Pourquoi y a-t-il tant de smicards en France ?

Publié: juin 12, 2008 dans Au gré des lectures, Illusionnisme, Politiques d'emploi

Face au slogan (1) « Travailler plus pour gagner plus », il n’est pas inutile d’en revenir aux faits. Pour cela, deux lectures : un chapitre « Pourquoi y a-t-il tant de smicards en France ? » de l’ouvrage de Guillaume Duval, Sommes-nous des paresseux ? Et 30 autres questions sur la France et les Français (Le Seuil, 2008) ; le dernier Premières Synthèses Premières Informations de la DARES (n° 24.1, juin 2008). Un ami m’ayant glissé à l’oreille l’autre jour, lors de l’assemblée générale de l’ANDML, que j’écrivais trop long (2) et trop chaque jour, seulement Guillaume Duval aujourd’hui, la DARES demain ou après…

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Pourquoi y a-t-il tant de smicards en France ? A cette question Guillaume Duval, par ailleurs rédacteur en chef d’Alternatives économiques, répond en constatant que la France est de très loin le pays où la proportion des salariés payés au salaire minimum – 17% – est la plus élevée : au Royaume-Uni, par exemple, seuls 3% des salariés sont dans cette situation et un seul pays se rapproche un peu de la France sur ce plan, la Bulgarie… (le bon goût…).

Les raisons de cette proportion importante, un salarié sur six, doivent tout d’abord être recherchées  dans un système fiscal et social où, en pratique,  les salariés « riches » paient proportionnellement plus les prestations d’assurance maladie reçues que les salariés « pauvres ». Ce dont on pourrait se féliciter sauf que « … ce n’est pas au nom de la justice sociale qu’une telle politique a été menée. Il s’agissait de privilégier le développement des emplois à bas salaire pour lutter contre le chômage très important des personnes non qualifiées. »

 Réussir à créer beaucoup d’emplois mal rémunérés…

Cette politique s’est révélée très « efficace » puisque… l’économie française a créé des emplois mal payés en grand nombre ! En effet, selon l’Insee, la proportion des bas salaires dans les embauches à temps complet est passée de 41 % en 1992 à 50 % en 2001. Et, logiquement, la part des salariés qui touchent moins que 1,3 fois le Smic a bondi dans le même temps de 30 à 38 % de la population salariée. La proportion des Smicards proprement dits, qui tournait autour de 8 à 9% des salariés au début des années 1990, a désormais doublé. Cependant, au final, cette politique n’a pas atteint son objectif initial puisque le chômage des personnes peu qualifiées reste très élevé.

 Trappe à bas salaires, déclassement et relégation…

Elle a eu par contre de graves effets pervers dont la création d’une « trappe à bas salaires » : si un employeur augmente le salaire net d’un salarié proche du SMIC de 10 %, le coût total de son travail pour l’entreprise augmentera de 20 ou 25 %, car les charges sociales s’accroîtront très rapidement, beaucoup plus rapidement que le salaire lui-même. « Autrement dit, il y regardera à trois fois avant de s’engager dans cette voie. En abaissant le niveau des charges sociales à proximité du SMIC, on a donc aussi créé les conditions pour que les gens qui se trouvent dans cette zone de rémunération ne puissent plus en sortir… »

Cette politique fondée sur l’axiome « plus d’emplois mal payés = moins de chômeurs peu qualifiés » a été conduite par tous les gouvernements depuis 1990. L’équation paraissait simple. Sauf que, dans une situation de chômage de masse et de rapport déséquilibré entre l’offre et la demande au bénéfice des employeurs, les nouveaux emplois mal payés ont été occupés en priorité par des salariés dotés de diplômes : hyper-sélectivité,  déclassement des sur-diplômés… et la file d’attente de la relégation toujours reconstituée pour les moins qualifiés. D’autre part, singulièrement avec la tertiarisation et le contact direct avec les clients, les nouveaux emplois exigent une capacité relationnelle des salariés de plus en plus essentielle. « Ce n’est donc pas une question de prix : il n’existe tout simplement plus de place pour des personnes qui ne possèdent pas ces qualifications minimales. » C’est donc raté de ce côté.

 Une attractivité… temporaire.

Autre volet, macro-économique : cette politique de baisse des charges sociales à proximité du SMIC a rendu la France internationalement attractive en termes de coût du travail, particulièrement pour le travail industriel. En 2005, une heure de travail d’un ouvrier allemand coûtait 34 % plus cher que celle de son homologue français selon le Bureau of labor statistics américain, alors que cet écart n’était que de 26 % en 1985. « Le cas le moins connu est probablement celui des Britanniques : malgré toutes les années Thatcher, en 1984, l’heure de travail d’un ouvrier britannique coûtait 17 % de moins que celle d’un ouvrier français, mais en 2005 l’ouvrier anglais était devenu 4% plus cher. Dans le même temps, les salariés français restaient pourtant parmi les plus productifs du monde. » Friandes de bas coûts salariaux, les grandes entreprises étrangères et multinationales n’ont pas hésité à s’installer dans l’Hexagone (Toyota, Daewoo…) mais, sitôt trouvé moins cher, elles sont reparties vers l’Europe de l’Est ou en Asie. C’est donc raté de ce côté aussi.

 Évaluer les politiques publiques : exclusivement les piou-piou ?

Guillaume Duval conclut « Non seulement donc, la politique de baisse du coût du travail à proximité du SMIC a ouvert une trappe à bas salaires dans laquelle une part croissante de ceux qui ont un emploi sont durablement enfermés, mais en plus, sur le long terme, elle a fragilisé la position de la France dans la division internationale du travail en lui faisant occuper une position « bas de gamme », directement menacée par la montée en puissance des pays émergents. »

Si l’évaluation des grands stratèges, largement coachés par des bataillons d’experts, économistes et attaliens en tout genre, était aussi drastique et soupçonneuse que celle à laquelle sont soumis les piou-piou de l’intervention sociale, nul doute qu’on leur ferait une convention (uniquement) annuelle d’objectifs, non reconductible.

Cela me fait songer à une contribution que j’avais faite au Vè congrès de l’Association des Maires des Grandes Villes de France. On y entendait à tour de bras le qualificatif de « durable » (dont l’usage est inversement proportionnel à sa réalité). J’ai proposé que tous les contrats et mandats des personnalités (élus, hauts fonctionnaires) qui peuplaient la salle soient révisés et passés à six mois. Histoire de relativiser la notion de durabilité. Je n’ai, il faut l’avouer, obtenu qu’un maigre succès. On ne peut pas toujours réussir.

Alors, travailler plus ?

Associons en conclusion deux extraits d’ouvrages d’André Gorz… bien loin du slogan :

« L’image de l’entreprise devenue un lieu d’épanouissement personnel pour ses salariés est donc une création essentiellement idéologique. Elle fait écran à la perception des transformations réelles, à savoir : que l’entreprise remplace le travail par des machines, produit plus et mieux avec une fraction décroissante des effectifs employés précédemment et offre aux travailleurs d’élite qu’elle sélectionne des privilèges qui ont pour contrepartie le chômage, la précarité de l’emploi, la déqualification et l’insécurité du plus grand nombre. » (Métamorphoses du travail. Quête de sens,  1988, Galilée, p. 88).

« Je hais les mystificateurs qui, au nom de la définition philosophique ou anthropologique du travail, justifie la valeur d’un « travail » qui en est la misérable négation. » (Misères du présent, Richesse du possible, 1997, Galilée, p. 13).


(1) Le Dictionnaire Quillet de la langue française (édition 1956) donne comme définition à « slogan » : « Cri de ralliement d’un clan, en Écosse. Formule de publicité rédigée de façon à frapper l’esprit (par une allitération, une assonance, etc.) et à s’imposer à la mémoire. » (p. 1789).

(2) Toute proportion gardée, comme « trop de notes dans Mozart » ?

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