La généalogie de l’insertion est-elle utile ?

Publié: mai 28, 2008 dans Insertion/missions locales

Les missions locales, hormis ponctuellement lorsqu’un quartier s’embrase, on les connaît peu, sinon celle de sa ville : c’est là où, selon l’expression, « les jeunes en difficulté » s’adressent pour être épaulés dans un parcours d’insertion qui, en théorie, doit conduire à l’intégration. « Les jeunes » ? Non, « des jeunes ». Rappelons que la JOC avait réalisé en 2006 une enquête auprès de 31 000 jeunes dont il ressortait entre autres que « plus de la moitié des sondés (53 %) affirment se débrouiller seuls pour trouver un emploi. Les structures spécialisées, ANPE et missions locales, sont peu utilisées et les dispositifs de formation largement méconnus. » (http://www.joc.asso.fr/IMG/pdf/2006-02-17_CP_Resultats_enquete.pdf). Le « R », pour « repérage », s’ajoutant désormais à l’acronyme « AIOA » (accueil, information, orientation, accompagnement) et justifié par le « droit à l’accompagnement » (2005) qui concerne tous les jeunes et pas exclusivement ceux qui ont trouvé le chemin de la mission locale, n’est donc pas inutile au regard de ce type de résultats. Toutefois, pour « sortir des murs » de la mission locale, encore faut-il en avoir les moyens et ne pas être synchroniquement contraint d’enchaîner entretien sur entretien pour satisfaire les « actualités » sur Parcours 3… Encore faut-il également prendre la précaution d’évoluer entre une offre pour un besoin non exprimé mais cependant réel et une logique de « fonction qui crée l’organe ».

 Les missions locales sont également une branche professionnelle organisée : plus de onze mille salariés dans cinq cents structures couvrant tout le territoire, une convention collective, le paritarisme, etc. Via la CPNEF (commission paritaire nationale emploi formation), cette branche a souhaité depuis plusieurs années proposer une action de formation nationale « prioritaire », Culture commune. Pour ce qui présente les qualités intrinsèques d’un réseau c’est-à-dire la plasticité et la réactivité… mais aussi ses inconvénients, instabilité, mutualisation insuffisante, pertes en ligne, il s’agit en substance, de (re)découvrir les fondamentaux : l’écoute des jeunes, leur libre adhésion, l’approche globale, le changement social et l’innovation, etc. Bref, tout ce qui fût couché dans un mémoire considéré par tous comme la naissance de l’insertion, le Rapport Schwartz remis au Premier ministre Pierre Maurois en 1981, mais également ce qui s’est progressivement constitué au fil de l’histoire : les missions locales ont désormais « 25 ans révolus » et, par analogie, on peut considérer qu’elles sont passées du stade de la jeunesse à celui de l’adultéité. Le premier stade est celui des expérimentations multiples, le second celui où ces expérimentations se sont sédimentées et parviennent à constituer une expérience. Plus qu’une question formelle d’années, la différence entre jeunesse et adultéité me semble résider dans cette transition entre expérimentations et expérience… sans pour autant que l’expérience exclut de nouvelles expérimentations mais disons que celles-ci sont plus orientées, mieux structurées… qu’elles savent tirer les leçons de l’histoire.

 En cette période friande de commémorations, de Guy Mocquet au dernier Poilu et, ce printemps, mai 68, la clarification historique et généalogique que poursuit cette formation Culture Commune appelle au moins deux questions : qu’est-ce qui, en un quart de siècle, a changé pour la jeunesse en termes d’insertion ? ces « fondamentaux », directement inspirés de l’éducation populaire et permanente, ont-ils autre chose à proposer que de la nostalgie et sont-ils toujours pertinents ?

 

A la première question, force est de constater qu’il n’y a guère de raisons de se réjouir. Il n’est pas utile ici de rappeler ce qui a été analysé – on peut dire « dénoncé » – par de nombreux auteurs et que résume le titre du rapport de l’Académie des sciences morales et politiques, La France prépare mal l’avenir de sa jeunesse (2007, Seuil). Probablement deux caractéristiques majeures séparent la jeunesse des années 80 et d’aujourd’hui.

– L’insertion, qui concernait dans les années quatre-vingt grosso modo les 200 000 jeunes sortant annuellement du système de formation initiale sans diplôme ni qualification, est désormais la chose la mieux partagée malgré l’allongement de la scolarité qui, sauf exceptions, les héritiers, correspond moins à une perspective de mobilité sociale ascendante qu’à l’assurance du déclassement : le technicien de surface bac + 5, si possible polyglotte, pour un CDD à temps partiel… L’insertion est donc devenue une quasi-phase de transition – parfois interminable (1) – entre jeunesse et adultéité.

– L’insertion était un processus, donc avec une fin conduisant à un état stabilisé, l’intégration. Aujourd’hui, avec la fin du modèle ternaire (formation – emploi – retraite), l’insertion débouche sur la discontinuité, le précariat généralisé et ce qu’il implique de difficultés immenses à s’installer : trouver un logement, obtenir un prêt pour une voiture, être rabroué électroniquement par un DAB : « solde insuffisant », etc. Le thème fort qui parcourt celles et ceux qui sont en première ligne face à la jeunesse, travailleurs et intervenants sociaux, est désormais la pauvreté. C’est dire…

De ces deux évolutions – oui, on pourrait dire « régressions » – il en découle, pour une frange de la jeunesse, une accentuation de la marginalité avec une socialisation endogène tant d’un point de vue générationnel (en bande), ethnico-communautaire que spatial (les quartiers de relégation). Pour le reste de la jeunesse, un désenchantement collectif et un pragmatisme individualiste – s’en sortir – que viennent épisodiquement secouer des situations cathartiques de révolte (CPE, banlieue) ou de mobilisation citoyenne. Encore faut-il qu’il existe un projet sociétal collectif… ce qui n’est pas le cas : si je défends l’idée de projet (cf. sur ce blog : « Deux ou trois choses au sujet de la dictature du projet » ), il n’empêche que « … l’injonction récurrente faite à chaque jeune de bâtir un projet individuel est née dans le creux des difficultés de la société à formuler un projet collectif, perdant de vue que celui-ci, loin d’être la somme de projets individuels, nécessairement contradictoires, est d’abord la condition même pour que tous les jeunes, quelles que soient leurs « ressources » se projettent dans l’avenir. » (2)

 

Côté intervenants sociaux, la machine avance vite, puissamment. Alimentée de critiques aussi récurrentes que partiales sur le thème de leur échec (politique de la ville, insertion…), la machine à, moins qu’évaluer, essorer le social ne s’embarrasse pas de fioritures et ne raisonne qu’à partir du critère sinon exclusif du moins hégémonique d’efficience : « à l’euro près », selon l’expression de la LOLF et de la Révision générale des politiques publiques (RGPP), le travail social est soumis à la question d’une rentabilité calée sur le rythme boursier. Il faut faire vite, aller à l’essentiel, c’est-à-dire l’emploi, le reste (santé, culture, citoyenneté, équilibre psychologique, logement, etc.) n’étant que coquetteries littéraires de « sociocults » réfractaires au seul principe de réalité qui vaille, l’économie. Désormais, puisque les caisses seraient vides (cf. le « paquet fiscal », le record des 102 milliards d’euros de résultats nets des entreprises du CAC 40 en 2007, etc.), tout doit être soumis à la question de l’efficience. Celle-ci, d’ailleurs, se pare de vertus telles que « la performance » et « l’efficacité », semble-t-il « nouvelles valeurs émergentes » (sic) de la mission de service public selon Le Livre blanc de la Fonction publique (avril 2008). Que l’on recherche l’efficacité me paraît légitime et évident (on imagine mal l’inverse). Que l’on soit guidé – c’est la fonction des valeurs – par la performance me semble par contre étrange, comme si la vie était et n’était qu’une course. Sidney Pollack, qui vient de décéder, avait réalisé en 1969 un très beau film, On achève bien les chevaux : aux Etats-Unis, durant la dépression des années 30, des marathons de danse étaient organisés avec primes pour les gagnants et épuisement, parfois décès, pour celles et ceux qui ne gagnaient pas. Cela rappelle la phrase d’un entraîneur américain qui disait « Pour sélectionner un champion, je prends un panier d’œufs, je le jette contre un mur et je récupère l’œuf qui n’es pas brisé. »

 Ainsi le champ du social est de moins en moins celui qui permet une maturation, le temps des apprentissages, et celui d’une pacification, la socialisation ; mais il est de plus en plus celui de la précipitation – échéanciers électoraux – et d’une guerre – « stratégie d’insertion », dit-on – à l’issue de laquelle les perdants sont d’ores et déjà désignés : celles et ceux qui perdront leur vie à la gagner dans des « bad jobs » comme le dit dans Le Monde du 27 mai 2008 Jacques Freyssinet, président du conseil scientifique du Centre d’études de l’emploi (3). Quelques-uns, moins essoufflés, plus chanceux, décrocheront la timbale du CDI. Faut-il se consoler que cette accélération n’épargne personne, en particulier les agents des services de l’État en charge des politiques publiques qui dérapent dans les virages des orientations politiques ? ll y a un an, on ne donnait pas cher des PLIE (plans locaux d’insertion par l’économie), il y a six mois les maisons de l’emploi étaient interrompues… aujourd’hui elles sont au cœur de la stratégie pour l’emploi (article 3 de la loi du 13 février 2008 relative à la réforme de l’organisation du service public de l’emploi). On entendait, les années quatre-vingt, « y a-t-il un pilote dans l’avion ? » ; consolation, aujourd’hui on a la réponse, on sait qu’il n’y a pas de pilote, juste l’obligation de courir vers le maelström. Tout le monde court.

 Dans ces conditions que peut signifier la transmission d’une histoire de l’insertion, chargée de valeurs certes non complètement disparues mais réorientées – pour ne pas dire « détournées » – par le discours dominant : l’humanisme synonyme de compassion, l’éducation permanente devenue « formation professionnelle tout au long de la vie », le changement social traduit en flexibilité, l’engagement muté en obligation de résultat ? Cette généalogie permet-elle de réinsuffler du sens, de la professionnalité, ou l’écart avec la réalité actuelle est-il si grand qu’il n’inspire, au mieux, que la nostalgie, au pire que le découragement (« tout ça pour en arriver là ! ») ?

 Ce que me renvoient les professionnels « de terrain » des missions locales, conseillers mais aussi directeurs, chargés d’accueil, administratifs, partout en France, m’incline vers la première proposition car, en effet, le besoin de  sens s’exprime d’autant plus qu’il est aiguisé par un illusionnisme du quotidien tel qu’un « accompagnement » qui n’en a souvent que le nom – 150-200 jeunes par conseiller – et par le néo-taylorisme qu’il induit : une journée de conseiller-ère d’insertion, c’est six à huit entretiens enchaînés (accueillir, écouter, dialoguer, encourager, contractualiser… et, essentiel, enregistrer dans le système informatique). Quel temps reste-t-il pour l’innovation, l’animation du réseau partenarial, le développement local ? Peu, voire rien. Les « référents » (santé, logement…) bricolent faute des temps de réflexion et de réflexivité. Les conseillers-ères ne voient pas passer les lois qui scellent leur destin. « Lenedanleguidon » est l’ordinaire expression – pas une culture – la plus commune, des professionnels. Les directions, elles-mêmes pressées d’ « indicateurs de performance », entre l’enclume des équipes désorientées et le marteau des subventions sous condition de « 50% d’accès à l’emploi durable », sont tentées par une gestion des ressources humaines à court terme alors qu’il faudrait une gestion humaine des ressources : la boîte à outils… plus la politique devient technique, moins elle est politique.

 Et pourtant… et pourtant… le besoin de sens est immense. Le risque de ces temps de formation où sont tentés la transmission des valeurs et l’élargissement de l’horizon en grimpant sur les épaules des géants qui nous ont précédés est, bien sûr, celui d’une thérapeutique cathartique : re-immersion ponctuelle dans les fondamentaux puis, purifiés, déinstrumentalisés, retour au charbon comme si, presque, de rien n’était. Toutefois il est permis de penser, d’espérer, que l’écart entre l’idéologie, les pratiques et les besoins des jeunes « de peu » – pour reprendre les mots de Pierre Sansot – parvienne à terme à être si abyssal qu’il provoque une saine réaction. Et que les agents disciplinés se muent en acteurs responsables rappelant aux « grands » cette phrase du Rapport Schwartz : « Ainsi considérons-nous comme grave et dangereux le risque qu’on encourrait à ne prendre en considération que les mesures touchant à la formation et à l’emploi parce qu’elles apparaîtraient suffisantes pour régler les problèmes les plus visibles. »

 De la sorte et, pourrait-on dire, a fortiori, transmettre les valeurs de celles et ceux qui, inspirés par l’éducation populaire, avaient imaginé des solutions sociales finalement très simples – écouter, prendre en compte, soutenir – constitue une œuvre de lucidité, dessille des paupières, contraint à replacer l’accompagnement des jeunes dans la perspective de ceux-ci et non dans celle d’une politique publique égarée car elle ne se justifie plus par le service rendu mais par sa seule cohérence interne au regard de critères de performance. Entendons-nous, l’évaluation du travail social, au sens large, et spécifiquement de l’insertion ne constitue pas un problème sur son principe : objectivation du service rendu, transparence et responsabilité, démonstration des valeurs ajoutées, production de reconnaissance… Mais cette évaluation autonome et axiologique – parce que, oui, les fondamentaux sont partagés et reconnus comme justes – ne peut être confondue avec le contrôle hétéronome et suspicieux.

La « culture commune » est donc, comme pour la jeunesse mais cette fois pour le réseau, « un devoir d’avenir » d’autant plus nécessaire qu’elle est mise en cause. Cependant trois conditions lui sont nécessaires :

– Qu’elle s’appuie sur l’histoire pour réinventer, pour imaginer ce nouveau « contrat social avec la jeunesse » qui clôturait sous forme de manifeste de l’ANDML la réédition du Rapport Schwartz… c’est-à-dire qu’elle réinvestisse le projet du changement social.

– Qu’elle soit suivie d’effets dans les missions locales dès lors que les participants-tes rejoignent leur structure. C’est-à-dire que Culture Commune soit effectivement inscrite dans une politique de formation et dans un projet associatif de structure.

– Que ses relais régionaux, les animateurs, parviennent à porter, diffuser, encourager cette formation. Ce qui n’est pas gagné au regard d’un courriel d’un de ces animateurs, reçu il y a deux-trois jours : « … Mais les AR {animations régionales} disparaissent aussi du fait de l’incompréhension de leur mission , et le projet de CPO des AR élaboré par le ministère restreint leur rôle à un appui technique aux DRTEFP débordées par leur restructuration, et les nouvelles générations de fonctionnaires qui ne saisissent pas l’objet de travail. Concernant la formation, cette tendance s’amplifie depuis 2 ans  au moins. Sans un projet collectif national, ou régional, voire local, la formation des salariés ne devient plus une priorité, et ne se construit pas vis-à-vis des missions de la structure…La sollicitation d’organismes privés sur des outils est extrêmement pressante ( compta analytique et CPO, outil de gestion du temps)…des formations internes se montent grâce aux demandes des délégués syndicaux  (gestion du stress, des conflits…), mais les structures des moins de 10 sont vraiment trop sous pression et ont peu de temps à déléguer à la formation.. .Et pourtant , nombre de leurs salariés assurent leur fonction depuis une bonne dizaine d’années… »

 

 


(1) Déjà il y a plus de vingt ans, Adolescence terminée, adolescence interminable, (Anne-Marie Alléon, Odile Morvan, Serge Lebovici, 1985, PUF). Dans cet ouvrage, l’article de Jean-Claude Chamboredon, « Adolescence et post-adolescence : la juvénisation » – pp. 13-28 – est à lire.

(2) Dominique Charvet, Jeunesse, le devoir d’avenir, 2001, Commissariat Général du Plan, La documentation Française, p. 20. Le problème, qui fait débat, n’est donc pas celui du projet individuel mais du hiatus entre la nécessité (plus que l’injonction, me semble-t-il) d’un projet individuel et l’absence de projet collectif.

(3) Extrait : « Le Monde : Ne doit-on pas inciter les chômeurs à se porter sur les offres d’emploi non pourvues ? J. Freyssinet : Ces offres d’emploi non pourvues sont de deux ordres. Il y a d’abord des emplois requérant des qualifications spécifiques. Ce n’est pas en sanctionnant les chômeurs que ces offres seront pourvues : il s’agit d’un problème de formation, d’autant que ceux qui restent un certain temps sans emploi sont ceux qui sont le plus en difficulté. Le deuxième gros volume d’offres vacantes concerne les « bad jobs », comme disent les Anglais, les emplois précaires, mal payés, avec des conditions de travail difficiles. Dans la mesure où le projet isole la sanction de toute mesure positive d’aide au retour à l’emploi, il ne reste que la menace. Si on exerce une pression financière sur les chômeurs, ils seront obligés d’accepter ces emplois, espère-t-on. Il s’agit bien du but du gouvernement, qui ne peut être affiché comme tel. »

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