La participation en mission locale

Publié: juin 8, 2008 dans 1

La participation en mission locale – celle des jeunes s’entend – fait partie des « fondamentaux », c’est-à-dire du  Rapport Schwartz – c’est le premier des cinq « principes » explicités pour atteindre la « remise en jeu économique et sociale des jeunes : « Associer les jeunes à toutes les décisions qui concernent la société » – et, plus en amont, de la philosophie de l’éducation populaire et de l’éducation permanente. Force est cependant de constater que, dans les structures, cette participation n’a que rarement abouti à un exercice régulier s’inscrivant dans une logique de « démocratie participative » (un « public actif », selon les termes de John Dewey, philosophe américain) ou, si l’on s’inspire de Jürgen Habermas et de John Rawls, « délibérative ». On aurait pourtant imaginé que le statut associatif, modèle démocratique, aurait favorisé cette participation mais il n’apparaît que comme une commodité juridique simple d’appariement d’acteurs aux statuts distincts. On est très loin du projet de « civiliser l’État » avancé par Martine Bathélemy dans « La citoyenneté et ses conditions d’expression. Vie associative et citoyenneté » : « Civiliser l’État, ce peut être exiger des garanties d’autonomie financière et de fonctionnement, sur la base d’un projet catalyseur des volontés individuelles et support de l’association, soumettre au principe démocratique de publicité l’ensemble des forces politiques et sociales à l’oeuvre dans la sphère publique, ajouter une dose sérieuse de démocratie véritable au plan local. » (1)

 

Deux explications principales peuvent être avancées.

– D’une part, la logique programmatique qui s’est progressivement imposée, depuis le CFI (crédit formation individualisée) puis PAQUE (Préparation active à la qualification et à l’emploi) jusqu’à ce que l’on connaît aujourd’hui avec le CIVIS où le Rubicon a été franchi : sur une berge, la culture du résultat, des objectifs, etc. toutes choses légitimes et cohérentes avec le projet ; sur l’autre berge, atteinte, l’obligation de résultat, la productivité. Dès lors que l’on est enchâssé dans un tel système, difficile de « sacrifier » du temps pour la participation, l’impératif statistique avec le curseur sur « sorties en emploi durable » devenant la boussole qui se substitue aux principes et excluant ou du moins  secondarisant tout ce qui ne concourt pas directement aux résultats.

– D’autre part, le « tropisme psychologique », c’est-à-dire la forme dominante du traitement de la demande qui privilégie l’entretien en face-à-face, l’individualisation de la relation. Ce tropisme est lui-même la résultante de deux facteurs : le recrutement d’une fraction importante de professionnels issus des cursus « psy » ou « travail social » ; la pression exercée par l’idéologie dominante d’individualisation de l’accompagnement qui s’exprime par exemple dans le principe du « référent unique », guère nouveau mais réaffirmé dans le Grenelle de l’insertion. « Le profilage des chômeurs, l’évaluation de leurs aptitudes et compétences professionnelles, la mesure de leur écart à l’emploi, deviennent les éléments forts à partir desquels on peut définir le niveau des prestations. En cherchant les cases du chômage dans le chômeur lui-même, l’individualisation réintroduit de la responsabilité personnelle dans la logique de risque social. » (2) Ce tropisme psychologique est sans doute le coin de la critique la plus virulente enfoncé dans le billot de l’insertion : on connaît la thèse, évoquée sur ce blog, de « la norme d’internalité » et de « l’handicapologie »

 On doit cependant constater quatre choses.

– En termes de cohérence interne, il semble difficile, pour ne pas dire impossible et indéfendable, de tenir le discours de la citoyenneté des jeunes sans mettre en place les conditions concrètes, effectives, de l’expression de ceux-ci en tant qu’acteur – nécessairement collectif – et de s’en tenir au sujet – tout aussi nécessairement individuel. Ne pas permettre et, même plus, ne pas favoriser l’expression des jeunes comme acteur collectif, cela revient à les priver d’une situation où ils pourraient rétablir de l’égalité dans le rapport évidemment inégalitaire, même si il y a de l’empathie, de l’entretien dans l’alcôve du bureau. Doit-on rappeler que, si la compréhension de la singularité d’une trajectoire et d’une histoire appelle une écoute individualisée, cela ne suffit pas et n’exclut en rien l’approche collective ? L’adage « L’union fait la force » signifie que, plus on est en situation de faiblesse, plus on doit s’appuyer sur le collectif pour que la relation avec le « grand » (le conseiller, la structure) soit moins en la défaveur du « petit » : entre grand et petit, le pluriel du second terme, à défaut d’effacer, réintroduit de l’équilibre.

– La mission de service public, dont les missions locales sont investies, est construite sur la base de plusieurs notions (égalité d’accès, de traitement, etc.) dont l’adaptabilité ou mutabilité, c’est-à-dire la capacité d’évoluer en fonction de l’évolution des besoins des usagers, les jeunes. Ne pas organiser et soutenir l’expression des jeunes dans la structure, c’est se priver d’un feed-back qui est pourtant la condition de cette adaptabilité. La « boîte à suggestions », parfois posée à l’accueil, n’est qu’un pis-aller. Les missions locales, pour garantir une économie de la demande et non s’en tenir à celle de l’offre, ont besoin que les jeunes expriment leurs appréciations sur ce qui leur est proposé (efficacité, réactivité, pertinence…).

– En termes de cohérence externe et de conformité vis-à-vis des orientations des politiques publiques, on comprend mal que les missions locales dont les missions sont très largement déterminées par les directives européennes s’exonèrent de ce qui est devenu un des principes majeurs de la gouvernance, depuis La stratégie pour l’inclusion sociale, définie à Lisbonne en 2000, qui assigne aux politiques d’inclusion sociale l’objectif d’associer « l’ensemble des acteurs concernés, y compris les personnes en situation de pauvreté », puis Le Livre blanc sur la gouvernance européenne (2001) jusqu’au Traité de Lisbonne sur l’Union européenne de 2007 qui propose d’encourager « un dialogue ouvert, transparent et régulier avec les associations et la société civile. » (article 8b). Si bien des choses peuvent être contestées dans les conclusions du Grenelle de l’insertion, le premier principe de la « feuille de route » – écrit sous le titre « Mettre en action sans attendre des évolutions qui ne font plus débat » – s’impose de toute évidence : « Donner toute leur place aux usagers ou à leurs représentants dans la définition et le suivi des dispositifs qui les concernent pour en améliorer la qualité et la performance. »

– Cette cohérence externe concerne également les partenaires des missions locales qui, pour la plupart, ont organisé l’expression, parfois la représentation, des usagers au sein de leurs entités. Le rapport de l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale 2007-2008 écrit ainsi :  « Aujourd’hui, l’approche participative, très présente dans les associations, s’est peu à peu imposée dans le champ des politiques publiques sous la double influence de l’Union européenne et du mouvement associatif. Depuis longtemps, les associations ont mis en œuvre des démarches participatives, interpellant de manière régulière les pouvoirs publics sur la question de l’association des personnes à la construction des politiques les concernant… » Faut-il prendre pour exemple l’Éducation nationale, spontanément pourtant guère synonyme de souplesse et de logique participative (sinon dans sa cogestion du ministère avec les partenaires sociaux), avec la présence des parents dans les conseils d’administration des établissements, celle des délégués d’élèves  dans les conseils de classe ? Ou, sans même évoquer secteur hospitalier, faut-il parler de toutes les structures qui ont mis en place des « conseils de maison » et autres instances participatives à la suite – parfois sans l’attendre – de la loi du 2 janvier 2002 réformant le secteur social et médico-social ?

 Michel Abhervé et moi-même concluions L’insertion professionnelle et sociale des jeunes ou l’intelligence pratique des missions locales (3), par quelques « enjeux » dont « la citoyenneté et la participation des jeunes ». Ainsi écrivions-nous « Il est à souhaiter que {…} demain l’acteur collectif au sein des missions locales soit, non une expérimentation ou une innovation que l’on remarque, mais une règle de fonctionnement ordinaire, banale, venant simplement confirmer la cohérence de ce qui est entrepris dans ces structures fortes de leur instabilité, douées de leur position de marginal-sécant. Car un système qui refuserait d’entendre l’appréciation critique de ses usagers, devenus acteurs, et même plus, d’organiser les conditions de cette expression, serait menacé de totalitarisme : « Des professionnels de l’intervention sociale qui négligeraient cette fonction critique pour ne s’investir que dans une relation individuelle d’aide fondée sur la compassion ou la culpabilisation, manqueraient gravement à leur mission {…}. Contrairement aux services, l’intervention sociale n’est pas neutre, c’est une démarche de promotion de la pleine participation de tous les citoyens {…}. Elle se fonde sur les droits de l’homme et les activités de ses professionnels sont conçues et conduites en référence à ces principes »(4) au premier rang desquels le droit d’expression. » Ne pourrait-on enfin s’y mettre, massivement, montant sur les épaules des missions locales qui nous ont précédés pour voir plus loin… et ne pas attendre le camouflet que serait l’élargissement par le législateur du champ d’application de la loi du 2 janvier 2002 ?


(1) Les nouvelles dimensions de la citoyenneté, octobre 2003, « Cahiers français », La documentation Française, p. 79.

(2) Olivier Chavanon, « Politiques publiques et psychologisation des problèmes sociaux », (sous la direction de) René Ballain, Dominique Glasman, Roland Raymond, Entre protection et compassion, 2005, Presses Universitaires de Grenoble, pp. 274-275.

(3) 2006, Apogée.

(4) A. Léculée, « Intervention sociale et citoyenneté », juin 1999, n°1, Les cahiers, publication CQFD.

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