Les chômeurs veulent-ils travailler?

Publié: juin 13, 2008 dans Au gré des lectures, Illusionnisme, Politiques d'emploi

La suite, comme promis, de « Pourquoi y a-t-il tant de smicards en France ? », ébauche de déconstruction du slogan « Travailler plus pour gagner plus », avec les résultats et commentaires de l’enquête que la DARES et la DREES ont mené, en 2007, auprès de 3 280 bénéficiaires potentiels (actifs occupés ou non) de la prime pour l’emploi (PPE), soit des revenus inférieurs à 1,5 Smic en 2005. Cette enquête visant à apprécier quels étaient les freins à l’emploi et au maintien en emploi de ces personnes est publiée dans le n° 24.1 de juin 2008 de Premières synthèses Premières informations (http://www.travail-solidarite.gouv.fr/IMG/pdf/2008.06-24.1.pdf ). On y apprend pas mal de choses qui vont à l’encontre des idées reçues générées par cette stratégie de focale qui, regardant l’arbre d’un chômeur peu motivé, dissimule la forêt de celles et ceux qui voudraient travailler et sont prêts à beaucoup de sacrifices pour y parvenir. Ce qui est très loin du sentiment du slogan « Travailler plus pour gagner plus ». Au fait, quel est en bon français le nom de ce sentiment ? La cupidité. Tout simplement.

 98% des chômeurs veulent travailler… Le brancard plutôt que le bâton.

72% des personnes exerçaient un emploi en 2007, sept sur dix à temps complet et presque autant avec un contrat à durée indéterminée. Les personnes sans emploi se répartissaient en chômeurs (46%), personnes au foyer (26%) et inactifs (28%) dont la majorité pour des raisons de santé.

« Parmi les personnes sans emploi qui ne souhaitent pas travailler à l’avenir figurent principalement des personnes qui se déclarent inactives pour raison de santé… Les personnes qui se déclarent au chômage souhaitent en revanche dans leur presque totalité travailler. » Autre résultat de l’étude, radicalement à l’opposé du discours rabâché associant chômeur et mauvaise volonté, « Les personnes sans emploi qui se déclarent « chômeur » souhaitent en revanche quasiment toutes travailler à l’avenir ou ont déjà trouvé un travail qui commencera plus tard. Seules 2% des personnes se déclarant au chômage ne souhaitent pas travailler à l’avenir, essentiellement pour des raisons de santé. » Ce n’est donc pas des allocations dégressives ou des radiations qu’il faut mettre en place pour que les gens travaillent mais essentiellement une logistique de santé : brancards (pour les éclopés), assistance respiratoire (pour les insuffisances respiratoires), défibrillateurs (pour les maladies cardio-vasculaires)…

 Travailler plus et gagner moins…

On objectera qu’ « elles souhaitent travailler mais à des conditions déraisonnables ! » Et bien non, « Les personnes à la recherche d’un emploi… sont prêtes à faire d’importantes concessions pour accéder à l’emploi. » : déménager, prendre un emploi d’un niveau inférieur à leur qualification, accepter un CDD ou un temps partiel alors même qu’elles souhaiteraient un emploi à temps complet. Bien sûr, on observe des variations suivant les caractéristiques de ces personnes. Ainsi 53% des diplômés du supérieur accepteraient un déclassement… contre 97% des non-diplômés. Mais, s’agissant des « publics prioritaires » de la politique de l’emploi, ce sont bien ces derniers qui constituent le « cœur de cible ». Et bien ceux-là semblent avoir fait le deuil de leurs aspirations.

 Mobile pour être stable…

Les moins de 30 ans qui vivent isolés sont les plus prêts à déménager pour une proposition d’emploi ferme ou une perspective d’activité sûre. Ce que l’on peut en déduire (que ne fait pas la DARES), c’est que, contrairement à l’idée reçue et confortable d’un déficit de mobilité reportant l’échec sur les personnes, le problème est moins dans la mobilité « en soi » que dans la mobilité « pour quoi ». On accepte en effet d’être mobile… pour gagner en stabilité et  il n’y a pas à porter la mobilité au pinacle des vertus premières, la vertu résidant dans le couple « mobilité – stabilité » : « Bouger pour s’en sortir », selon le titre de l’ouvrage d’Éric Le Breton (2005, Armand Colin), certes… mais à condition de pouvoir s’installer. Là comme ailleurs, il faut se défier des évidences colportées en slogan car, avec un peu de recul, le discours sur la valeur quasi-anthropologique de la mobilité est sérieusement ébranlé : « Lorsqu’il fallait des ouvriers dans des régions où étaient implantées des industries, le discours dominant a promu les grandes immigrations. {…} Lorsqu’il fallait fixer la main d’œuvre pour garantir la production, stabilité et sécurité étaient au centre de la doctrine du compromis fordiste. {…} Lorsque le temps n’est plus à la stabilité, le courant de pensée « post-tayloriste » développe à l’envi les notions de flexibilité et d’initiative, ancienneté et stabilité devenant synonymes d’obsolescence. »

 Si les difficultés ne tiennent pas à la « mauvaise volonté » des personnes, quelles sont-elles ?

Tout d’abord dans… le manque d’offres d’emploi. Si spontanément cela peut sembler tautologique, il n’est pas inutile de rappeler que la première cause du chômage n’est pas à rechercher chez la psychologie des gens mais dans le fonctionnement du marché du travail. Ce déficit de propositions n’est pas qu’une donnée brute mais doit être corrélé avec les compétences exigibles pour satisfaire les offres disponibles. Ainsi  65% des personnes en recherche d’emploi expliquent leur insuccès par un manque de formation ou d’expérience. « Au total, 82% des personnes citent au moins une raison liée à l’insuffisance de l’offre d’emploi ou à l’inadéquation de leur qualification ou de leur expérience aux postes offerts comme l’une des difficultés à la recherche d’emploi. » La formation, initiale, professionnelle, tout au long de la vie, est très probablement l’antidote le plus efficace, nécessaire même s’il n’est pas suffisant, pour enrayer la spirale entropique vers l’exclusion dont le premier palier est la déqualification. En deuxième rang – 24% – ce sont les problèmes de santé qui sont perçus comme obstacles à la recherche d’emploi et en troisième rang – 21% – les discriminations à l’embauche. A ce sujet, on peut se reporter à l’opération de test menée au second semestre 2007 par la Halde et présentée le 10 juin 2008 (http://www.halde.fr/IMG/pdf/Rapport_general_2008.pdf) ou, pour faire plus court, à l’article « Difficile de mesurer les discriminations » du Monde en date du 12 juin 2008.

 La question financière…

L’étude de la DARES et de la DREES s’est intéressée plus particulièrement à ceux qui refusent une offre pour un motif économique : « Le manque d’argent pour chercher un emploi se révèle en revanche moins déterminant {que le manque de qualification, les problèmes de santé et les discriminations} ; seules 13% des personnes concernées évoquent ce motif comme l’une des difficultés à la recherche d’un emploi. » Ceci, alors même que 58% des personnes jugent importants ou assez importants, compte-tenu de leurs ressources, les coûts financiers liés à la recherche d’un emploi (transport, correspondance, appels téléphoniques, garde des enfants…). Enfin, ne retenant que les personnes ayant refusé une proposition d’emploi, on remarque que l’obstacle financier est le motif principal de refus, d’ailleurs plus avancé par les diplômés du supérieur (qui refusent deux fois plus que les non-diplômés), suivi de la mauvaise situation géographique et de la pénibilité. En d’autres termes, la question financière, tant d’un point de vue dépenses pour obtenir un travail que conditions salariales, n’est pas l’obstacle majeur pour les demandeurs d’emploi mais elle l’est pour ceux qui, parmi ces derniers, ont refusé une proposition.

 Le travail rapporte peu…

Quant aux personnes ayant un emploi, la rémunération jugée trop faible est le premier motif d’insatisfaction… « les actifs percevant les revenus les plus faibles exprimant plus souvent cette insatisfaction », comme on aurait pu l’imaginer. Osera-t-on encore le dire face à la déferlante de messages publicitaires où l’intérim est synonyme de liberté, promotion et épanouissement (2), « le travail temporaire constitue une source d’insatisfaction importante pour les personnes qui n’ont pas d’emploi permanent. » Si la rengaine avance que le travail c’est la santé, celle-ci n’est pas de façon patente économique puisque près de 40% des personnes qui ont repris un emploi considèrent que leur situation financière ne s’est pas améliorée. Ce taux – qui atteint 54% chez les plus de cinquante ans… cela ne va pas être simple pour le forcing de remise au travail des seniors… – est probablement en-deçà de la réalité. En effet, s’appuyant sur les données de l’enquête ANPE-DARES 1999, Nicolas Prokovas et Mathieu Béraud écrivaient en 2001 « La reprise d’emploi s’accompagne d’une diminution du salaire. Cela ne concerne pas seulement les chômeurs qui retrouvent un emploi à temps réduit : hormis les personnes qui passent d’un temps partiel à un plein temps, toutes les autres catégories voient leur salaire mensuel baisser. » (2). Parmi les coûts liés à l’exercice d’un emploi, les transports représentent la dépense jugée par le plus grand nombre comme assez ou très importante (3). Il n’est pas certain que, au regard du battement d’aile des derricks en Arabie Saoudite et l’ouragan déclenché à la pompe de la station-service du coin, cette appréciation évolue favorablement.

 Travailler plus pour survivre.

Les actifs occupés à petits revenus ne sont pas pour autant découragés, principalement les jeunes, et aimeraient travailler davantage.  Et pour cause puisqu’il s’agit principalement des personnes exerçant un emploi à temps partiel : « 54% des personnes travaillant moins d’un mi-temps veulent effectuer un nombre d’heures plus important », le motif n’étant  pas à aller chercher bien loin, juste deux paragraphes précédents : 92% de ces personnes perçoivent un revenu mensuel net inférieur à 1 000 euros et 40% un revenu inférieur à 500 euros. A ce tarif, on comprend leurs aspirations à plus d’heures mais ce « gagner plus » n’est que la tentative forcée, désespérée, de survivre.

N’exagérons rien, ne soyons ni pessimistes, ni déclinologues. Il leur reste d’autres voies à explorer : les jeux de grattage aux noms imbéciles, La roue de la fortune, Qui veut gagner des millions… Sait-on jamais, si cela réussissait, les anciens pauvres connaîtraient les affres des nouveaux riches: Le Monde du 6 juin indiquait que « 116 des 1000 contribuables ayant déclaré les revenus les plus élevés au titre de 2006 ont réduit leur impôt effectivement de près de 93% » (4) ; le même jour, dans le même quotidien, Philippe Manière, directeur de l’Institut Montaigne (un think tank libéral), concédait le qualificatif de « spectaculaires » aux revenus des patrons du CAC 40 – « environ 2,3 millions d’euros par an hors stock-options » – mais s’empressait d’ajouter « il ne faut cependant pas perdre de vue que l’intérêt du pays est que des hommes et des femmes de qualité dirigent ses grandes entreprises » et ne saisissent pas l’opportunité étrangère « d’autres carrières bien plus rémunératrices ».

De quoi se plaint-on? 

 

 (1) Philippe Labbé, Les bricoleurs de l’indicible. Structurer, densifier l’intervention sociale, 2004, Apogée, pp. 149-150.

(2) « Chômeur aujourd’hui, précaire demain ? Le cas des chômeurs qui retrouvent un emploi » (sous la direction de) M. Del sol, A. Eydoux, A. Gouzien, P. Merle, P. Turquet, Nouvelles dimensions de la précarité, 2001, Presses Universitaires de Rennes, p. 208.

(3) Les ETT, qui disposent d’un confortable budget de communication, mettent en avant dans leurs discours publicitaires deux figures de l’intérimaire : « les intérimaires aventureux, individus plutôt jeunes, qui aiment courir des risques, souhaitent faire diverses expériences avant de se stabiliser… » et « les professionnels de l’intérim, des individus très recherchés sur le marché du travail disposant de qualifications et de compétences spécifiques… » (Catherine Faure-Guichard, L’emploi intérimaire. Trajectoires et identités, 2000, Presses Universitaires de Rennes, pp. 111-112). Ces deux figures sont, bien sûr, très loin de recouvrir la majorité de celles et ceux qui, faute de mieux, s’adressent aux ETT : caissières, ouvriers non-qualifiés du bâtiment et de la restauration, employés des services aux entreprises (nettoyage, gardiennage…). Il y a, pour les structures d’insertion, beaucoup à apprendre des ETT notamment en termes de rapport à l’entreprise… pour autant la perspective d’un précariat généralisé, le plus souvent présenté sous le terme chatoyant d’adaptabilité ou de souplesse, ne peut être un point de convergence.

(3) Lire sur le blog de l’USGERES, que tient Michel Abhervé, « Si les salariés n’ont plus les moyens de se payer la mobilité, comment l’exiger des demandeurs d’emploi? » (http://www.usgeres.fr/).

(4) « L’explosion des niches fiscales : une atteinte à l’équité ».

 

 

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