Jeunes en chiffres et invisibles…

Publié: juin 4, 2008 dans Au gré des lectures, Insertion/missions locales

Relecture de « Jeunes au travail » dans La France invisible, ouvrage édité en 2006 sous la direction de Stéphane Beaud, Joseph Confavreux et Jade Lindgaard. Avant l’article lui-même, retour sur l’introduction : « Qui sont ces invisibles ? On trouve d’abord les invisibles variables d’ajustement : des populations, plus ou moins paupérisées, qui ne semblent plus exister dans l’espace public que sous la forme de statistiques et de flux. » (p. 10). Cela m’a rappelé une présentation – lundi dernier – par la DARES de l’activité des missions locales du Val d’Oise : combien d’accueils, combien de suivis, combien de sorties en « emploi durable » ? Étrange de désincarnation. On s’imagine soi-même – et c’est bien sûr le cas avec toutes ces sociétés qui nous tracent, nous « profilent » – dans ces séries statistiques… dont l’inconvénient majeur est de n’être que statistiques. Celles-ci, pour Pierre Bourdieu, étaient « la science de l’erreur » : s’il les sollicitait largement, il les transformait, pensée et verbe, en données sociales et sociologiques.

« Jeunes au travail » est court : dix pages en deux parties, la première raconte des tranches de vie, la seconde appelle le commentaire de Louis Chauvel sous le titre « L’horizon obscurci des jeunes générations ». Louis Chauvel est un sociologue à ne pas rater ! Il faut lire – c’est aussi court (8 pages) que percutant – « Fracture générationnelle : une jeunesse sans destin » (La république des idées. La nouvelle critique sociale, 2006, Seuil-Le Monde) et Les classes moyennes à la dérive (2006, également La république des idées, Seuil).

Dans la première partie, on rencontre Carine, 33 ans, qui, devenue assistante d’édition après un DEA de littérature générale et comparée, voit sa maison d’édition vendue par Vivendi à un fonds d’investissement : « Avant, on nous disait : « Tiens, cet ouvrage est à suivre, l’auteur est brillant. » Après, c’était : « Tiens, voilà un chiffre d’affaires à développer. On n’était plus vraiment éditeur, on était chef de projet. » Carine sera licenciée, divorcera, reviendra la trentaine passée chez ses parents (« J’avais l’impression d’être enterrée vivante. »), obtiendra – peut-être : l’histoire ne le dit pas – un CDD : « Je me demande si je ne vais pas changer de voie. » « Quoi de plus normal ? », entonnera le chœur des chantres de la mobilité et des prosélytes de la flexibilité. De son côté, Éric Alligner, syndicaliste à EDF, constate : « Les jeunes, on ne leur parle plus de service public mais de rentabilité et de profit, la pression est mise en permanence sur eux. » Cela fait penser immédiatement à ces « nouvelles valeurs émergentes », selon le Livre blanc sur l’avenir de la fonction publique (avril 2008), déjà évoqué sur ce blog, que seraient « la performance » et « « l’efficacité ». Déontologie des fonctions publiques (1), en 1995 (ce n’est pas si vieux), s’en tenait au paragraphe « qualité du travail » à proscrire « les occupations personnelles pendant les heures de service {…} les négligences et le désintérêt. » (p. 90). C’est ce que l’on appelle passer d’une culture de l’action à une culture du résultat et même plus : à une obligation de résultat.

Quant à Chauvel, seconde partie, son bref commentaire rappelle l’accroissement des inégalités aux dépens des jeunes et le pessimisme d’une raison fondée sur un « immense vide syndical, mais aussi politique et participatif, qui est caractéristique de notre époque et potentiellement dangereux. » Il parle avec des mots rares, bannis, impolis, que l’on n’emploie plus : « Sans conscience de classes, un des risques aujourd’hui, c’est l’aliénation. Il faut du pain et des jeux en quantité croissante pour contenir une classe populaire qui n’a plus la culture politique et la conscience sociale de la classe ouvrière. »

Pour le pain, il va falloir faire quelque chose ; pour les jeux, tout va bien : en 2006, le chiffre d’affaires de la Française des Jeux a atteint 9,5 milliards d’€. Tout cela rend « l’air du temps irrespirable, une suffocation, une colère contre la précarisation des vies ordinaires à laquelle nous assistons, impuissants. » (Guillaume Le Blanc, Vies ordinaires, vies précaires, 2007, Seuil).


(1) Christian Vigouroux, Dalloz.

Publicités
commentaires
  1. Le bateleur dit :

    En marge de cet article sur les jeunes, j’aurais une question :

    ne peut-on considérer que l’année supplémentaire d’étude pour devenir professeur est une sorte de grand boulevard périphérique pour, à la manière des voitures, stocker ceux qui n’ont de place nulle part sur le marché du travail ?

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s