Une critique équilibrée du travail d’insertion : l’apprentissage des possibles professionnels

Publié: juin 16, 2008 dans Au gré des lectures, Insertion/missions locales

Commentaire de l’article de Xavier Zunigo, « L’apprentissage des possibles professionnels. Logiques et effets sociaux (des missions locales pour l’emploi des jeunes) », paru dans Sociétés contemporaines (2008/02, n° 70, pp. 115-131). (1)

Une sociologie critique… mais aussi du soupçon.

Après son mémoire d’EHESS, en 2000, dirigé par Robert Castel, Le travail d’insertion sociale et professionnelle en mission locale, Xavier Zunigo a soutenu sa thèse de doctorat de sociologie en juin 2007, La gestion publique du chômage des jeunes de milieux populaires. Éducation morale, conversion et renforcement des aspirations socioprofessionnelles (2). On connaît son directeur de thèse, Gérard Mauger, auteur en ce qui concerne les missions locales et l’insertion d’un article au vitriol, « Les politiques d’insertion. Une contribution paradoxale à la déstabilisation du marché du travail » (3), où était soutenue la thèse que les politiques d’insertion « à visée réparatrice {…} ont concouru à aggraver le mal qu’elles prétendaient combattre en contribuant à la déstabilisation du modèle salarial. » (4). Le doigt sur la gâchette bourdieusienne, Gérard Mauger dénonçait l’insertion, fruit d’une combinaison entre les jeunes et la pauvreté, « deux domaines de prédilection du catholicisme social », dont l’objectif est « d’ajuster les produits scolaires … aux transformations de la demande patronale ». Il faut savoir que le catholicisme social, plus largement l’humanisme, ne sont jamais bien loin dans le discours de cette école du qualificatif de « dégoulinant »… à l’exact opposé de ce qu’exigerait la pensée bourdieusienne pour laquelle la réalité est « un monde de luttes inexorables, inexpiables, permanentes, éternelles, sans aucun répit, sans issue. » (5). Chemin faisant, Gérard Mauger mettait en cause « la prolifération » des professionnels de l’insertion, « diplômés surnuméraires en quête de postes correspondant à la valeur antérieure de leurs titres, déclassés virtuels, soustraits au déclassement par la mise en place de ces dispositifs d’insertion qui, faute d’être toujours en mesure d’insérer leurs publics, permettent au moins d’insérer les inséreurs. » (6). Sympa la thèse selon laquelle l’insertion ne sert que les inséreurs… d’autant plus que, concernant ce déclassement des « diplômés surnuméraires », j’avais à l’époque téléphoné à Gérard Mauger – rencontré dans les années 80 via le Réseau Jeunesses et Sociétés – pour savoir d’où il tenait ses sources quant aux diplômes des professionnels de l’insertion… A défaut d’être scientifiquement étayée, sa réponse fût honnête :  c’était une hypothèse.

Ceci pour présenter le champ théorique bourdieusien de Xavier Zunigo, une sociologie critique friande des concepts de « violence symbolique », d’« encadrement », de « domination », etc. Pour tout dire, je m’attendais à une nième critique aussi savante que radicale des missions locales… mais tel ne fût pas le cas.

 Renforcement des déterminations… ou jeunes en mouvement ?

Pour Xaver Zunigo et contrairement à l’évaluation institutionnelle qui demeure arc-boutée sur l’accès à l’emploi durable ou à une formation, le passage des bénéficiaires par les missions locales « produit toujours des effets, indépendamment des résultats obtenus en termes d’accès à un emploi ou à une formation ». Il y aurait donc « autre chose » qu’une production répondant stricto sensu à la commande de l’État ou de la Région. Bien sûr, compte-tenu du champ théorique bourdieusien, on ne parle ni d’émancipation (collective), ni même d’autonomie (individuelle), mais d’un « renforcement du sens de l’orientation sociale des jeunes », Pierre Bourdieu étant appelé en étayage sur la signification de cette orientation : une « place déterminée dans l’espace social vers les positions sociales ajustées à leurs propriétés. » Entendons par là que le travail d’insertion consisterait à ce que le jeune intériorise et accepte son destin, c’est-à-dire celui d’un « habitus » populaire. Je pense, tout au contraire, que le travail d’insertion correspond, pour les jeunes dont la difficulté principale réside dans un passif accumulé (résignation, modèle familial, aliénation…), à botter les fesses de leur destin… comme l’exprime la devise d’une mission locale que j’aime bien, la plus australe du monde à Saint-Pierre de la Réunion : « Jeunes en mouvement ».

 Classer, déclasser, reclasser…

Le processus qui permet la réussite de ce principe de réalité, c’est-à-dire assumer son destin,  s’appuie sur l’entretien individuel où va s’établir un compromis. La première phase correspond à l’identification et au classement du jeune, « une forme de sociologie spontanée qui donne l’impression que les agents {le discours bourdieusien préfère la notion d’ « agent » – déterminé –  à celle d’ « acteur » – autonome} travaillent à l’intuition ». Ce qui est à la fois juste – il y a une subjectivité inhérente dans la connaissance de l’autre – et à relativiser en particulier avec les outils dont disposent le conseiller : Parcours 3 et, de façon générale, tout ce qui correspond à l’adaptation des techniques de profilage utilisées par l’ANPE et l’UNEDIC. Le premier entretien est aussi « une tentative de décodage du discours des jeunes » où sont recherchées les aspirations du jeune ou, plus exactement, quel est le niveau des aspirations : « absence d’aspirations, aspirations indéfinies ou multiples et le « projet professionnel » – l’aspiration idéale – {qui} permettent un premier positionnement dans la hiérarchie des orientations potentielles. » Le classement s’opère sur des critères objectifs tels que le niveau de diplôme, les différents problèmes de santé, de logement, etc. mais « dépend également d’appréciations plus subjectives, voire arbitraires, des propriétés des jeunes » : la « présentation de soi », l’hexis corporelle, la façon de parler… » Il débouche sur « une identité institutionnelle… une sorte d’essence provisoire qui, au cours des suivis individualisés », sera soit à infirmer pour les jeunes dits « en grande difficulté » {…}, soit à confirmer pour les jeunes dits « employables »… ». Il y aurait beaucoup à dire sur ce processus, justement décrit par Xavier Zunigo, mais argumenté de telle façon à ce que dans tous les cas la procédure soit critiquable. En effet, s’il s’agit des critères objectifs, le jugement est surdéterminé par une logique de « classement indexé sur des règles, des normes et des critères qui, régissant le fonctionnement du marché de l’emploi et celui de la formation, ont pour principal effet de distinguer les publics selon leur probabilité d’accès à l’emploi ou à une qualification » ; et, s’il s’agit de connaître qualitativement les aspirations, on est dans un registre « d’appréciations plus subjectives, voire arbitraires, des propriétés des jeunes. » Dans ce qui constitue un système de double contrainte et hormis ne rien faire avec le jeune, difficile d’échapper à la critique… sauf si l’on raisonne à partir de l’hypothèse – explicite ou implicite mais, me semble-t-il, partagée par la majorité des conseillers – que la relation avec le jeune combine nécessairement technicité et subjectivité, les deux n’étant pas opposables mais au contraire complémentaires en limitant leurs risques respectifs, l’instrumentalisation selon un strict registre institutionnel ou l’arbitraire psychoaffectif selon un strict registre relationnel.

 Des jeunes acteurs obligeant au compromis.

Toutefois « le rôle actif des jeunes dans les interactions confère cependant au classement un caractère approximatif et révisable », les jeunes élaborant des stratégies « pour renverser provisoirement la relation de domination institutionnelle ». Ce qui conduit à un « compromis » d’autant plus obligé que, à la différence de l’ANPE, les missions locales « ont cette particularité que leurs « clients » les fréquentent volontairement. » (7). Xavier Zunigo écrit donc « Il semble difficile, sous cet angle, de considérer les missions locales comme des dispositifs d’encadrement au sens strict du terme… » Ici, on n’est plus dans le registre de l’excommunication telle qu’elle a pu être formulée par Gérard Mauger, puisque « Le travail d’insertion ne prône pas la ratification du réel ou la résignation à l’existant, mais l’utilisation optimale des ressources institutionnelles et des possibilités des « jeunes ». Il permet ainsi à certains d’entre eux de bénéficier de leurs droits, de réaliser certaines de leurs aspirations, de sortir de formes de précarité sociale et professionnelle. Ces intentions sont soutenues par la volonté affirmée d’une majorité de conseillers d’aider leurs publics et de travailler dans leur intérêt, même si cela suppose parfois d’aller à l’encontre de leurs intérêts immédiats. »

Une analyse utile.

De la sorte, l’analyse de Xavier Zunigo brosse un tableau du travail d’insertion qui, complexe, oscille entre une démarche compréhensive, basée sur une réelle prise en compte des intentions et représentations des conseillers, ainsi que des marges de manœuvre des jeunes, mais également des contraintes qui pèsent sur les professionnels (dont « une temporalité institutionnelle construite par les contraintes du marché de la formation… la temporalité de la nécessité économique… ») et une commande publique pour laquelle les missions locales s’insèrent « dans un espace de gestion du chômage qui forme un maillage institutionnel où, si aucune institution n’encadre exclusivement les « jeunes », toutes mettent en œuvre rappel à l’ordre de la réalité, renforcement du « sens de l’orientation sociale » et mise en conformité de la main d’œuvre juvénile aux exigences des postes auxquels elle peut prétendre. » On peut toutefois regretter que, même s’il n’occupe pas la place qui devrait être la sienne compte-tenu de la primauté de l’entretien individuel et de l’interaction « jeune – conseiller », le volet collectif du travail en mission locale soit absent. Tout en étant radicale – étymologiquement « qui va à la racine » – cette analyse échappe aux deux écueils de la laudation béate et de la déconstruction implacable. Elle constitue donc un document de référence pour celles et ceux qui, au quotidien, travaillent avec les jeunes et qui, à défaut de synthèse introuvable de cette dialogique, peuvent en prendre conscience et naviguer en articulant (ou bricolant) les trois logiques à l’oeuvre: celle du et des jeunes, celle de la commande publique et celle de la mission locale.

Cette prise de conscience, objectif finalisé de la sociologie critique, est, elle, salubre et constructive. Comme quoi, il y a du bon dans Bourdieu.

 

(1) On peut se procurer cet article (contre 5 euros) sur le site http://www.cairn.info/revue-societes-contemporaines-2008-2-p-115.htm .

(2) Sous la direction de Gérard Mauger, École des Hautes Études en Sciences Sociales. Beau jury avec Stéphane Beaud, Robert Castel, Olivier Schwartz (oui, le fils de Bertrand)…

(3) Actes de la recherche en sciences sociales, mars 2001.

(4) Xavier Zunigo reprend mot pour mot ceci dans la conclusion de sa thèse : « Paradoxalement, les politiques d’insertion contribuent par ce biais à la déstabilisation du marché du travail. {…} elles {les institutions, les missions locales} légitiment et naturalisent les nouvelles conditions économiques d’utilisation de la main d’oeuvre juvénile faiblement qualifiée… » (pp. 353-354).

(5) Jeannine Verdès-Leroux, Le Savant et la politique. Essai sur le terrorisme sociologique de Pierre Bourdieu, 1998, Grasset & Fasquelle

(6) En référence à un article de Pierre Bourdieu, « Classement, déclassement, reclassement », paru en novembre 1978 dans Actes de la recherche en sciences sociales : « … les enfants de la bourgeoisie menacés de déclassement se dirigent en priorité vers les plus indéterminées des professions anciennes et vers les secteurs où s’élaborent les professions nouvelles {…} le lieu par excellence de cette forme de changement doit être cherché dans tout l’ensemble de professions ayant en commun d’assurer le rendement maximum à cet aspect du capital culturel {…} tous les métiers de conseil (psychologues, orienteurs…) les professions pédagogiques ou parapédagogiques (éducateurs, animateurs culturels, etc.). » (pp. 14-15).

(7) Ce qui n’est pas aussi tranché que cela : « La « libre adhésion », un des grands principes pédagogiques, n’est évidemment pas si libre que cela. Le jeune ne choisit pas, dans la plupart des cas, de venir à la mission locale. Il y est orienté par l’agent de l’ANPE, il s’y rend parce qu’il a été éjecté du système scolaire, etc. » Philippe Labbé, Les bricoleurs de l’indicible. Structurer, densifier l’intervention sociale, 2004, tome 2, Apogée, p. 300.

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