaliser un autre mode de pensée qui appellerait une réflexion. 

 La culpabilisation.

Toujours à partir de cette communication de Michel Chauvières, le commentaire d’un second lecteur : « Les dépenses sociales sont avant tout des investissements et non du simple fonctionnement » : On peut le voir comme ça, OK, mais il faut nuancer et ne pas généraliser : un investissement ne peut se concevoir que dans le cadre d’un progrès à venir, s’il est stérile pour l’Humain (existant ou à venir), ce n’est pas un investissement, c’est une perte sèche pour l’individu et pour le collectif ! Et pour qu’il y ait investissement, il faut des investisseurs : on ne peut pas éternellement faire « investir » les générations futures (c’est à dire en créant des dettes aujourd’hui) pour une protection stérile des générations actuelles : J’appelle ça de l’irresponsabilité, et de l’inconséquence … » Le processus de culpabilisation, dont l’expression la plus commune est celle qui concerne le chômeur dans un premier temps à responsabiliser, puis devenant responsable pour parvenir à être coupable, n’épargne pas les travailleurs sociaux. Il trouve ses arguments principaux dans ce qui est présenté comme l’évaluation du social mais qui, on l’a vu, n’est que l’évaluation de l’économique dans un social d’enrobage. Comme cette évaluation – et pour cause – est incomplète, les résultats sont insatisfaisants : 50% de mises à l’emploi, ce sont mécaniquement 50% de non-mises à l’emploi. Un train qui arrive à l’heure n’étant pas une information, on regarde donc celui qui arrive en retard, avec ses wagons de non-mises à l’emploi. D’autre part, l’évaluation met en avant sous couvert d’efficacité (qui serait contre être efficace ?) le principe d’une « obligation de résultat » qui, avec un peu de jugeotte, est absurde puisqu’on exige des intervenants sociaux des résultats surdéterminés par des facteurs exogènes, sur lesquels ils n’ont pas de prise sinon à la marge : l’exclusion de l’emploi est d’abord, en amont, la résultante d’un (dys)fonctionnement du marché du travail (déséquilibre entre l’offre et la demande, hyper-sélectivité, discriminations…) sur lequel les intervenants sociaux ne peuvent intervenir qu’à la marge, voire en modifiant la place dans la file d’attente… ce qui, en passant, leur vaut une autre volée de critiques : ils déstabilisent le marché du travail, ils encouragent les effets d’aubaine, etc. Ajoutons à ce chapitre de culpabilisation le renfort d’autres critiques « savantes » selon lesquelles, faute de résultats probants en termes d’insertion professionnelle, les intervenants sociaux, tels la vérole sur le bas-clergé, se rabattent sur le social et génèrent une « handicapologie », c’est-à-dire inventent des problèmes sociaux à leurs usagers histoire d’excuser leurs piètres performances, de justifier leur  gagne-pain et d’avoir une clientèle captive puisqu’on n’en a jamais fini avec le social. Autant la culture du résultat est-elle nécessaire, déontologiquement exigible, autant l’obligation de résultat est-elle absurde. Et si notre Président déclarant « Les caisses sont vides, que voulez-vous que je fasse?  » était aussi soumis à l’obligation de résultat, que se passerait-il pour lui ? 

A suivre…

 

 

 

(1) Convention sociale de l’UMP, 12 juin 2008, « Innover pour la justice sociale ».

(2) Le double mind, théorie de la double contrainte, est à l’actif de Grégory Bateson, un des piliers de l’école de Palo Alto, surtout connu pour ses travaux sur la communication paradoxale.

(3) Philippe Labbé, « Les sept fantasmes des politiques de l’emploi », Le Monde, 10 mai 2006.

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