Dassault : fours de France… et Bruhnes au rapport.

Publié: juin 22, 2008 dans Au gré des lectures, Illusionnisme, Politiques d'emploi

Un faible pour Méda…

Je l’avoue, j’ai depuis longtemps un faible pour Dominique Méda. Depuis 1995, lorsque fût publié Le travail, une valeur en voie de disparition (Flammarion), succès de librairie auquel avait succédé de très nombreuses critiques. Jeremy Rifkin, l’année suivante, publiait La fin du travail (La Découverte, préfacé par Michel Rocard) et connaissait le même sort : large lectorat et volée de bois vert de la « cité savante ». Les thèmes du partage du travail, de travailler mieux, voire de la décroissance irritaient déjà nombre d’experts. En 1999, Dominique Méda publiait un autre ouvrage de grande qualité, Qu’est-ce que la richesse ? (Alto Aubier) : « Renoncer à civiliser l’entreprise, à mesurer sa contribution à l’accroissement de l’utilité sociale qu’elle procure, à replacer son action dans le cadre général de la société reviendrait à accepter la société comme un pur appendice du marché. {…} Mais c’est évidemment aux entreprises d’être subordonnées à la société, et non le contraire » (p. 117). Ce qui est présenté ici comme une évidence – que je partage – ne correspond tout aussi évidemment pas à l’idéologie dominante où l’entreprise apparaît comme l’alpha et l’oméga de la conduite et de la finalité humaines… Bref, partage de la posture et des analyses de Méda, qui plus est une personne de qualité humaine avec laquelle j’ai eu le plaisir de travailler, lorsqu’elle était responsable de l’animation de la recherche à la DARES, en réalisant pour et avec elle une étude sur les emplois jeunes et le développement durable. Dominique Méda, qui fût la plume d’un courant du PS, Utopia, est désormais au Centre d’Études de l’Emploi : avec de telles thèses en effet, on l’imagine mal au cœur du ministère du travail… la périphérie est juste acceptable. 

Dominique Méda vient de signer avec Pierre-Alain Muet, député PS, un article dans Le Monde du 18 juin : « Travailler tous, et mieux ». Avant d’en parler prochainement, commentaires sur ce qui n’est pas un dérapage et sur un non-événement.

 Le rapporteur du budget de l’Emploi : les chômeurs sont des fainéants et des profiteurs…

Le 19 juin, à l’ouverture d’une audition de plusieurs dirigeants du service public de l’emploi devant la commission des Finances du Sénat où il est rapporteur spécial du budget de l’Emploi, le sénateur UMP de l’Essonne, maire de Corbeil-Essonnes, Serge Dassault a estimé « anormal » que l’Etat aide les chômeurs, « des gens qui ne veulent pas travailler » et suggère de « réduire carrément les aides… »« Le problème n’est pas seulement de trouver de l’emploi mais aussi que l’assistance et les aides diverses aux chômeurs sont trop élevées, à mon avis, pour qu’ils aient une certaine envie de travailler », a déclaré le fils de Marcel… dont la fortune s’est en grande partie faite sur la vente d’armes (1) et dont on peut être certain qu’il n’a jamais de sa vie d’héritier connu le moindre souci financier. Patron du Figaro (on peut subséquemment en déconseiller la lecture), Serge Dassault est la 7ème fortune de France. Un dérapage ? Non puisqu’il persiste et signe le 20 juin au micro de RTL : « Comme ils {les chômeurs} ne veulent pas travailler parce qu’ils gagnent beaucoup d’argent et qu’en travaillant ils n’en gagneraient pas beaucoup plus, je trouve plus simple de réduire les allocations de chômage. » (2). On hésite : affligeant ou révoltant ? Tout compte fait, affligeant et révoltant. L’affliction est sans doute au rendez-vous. Pour la révolte, cela semble plus aléatoire. Il nous manque une Beate Klarsfeld qui, en 1968, avait giflé publiquement le chancelier ouest-allemand ex-nazi Kiesinger.

 Une Europe compétitive et solidaire. Un non-événement.

Xavier Bertrand, paraît-il « chouchou » du Président, a réuni jeudi 19 juin 2008 au ministère du Travail l’ensemble des partenaires sociaux français et européens pour la rénovation de l’agenda social européen, « qui devrait permettre à l’Europe de répondre à quatre défis : la mondialisation, le changement climatique, les évolutions démographiques et la diversité croissante des sociétés européennes. » (3). A cette occasion, Bernard Brunhes a remis un rapport, plutôt une note d’ailleurs, « Un agenda social pour une Europe compétitive et solidaire ». En quinze pages, on recense 52 fois le verbe « devoir ». Ainsi, première page, « Les citoyens d’Europe doivent avoir confiance… au lieu de se replier dans un climat de défiance et d’inquiétude. » Etc. En passant, notons le paradoxe et le discours implicite : pour le paradoxe, la confiance s’obtient-elle par l’injonction ? Pour le discours implicite, d’un côté (naturellement bons) ceux qui sont confiants, de l’autre (défaitistes, oiseaux de mauvaise augure et « déclinologues » de tout poil) ceux qui sont méfiants. Exit Descartes et son doute, base de la pensée scientifique, et place à la foi, aux certitudes, aux « vérités-foudre » ou « ciel » pour reprendre la terminologie de Michel Foucault : il suffit de disposer d’un prophète. Bruhnes fera-t-il l’affaire ? C’est à discuter, on a déjà Attali.

La note de Bruhnes est structurée en trois parties : « Pourquoi une ambition sociale ? », « Les axes d’un modèle social rénové », « Les moyens d’action ».

 Pourquoi une ambition sociale ?

L’introduction n’excelle guère par son originalité, combinant lieux communs, postulats tels que « la mondialisation a globalement un impact positif sur le développement et le dynamisme des économies européennes » (il suffit pour s’en convaincre de constater le « dynamisme » de la nôtre) et rabâchage des directives européennes telles que « augmenter le taux d’activité » (jeunes, seniors), concilier vie familiale et vie professionnelle, « définir des politiques d’accueil des travailleurs immigrés » (cf. la conférence de Brice Hortefeux, le 19 juin, ravi d’annoncer une hausse de 80 % des reconduites à la frontière d’étrangers en situation irrégulière pour les cinq premiers mois de 2008 (4), tout ceci se concluant par l’inévitable thématique du développement durable : « Dans les deux années qui viennent et avant que soit définie la stratégie qui, après 2010, prendra le relais de la stratégie de Lisbonne (toujours d’actualité ?), un important travail d’analyse et de concertation est à réaliser pour préciser les liens entre ces nouvelles conditions du développement économique durable et les conditions de vie, d’emploi, de revenu, de consommation, de solidarité. » Bien. Cela ne mange pas de pain et considérons à la décharge de Bernard Bruhnes que, « l’ambition sociale » n’étant pas spontanément associée à l’Europe, l’exercice n’était pas des plus aisés.

 Les axes d’un modèle social rénové…

Corps du texte, quatre « axes » nous sont proposés… enfin, plus exactement et compte-tenu de l’occurrence du « devoir », ne sont pas discutables. S’imposent ainsi le retour à l’emploi, la flexisécurité, la protection sociale et le développement du marché intérieur, la lutte contre les discriminations et la lutte contre la pauvreté.

La compil’…

Mise en bouche, la compil’ de la politique de l’emploi : le retour à l’emploi par tous les moyens, depuis « faire évoluer les systèmes de prestations en direction des personnes sans emploi de telle sorte qu’elles soient plus incitées qu’elles ne le sont aujourd’hui » (on frise Dassault), « rendre plus efficaces les services publics » (fusion ANPE-UNEDIC et mise en concurrence à l’horizon), « améliorer les conditions dans lesquelles les jeunes sortant de l’école et de l’université s’orientent vers les secteurs employeurs » (tiens, cela rappelle «  Le problème scolaire pèse aujourd’hui d’un poids que tout le monde s’accorde à reconnaître comme lourd : si ce poids n’est pas rapidement allégé, il serait même à redouter que nos propositions elles-mêmes en soient affaiblies. »… en 1981, introduction du « Rapport Schwartz »), « inciter les employeurs à continuer à employer les personnes qui ont un âge couramment considéré comme l’âge de la retraite » (qui, si cela fonctionne, deviendraient des « retraités actifs occupés », concept novateur hormis pour les jeunes retraités militaires qui occupent des postes réservés(5)} et, pour les personnes éloignées de l’emploi, « l’Union pourrait poser le principe d’une seconde chance… comme droit reconnu au niveau européen. » Rappelons à toutes fins utiles l’article 5 du Préambule de la Constitution du 27 octobre 1946, « Chacun a le devoir de travailler et le droit d’obtenir un emploi… », première « chance » à mettre en œuvre avant d’imaginer une « seconde chance ». Une bonne proposition cependant, concevoir des programmes de type Erasmus pour « les jeunes les moins outillés pour l’emploi ».

Flexisécurité…

Puisque, coûte que coûte, il faut « assurer la fluidité du marché du travail », Bruhnes reprend le thème de « lorsqu’il n’est pas possible de sécuriser l’emploi, il faut sécuriser le travailleur ». Rappelons que la flexisécurité, inspiratrice d’une pléthorique littérature, articule trois facteurs : la liberté d’embauche et de licenciement, une bonne protection sociale des chômeurs et une politique d’activation de ceux-ci, c’est-à-dire l’obligation sinon de travailler du moins de rechercher un emploi. Jusqu’à présent, le premier et le troisième facteurs sont incontestablement promus, contrairement à la protection sociale des chômeurs qui, hormis exceptions (expérimentation du contrat de transition professionnelle), n’est guère au rendez-vous… sauf à considérer qu’elle recouvre la dégressivité des allocations chômage, les radiations… Ajoutons enfin que le Danemark, inspirateur de la flexisécurité, a un système fiscal d’impôt sur le revenu qui représente 53,2% des recettes de l’État contre 17,3% en France, que son niveau de prélèvements obligatoires atteint 48,9% contre 44% en France, que 8,5% de son PNB est consacré aux dépenses publiques d’éducation contre 5,8% en France. Tout ceci (et bien d’autres choses) est écrit dans Faut-il brûler le modèle social français ? par Alain Lefebvre et… Dominique Méda (2006, Seuil). Pour résumer, transposer le modèle danois au-delà de son simple slogan impliquerait des mutations structurelles pour lesquelles les yeux bleus de Parisot vireraient à coup sûr au vert… D’autant plus que, les Danois travaillant 34,4 heures hebdomadaires soit deux heures de moins que les Français, il faudrait tant qu’à faire diminuer ici la durée de travail.

Il est urgent de réfléchir pour se mettre d’accord…

Les deux autres axes, « protection sociale et développement du marché intérieur » et « lutte contre les discriminations et contre la pauvreté » ont tous la particularité d’être à l’étude ou à étudier : « Ce thème pourrait faire l’objet d’un groupe de réflexion » (pour la contradiction entre des conventions collectives et la libre concurrence autorisant des travailleurs étrangers employés à exercer un emploi sur la base du droit du travail de leurs pays d’origine) ; « Il est important que, à l’occasion des réflexions et des décisions à prendre au niveau de l’Union sur les SSIG… » (à propos des services sociaux d’intérêt général) ; « Sur ce point de la transférabilité d’un État à un autre, il reste beaucoup à faire… Il est souhaitable que la commission s’emploie à faire avancer rapidement ces dossiers. » (concernant les systèmes de protection sociale) ; « La question spécifique des Roms qui se pose dans plusieurs États membres pourrait faire l’objet d’une analyse confiée par la commission à un groupe d’experts. » (au sujet des Roms) ; « La mise en place d’une politique concertée dans ce domaine appelle le développement de  cette approche. » (à propos des travailleurs immigrés) ; « Il conviendrait de rapprocher les expériences. » (au sujet des personnes dépendantes)… Abrégeons… et constatons que, si le thème du rapport était l’Europe sociale, ce qui constitue ce social n’est exprimé qu’en termes de recommandations, éventualités, souhaits… alors que le volet économique – « Une Europe compétitive » – est lui formulé en termes d’obligations. On commence à comprendre pourquoi les citoyens ne perçoivent de l’Europe que la technocratie et la facilitation d’une logique purement libérale.

 Les moyens d’action. La nov-langue.

Comment faire puisque, si l’Europe n’est pas avare de directives dans le domaine économique, celles-ci « se font rares dans le domaine social, du fait de l’opposition de certains États à toute avancée dans ce domaine. » ? D’abord le discours de la méthode avec une petite anthologie de la nov-langue bruxelloise : « la méthode ouverte de participation (MOC) a montré son efficacité et ses limites »… et « elle pourrait être améliorée par des techniques de benchmark plus systématiques » quoique certains plaident pour « la méthode du naming and shaming ». (sic). Soit, considérant que l’essentiel est dit puisqu’on est à la page 14 (sur 15), la note de Bruhnes vous tombe des mains, soit, buvant le calice jusqu’à la lie, on tape http://europa.eu/scadplus/glossary/index_fr.htm , glossaire européen… Dans les deux cas, on salue l’artiste qui parvient – sans rire – à écrire que « l’effort de communication est évidemment très important dans la mesure où il permettrait d’aider les gouvernements à convaincre les citoyens de conduire des politiques d’harmonisation européenne. » Outre la création d’un « secrétariat autonome des négociations sociales » et l’utilisation du « Fonds européen d’ajustement à la mondialisation … en clarifiant les critères de déclenchement, apparemment trop complexes, trop limitatifs ou trop bureaucratiques », ce « comment faire » se résume à « la mise au point de principes communs », à « de larges communications dans les États membres » et à « une déclaration commune ».

 Contre-exemple. Parler vrai.

La messe est dite. Vous avez évité une heure de lecture (moins le temps consacré à cet article) au terme de laquelle vous aviez la garantie de ne pas avoir progressé. Cependant, si vous pensez que communiquer est nécessaire mais appelle passion et authenticité, plutôt que poncifs et savoirs d’experts réservés aux seuls experts (qui se lamentent de ne pas être compris et souffrent d’être perçus comme des technocrates), vous pouvez consacrer six minutes pour voir et écouter Severrine Suzuki, 13 ans, à la tribune de l’ONU http://fr.youtube.com/watch?v=5JvVf1piHXg . Elle représente l’Organisation des enfants en défense de l’environnement. Elle parle vrai, juste. On est littéralement scotché. Ce qui est mieux que d’être atterré ou ennuyé.

Enfin, ce que j’en dis…

 


(1) Outre le Rafale et le Mirage 2000, on doit au père, Marcel Dassault, une importante contribution à l’éducation populiste (pas de faute de frappe) puisque, fan (réellement) de Chantal Goya, il créa le magazine Jours de France, fût producteur de La Boum 2, etc.

(4) A l’inverse, on peut se reporter à l’article du Monde  – 18 juin 2008 – de Michel Rocard et Jacques Delors, « L’Europe doit respecter la dignité des sans-papiers » : « … une politique européenne qui soit pragmatique… et, dans le même temps, respectueuse de la dignité et des libertés fondamentales de tous ceux qui tentent de vivre une vie meilleure en rejoignant l’Europe. »

(5) Tiens, voilà un sujet qui ne retient l’attention de personne… La Grande Muette.

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