Planter un clou dans un jet d’eau

Publié: juin 9, 2008 dans Insertion/missions locales, Politiques d'emploi

Rapporté par Emploi et Création (http://www.emploietcreation.info/), le DGEFP, Jean Gaeremynck a indiqué que « il faudra profiter de cette réforme et de celle du SPE pour redéfinir le positionnement des missions locales et du réseau Cap Emploi (en faveur des travailleurs handicapés). » Jean Gaeremynck parle de la fusion ANPE-Unédic. On imagine ce que peut produire ce type de déclaration, copie conforme de celle du président de la République quelques jours auparavant, sur les missions locales… lesquelles, il y a moins de six mois, ont signé une convention pluriannuelle d’objectifs (CPO) précisément avec l’État. Il est toujours possible, version optimiste, de songer qu’il ne s’agit que de renégocier, d’adapter une convention au regard de cette fusion… mais, également, on peut légitimement s’interroger sur la « logique » qui voudrait qu’en janvier on signe une convention pluriannuelle et qu’en juin soit annoncé la nécessité de « redéfinir le positionnement des missions locales. »

Il fût un temps où l’État pouvait être appelé « Le maître des horloges » mais, face à de telles déclarations, on comprend que les horloges sont déréglées, se sont emballées. L’horloge ne suffit plus, sans doute nous faudrait-il un micro-processeur cadencé à la nano-seconde. « Les massent se hâtent, elles courent, elles traversent l’époque au pas de charge. Elles pensent avancer mais elles ne font que marcher sur place et tomber dans le vide, c’est tout », écrivait Kafka.

Il n’est pas certain qu’il ne s’agisse aujourd’hui que des « masses ». Nos élites administratives, braves et loyaux techniciens soumis à l’aléatoire turbulence des vents politiques, sont au bout du compte à féliciter pour l’exercice de leur discours, aussi périlleux que discipliné, qui mobilise sans économie aucune le mot de « stratégie » (nécessairement à long terme) tout en démontrant par les faits que celui de « tactique » (à court terme) est leur seule boussole.

Pendant ce temps, les piou-piou reçoivent les jeunes, tentent avec eux de construire projets et parcours, évoluent dans une temporalité à vrai dire étrangère à la technostructure, celle de la socialisation. Étrangère parce que cette socialisation n’a à vrai dire que faire des lubies, version psychologique, et des décisions erratiques, version politique : régulièrement, chaque année, plus d’un million de jeunes frappent à la porte des missions locales ; ceux-là savent par la force des choses que « ce n’est pas gagné », qu’il leur faudra du temps. Ce temps de la socialisation est décidemment aussi incompatible avec celui des entreprises qui rêvent de génération spontanée qu’avec celui des commandes politico-institutionnelles dont on se plairait à déceler, ne serait-ce qu’un peu et pour compenser, une continuité, une stabilité. Mais tel n’est pas le cas et tout cela fait penser à Robert Musil qui écrivait dans L’homme sans qualité  « Chercher un point fixe dans un tel flux de phénomènes est aussi difficile que de planter un clou dans un jet d’eau ; pourtant il doit y avoir quelque chose dans ce mouvement qui demeure égal à soi-même. »

Conventionner, déconventionner, reconventionner… : « Plus le politique devient technique, plus la compétence démocratique régresse. » (1) De stratégique le politique s’est réduit à tactique et, tactique, il n’est plus que technique, donc non-politique. Il manque un projet politique… tant en termes d’adhésion que de réfutation. Sil n’est donc présent là où, disciplinés, on l’attendait, il nous reste à le construire.

Une question cependant est « en aurons-nous le temps? » Car, en effet, le système s’organise de telle façon désormais que le principe de continuité (définitoire de la mission de service public) cède sa place à celui de rentabilité (définitoire de la logique marchande) comme on peut le constater en lisant ce jour la dépêche d’Emploi et Création  » Prestataires ANPE : emplois menacés et prestations suspendues «  (http://www.emploietcreation.info/article-20216003.html). On y apprend que l’ANPE « a décidé, fin 2007, de mettre fin aux conventionnements qui la liaient à ses prestataires et qui couraient, normalement, jusque fin 2008. En emplacement du système d’agrément en vigueur jusqu’ici, elle a lancé des appels d’offres régionaux pour huit prestations. {…} Les prestations sont arrêtées depuis avril 2008, et auraient dû reprendre en juin. Mais, dans bien des sites, aucune prestation ne peut plus être proposée aux demandeurs d’emploi, soit que les marches soient annulés, soit que l’Anpe attende la décision des tribunaux avant de s’engager. {…} Selon Pascal Nacfer, du Syndicat des professionnels du conseil et de l’accompagnement social (SPCAS), « Sur les 5.000 prestataires qui travaillaient jusqu’ici avec l’ANPE, les deux tiers n’auront plus de convention ». Le bulletin en ligne Localtis  – 6/06/2008 – chiffre le nombre d’emplois menacés à 15 000 chez les prestataires. {…} Pour le journaliste de La Voix du Nord Laurent Boucher, « l’Agence nationale pour l’emploi met la pression sur les prestataires extérieurs chargés de réaliser les bilans de compétences des demandeurs d’emploi. En interrompant brutalement le conventionnement de petits organismes de formation pour réattribuer les marchés à moindre frais, elle va mettre des formateurs au chômage. » {…} Pour Martine Grajek, directrice du centre de formation Aifor, « L’appel d’offres a complètement méprisé la situation locale ». Elle évoque la question des prix : « L’Anpe nous payait d’abord 680 € un bilan de compétences. On a baissé à 490 €. Nous ne pouvions pas faire moins. (…) Tous les petits organismes de formation vont mourir ». Dans la plupart des régions, les chiffres évoqués par les candidats retenus sur les prestations Cible Emploi sont à peine supérieurs à 300 €, environ la moitié des tarifs antérieurs pour les Objectifs projets. »

Tout ceci se déroule vite et sous nos yeux dans une dynamique de cascade, le battement d’aile des principes de mise en concurrence et de moins-disant économique provoquant des ouragans pour ceux qui sont en bout de chaîne. On pense, sur la base de cet article d’Emploi et Création, aux organismes de formation… et l’on a tort : en bout de chaîne, ce ne sont pas eux mais les demandeurs d’emploi. Un Bilan de compétences qui, de 680 euros, passe à 490 puis à 300 euros, c’est quoi exactement ? Un entretien, un test et une restitution… Des conventions interrompues pour gagner quelques euros, c’est quoi exactement ? Le démantèlement méthodique de partenariats constitués sur la base d’interconnaissances et d’actifs éprouvés par l’expérience. Le « quelque chose dans ce mouvement qui demeure égal à soi-même » c’est la logique exclusivement économique, au sens le plus étroit. C’est aussi la démonstration, par les faits, de l’illusionnisme social : le demandeur d’emploi « au centre des préoccupations », le partenariat comme modalité privilégiée de l’action… Des mots, des mots, des mots…


(1) Edgar Morin, La tête bien faite, 1999, Seuil.

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commentaires
  1. "lagrandesoeur" dit :

    des mots, des mots, des mots… certes. et des maux, des maux, des maux, pour les conseillers emploi de l’anpe qui font ce qu’ils peuvent, avec toujours moins de moyens, moins de temps et toujours plus de mépris fusant de toutes parts, et qui voient leur metier partir en c…… et ne garder de conseil qu’à peine l’intitulé de leur emploi! derrière l' »institution », il y a des hommes et des femmes qui s’interrogent aussi sur le sens que prennent leurs missions (au propre comme au fuguré), les conséquences de décisions et de mises en oeuvre qui les dépassent, voire désapprouvent, mais qui agissent dans la mesure du possible pour préserver l’indispensable part d’humanité…
    les ressources sont en nous, n’est ce pas? allez, je fais le pari d’une énergie renouvelable, pour ne pas devenir un vieux fossile…
    et rêve que toutes les grenouilles donnent un bon coup de patte!

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