Petit essai de survie à l’intention de celles et ceux qui veulent (encore) croire au social. 1/3

Publié: juin 23, 2008 dans 1, Corpus, Insertion/missions locales

Le social est à la peine, c’est un fait. Entre deux représentations, l’une dépensière, l’autre irréaliste, le social est ébranlé par une offensive idéologique dont l’efficacité est incontestable puisque, non seulement elle s’appuie sur un système de pensée cohérent (quoique partial) et construit (quoique déconstructible aisément), mais elle parvient à ce que les « acteurs du social » intériorisent un schéma de pensée qui, tout en leur étant externe, devient celui à partir duquel ils apprécient – « évaluent » dit-on – leur action. Cette intériorisation s’exprime dans le peu de résistance démontré par le secteur via son acceptation – pour ne pas dire une reddition – à passer sans regimber d’une logique de métier à une logique de services : opérateur, prestations de services… Leur action, historiquement fondée sur la notion d’engagement, devrait à présent trouver sa légitimité dans les « nouvelles valeurs émergentes » (sic – 1-) de la mission de service public que seraient l’efficacité et la performance.

J’emprunterai un chemin qui fera découvrir successivement trois paysages.

– Premier paysage, qu’est-ce que le social au juste et que poursuit le travail social ?

– Deuxième halte, quelle est l’offensive idéologique contre le social et sur quoi repose son intelligence ?

– Troisième paysage, quelles sont les conditions de survie pour celles et ceux qui veulent encore croire au social ?

L’ensemble étant trop long, ces trois contributions seront à suivre quotidiennement. Elles s’inscrivent dans la catégorie « corpus » visant à stabiliser – autant que faire se peut – le champ théorique de l’insertion.

Premier paysage. Qu’est-ce que le social ?

 Il n’est pas inutile de s’intéresser à cette question tant le sens commun y répondrait spontanément par « est social ce qui n’est pas économique ». Autrement dit, le social serait défini par défaut. Les choses sont un peu plus complexes… et pourtant nécessairement à stabiliser car, si on ne définit pas précisément ce qu’est le social, on ne parviendra pas à en identifier les valeurs ajoutées et, de la sorte, tout le travail social serait évalué à l’aune de critères autres, c’est-à-dire strictement économiques. Problème de fond puisque le social en tant que tel serait donc nié, ou du moins considéré comme accessoire, et problème de méthode puisque le référentiel d’un champ spécifique serait mobilisé pour un autre champ tout aussi spécifique mais différent.

Deux temps pour ce voyage : sérier le social puis comprendre ce qu’il poursuit.

Les trois dimensions du social.

Pour sérier ce social hétérogène, mobilisons comme variable discriminante la distance de l’interaction entre la personne et son environnement. On part de la personne, chacune existant physiquement et mentalement, et l’on s’intéresse aux relations qu’elle entretient avec elle-même et avec son environnement. Nous inspirant des travaux d’Edward T. Hall qui ont donné naissance à la proxémie (2), agrégeons les deux premières dimensions, « intime » et « personnelle », et conservons les dimensions « sociale » et « publique ». A côté de ces trois sphères constituant le « social », une quatrième sphère est celle de l’économique. L’ensemble de ces quatre sphères, poreuses entre elles (3), représente le socioéconomique qui peut correspondre à l’approche globale dans la conception du père de l’insertion, Bertrand Schwartz. L’idée sous-tendant cette représentation, moins que l’indivisibilité, est celle d’une indissociabilité fondée sur un principe « dialogique » au sens d’Edgar Morin, c’est-à-dire ce qui « permet de maintenir la dualité au sein de l’unité. Il {Le principe dialogique} associe deux termes à la fois complémentaires et antagonistes. » (4)

Ce schéma représente les trois composantes du « social ».  

Items

Social

Proxémie

Intime & Personnelle

Sociale

Publique

Sphères des relations

Individuation

Sociabilité

Sociétal

Distance interactions

Micro

Méso

Macro

Domaines concernés

Santé, équilibre psychique, relations familiales

Voisinage, quartier, associations,amis, périprofessionnel…

Institutions, normes et règles

Personne

Sujet

Acteur

Citoyen

Paradigme

Autonomie (accomplissement, épanouissement, libre-arbitre…).

Altérité (lien, reconnaissance cohésion, participation, « vivre ensemble »…)

Citoyenneté (droits et devoirs, normes, règlements), « faire société », implication collective.

Méta-valeur

Liberté

Fraternité

Égalité

Catégorie dominante du social

Travail social

Socioculturel

Éducation populaire

Intervention du social (contre…)

Disqualification, conduites addictives, violences intra-familiales

Déliaison, isolement

Repli, sectarisme, marginalisation

Valeurs ajoutées attendues de l’intervention sociale

Capital symbolique : estime de soi et confiance, mobilité psychologique…

Capital social : multiplication des « liens faibles », appartenance / reconnaissance

Capital culturel : émancipation, promotion sociale, participation au débat démocratique, civisme…

 Que poursuit le travail social ?

 Si l’on ajoute au tableau ci-dessus l’économique, le travail social vise à doter les personnes des capitaux nécessaires pour évoluer dans la société, en être « producteur et reproducteur ». Simplifiant – nous en avons conscience – on peut dire que cinq capitaux sont nécessaires.

– Capital culturel : savoir, comprendre…

– Capital social : disposer de relations, ne pas être isolé…

– Capital symbolique : avoir une estime de soi…

– Capital économique : être indépendant financièrement…

– Capital de mobilité : pouvoir bouger…

Enrayer le processus qui peut conduire à l’exclusion, voilà ce que poursuit le travail social dans sa perspective préventive et curative ; dans une autre perspective qui appartient plus au champ de l’éducation populaire et du socioculturel, le social vise l’accomplissement de la personne, sa socialisation et l’émancipation de l’acteur. Quoique les frontières soient poreuses, on peut représenter ainsi les objets dominants des grandes catégories polarisées du social.

Travail social

Intervention sociale

Animation socioculturelle

Éducation populaire

Soigner

Insérer

Relier

Émanciper

Sujet

Acteur

Citoyen

L’individu

Le groupe

La société

Logique de la relation

Logique de la relation et du projet

Logique de projet

Ainsi le travail social traditionnel se mobilise-t-il plus sur les personnes disqualifiées (« fragiles » ou « en rupture », pour reprendre les termes de Serge Paugam) ; l’intervention sociale est centrée sur l’insertion et la prévention de l’exclusion, par exemple avec les conseillers en insertion ; l’animation socioculturelle privilégie le lien social, « l’inter » (-générationnalité…), le quartier et ses habitants ; enfin l’éducation populaire se fonde sur un projet de transformation sociale même si elle imbrique  – principe d’indissociabilité – l’émancipation collective et l’accomplissement du sujet.

Cinq problématiques couvrant le social peuvent être dégagées, cette typologie correspondant à des catégories empiriques, non à des strates statistiquement catégorisées, figées. Leur ordonnancement, d’une problématique de socialisation à une problématique de marginalisation, recouvre une progression dans l’importance et le traitement des difficultés sociales.

Problématique

Constat

Objet principal de l’intervention sociale

Travailleurs sociaux idéaux-typiques

Socialisation

La cohésion sociale n’est pas un donné naturel mais un construit mis à mal par l’individualisme.

Rendre les individus « acteurs » impliqués, éduqués et responsables. Promouvoir l’altérité. (capital social)

Animateur socioculturel, agent de développement, militant associatif

Déqualification

Écart entre les compétences effectives de la personne et les exigences du marché. Exclusion du marché du travail.

Formation, (re)mise à niveau, qualification, validation des acquis. (capital culturel)

Formateur, conseiller en insertion

Déliaison

Isolement de la personne non-incluse dans une communauté professionnelle.

Retisser des liens, offrir les opportunités de liens faibles. (capital social)

Travailleur social, conseiller en insertion,

psychologue

Disqualification

Dégradation de l’estime de soi

Redonner confiance. (capital symbolique)

Marginalisation

Installation dans des systèmes parallèles, de survie. Errance ou enkystement.

Parer à l’urgence. Réintroduire dans les circuits ordinaires des fonctionnements sociaux. (capital symbolique, capital de mobilité)

Travailleur social, bénévole ou professionnel caritatif, de SAMU social

Au bout du compte et si dans le travail social on s’intéresse plus particulièrement à cette – relative – nouvelle forme qu’est l’intervention sociale dite « d’insertion », ce qui est poursuivi est que chaque usager parvienne à une situation d’indépendance économique, par l’exercice d’un emploi ou, pour des personnes handicapées qui ne peuvent pas travailler, par le bénéfice de ses droits, et à une situation d’autonomie sociale. Ces deux volets lui permettent d’être, dans les meilleures conditions, un sujet indépendant un sujet qui s’assume et s’accomplit, un acteur inscrit dans les relations et un citoyen participant au débat public.

Constatons sur cette base (et pour la nième fois) que, pas plus que le bonheur d’une nation ne peut se mesurer à son PIB, évaluer le travail social d’insertion ne peut se limiter à l’indicateur de placement en emploi. Sauf à considérer que l’individu se résume, pauvre de lui, à l’homo oeconomicus… Cela, on le sait, ne serait pas pour déplaire à tous. Sauf à vouloir sciemment mettre en difficulté celles et ceux qui savent par la force des faits, têtus, que non seulement le maintien dans l’emploi mais la productivité sont tout autant déterminés par des compétences que par la jouissance d’un logement, la satisfaction d’une vie équilibrée, le réconfort des amis et du lien social…

Cela paraît terriblement ordinaire. Cela s’appelle ordinairement la vie. « Penser tous les désirs de l’homme comme autant d’intentionnalités dirigées vers un bien ou un service, matériel ou immatériel, marchand ou non marchand, qui pourrait les satisfaire constitue une impasse. Quel sera le produit qui satisfera notre besoin de participation démocratique, notre désir de sens, notre soif de relations amicales ou affectives, notre désir des autres, notre soif de les comprendre ? L’ensemble des besoins, désirs, pulsions des hommes ne peut trouver une réponse en termes exclusifs de produit ou d’avoir. Ces réponses sont également de l’ordre des relations, de la parole, de l’interaction – de l’échange autre que marchand. » (5)

A suivre…

 

 


(1) Le Livre blanc sur l’avenir de la fonction publique, avril 2008

(2) Edward T. Hall, La dimension cachée {1966} 1971, Seuil.

(3) « Si l’on distingue ainsi plusieurs sphères, raisonnant par commodité en termes de séparabilité, le plus important demeure toutefois invisible. En filigrane, il est en quelque sorte une deuxième peau qui recouvre ces dimensions, qui les infiltre, les imprègne et les unit (complexus : « ce qui relie »). Ce tissage est présent à l’échelle du sujet qui, à vrai dire, n’a que faire de la disjonction de l’économie, du social, de la sociabilité et de l’individuation. Ce sujet sait bien que tout est dans tout et que, si quelque chose est défaillant ici, ce que l’on appelle les interdépendances fera que cela dysfonctionnera là, puis partout par contamination. » Michel Abhervé, Philippe Labbé (dir), L’insertion professionnelle et sociale des jeunes ou l’intelligence pratique des missions locales, 2005, Apogée, p. 91.

(4) Edgar Morin, Introduction à la pensée complexe, 1990, ESF Éditeur, p. 99.

(5) Dominique Méda, Qu’est-ce que la richesse? 1999, Alto Aubier, pp. 102-103.

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commentaires
  1. Jean Philippe REVEL (CGT ML/PAIO) dit :

    Voilà qui est beaucoup plus digeste que le langage de B. Brunhes !

  2. Chris dit :

    Simplement heureux de constater que certains esprits s’inquiètent, s’indignent et s’alarment du rétrecissement de la pensée sociale hexagonale.
    Félicitations pour la pertinence, la documentation et la justesse de ton de vos exposés.
    CE

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