L’économie sociale produit-elle de la valeur ajoutée ? 3/3

Publié: mai 27, 2008 dans 1, Économie sociale

Suite et fin : 3ème partie de la conférence pour la Chambre régionale d’économie sociale des Pays de la Loire…

 

3. « Le discours de la méthode »

 A la question « L’économie sociale produit-elle de la valeur ajoutée ? », nous avons répondu positivement en distinguant trois catégories de valeurs ajoutées (directes individuelles, directes collectives, indirectes organisationnelles), elles-mêmes s’exprimant dans quatre sphères (économique, individuation, sociabilité, sociétal) et générant des capitaux économique, social, culturel et symbolique. Nous avons également constaté que, si l’évaluation de ces valeurs ajoutées était une préoccupation forte parmi les acteurs de l’économie sociale, les référentiels pullulaient, ne facilitant guère la mutualisation et la compréhension, voire obérant l’objectif de légitimation. Il n’est donc pas inutile en conclusion d’énoncer les quelques grands principes qui doivent guider l’évaluation dans l’économie sociale. Ces principes appartiennent, d’une part, à un registre d’ordre protocolaire (ce qu’il faut faire et ce qu’il faut éviter), d’autre part à la nécessité d’aborder l’évaluation de l’utilité sociale selon un raisonnement systémique.

 

Première proposition : ce qu’il faut faire ou éviter… 

 

  • La démarche doit être endoformative, c’est-à-dire s’appuyer sur les ressources internes de la structure, l’évaluation ne devant pas être confondue avec un contrôle. Il s’agit donc de poursuivre deux objectifs finalisés concomitants : faire la démonstration de la production de valeurs ajoutées et développer une culture de l’évaluation.
  • Elle doit inclure les parties associées externes… Hormis l’autoévaluation (que l’on peut appeler un « audit de première partie »), toute démarche d’évaluation devrait prendre en compte, outre les parties associées internes (salariés, bénévoles, administrateurs…), les parties associées externes : pouvoirs publics et institutions finançant la structure, clients ou usagers, partenaires.
  • Elle doit garantir la publicité des référentiels… Un objectif de l’évaluation et, en amont, des référentiels d’organisation et d’évaluation est d’apporter des garanties, tant en interne qu’en externe, sur ce que réalise la structure. Il n’est pas concevable qu’un référentiel soit tenu secret puisque, ce faisant, sa dissimulation ne permet pas de valider l’évaluation… sinon sur le principe aveugle d’une quasi-foi. Le principe de l’assurance de la qualité « qui vise à donner confiance en ce que les exigences pour la qualité seront satisfaites » (ISO:9000) ne peut de toute évidence être garanti si les termes et le référentiel d’évaluation sont inconnus.
  • Elle gagne à être accompagnée… Y compris pour les démarches d’autoévaluation, il semble hasardeux de ne pas accompagner les évaluations par une personne extérieure qui peut appartenir au réseau auquel participe la structure mais qui n’en est pas une partie interne (1). Ce, du moins, pour l’apprentissage d’une démarche évaluative, compte-tenu des difficultés liées à la maîtrise de l’outil et pour toutes les évaluations à importance stratégique.
  • Enfin elle doit éviter le risque « iatrogénétique »… S’il apparaît incontestable que la méthode participative et endoformative d’une part garantit une cohérence interne avec les valeurs et les finalités des structures de l’économie sociale, d’autre part constitue une garantie d’appropriation que n’apporterait pas une logique hétéronome, existe un risque de se limiter aux processus sans parvenir à démontrer les valeurs ajoutées effectives, c’est-à-dire celles qui concernent les usagers, bénéficiaires ou clients. On serait en effet assez rapidement, avec un tel raisonnement, dans une conception de la structure « tournant sur elle-même », démontrant qu’elle parvient à bien s’organiser… sans pour autant que l’on objective ce pour quoi l’organisation existe. S’inspirant d’Ivan Illich (2), le risque peut être qualifié de « iatrogénétique », la iatrogenèse étant le fait de secréter sa propre maladie et, subséquemment, de mobiliser ses ressources non pour répondre aux besoins externes (qui justifient l’existence et l’activité de la structure) mais pour résoudre les problèmes que l’on s’est créés. Non que les structures secrètent de la maladie mais, si l’activité d’évaluation des valeurs ajoutées réside sinon essentiellement du moins prioritairement dans la démonstration de fonctionnements avec la – pourtant juste – ambition de les améliorer, on n’est guère éloigné d’une organisation autocentrée, mobilisant ses efforts (réflexion, ressources humaines et moyens financiers) pour prévenir et corriger des dysfonctionnements alors que, si bien sûr l’amélioration des processus est nécessaire, ce sont malgré tout les outputs qui peuvent prioritairement légitimer ou non la structure : être utile socialement, c’est être utile aux autres.

 Deuxième proposition : pour une évaluation systémique…

 Toute organisation peut se comprendre à partir d’une représentation simple et appropriable par tous les acteurs : le modèle systémique avec son chaînage « intrants à processus  à extrants » correspondant aux trois secteurs stratégiques de toute organisation, la veille, la production et l’évaluation.

En amont, les intrants (inputs) déterminent l’activité de la structure et correspondent…- au projet social (d’entreprise, associatif) ;- aux « exigences de société », c’est-à-dire les normes, conventions, cadres juridico-administratifs et légaux ;- enfin aux besoins des populations, du territoire et de ses composantes.

A l’échelle de l’entité, dans la cadre de son projet, différents processus sont mis en œuvre, mobilisant des ressources humaines, matérielles et immatérielles, financières, dont les quatre caractéristiques évaluatives principales sont la conformité vis-à-vis des exigences de société, la cohérence vis-à-vis du projet de structure, l’adéquation vis-à-vis des besoins objectivés et l’innovation au regard soit du projet qui l’inclut, soit de la nécessité de ne pas s’en tenir aux besoins explicites et implicites des usagers.

Enfin, en aval, les extrants correspondent aux valeurs ajoutées produites par la structure. Ces valeurs, définies précédemment, ajoutées sont immédiates (effets) ou différées (impacts).

 Ce sont ces trois objets principaux qui correspondent à l’évaluation de l’utilité sociale.Chacun d’entre eux appelle des critères et leurs indicateurs adossés. Cette sélection peut s’appuyer sur une batterie de critères pré-établis qu’il convient systématiquement de problématiser, c’est-à-dire de spécifier au regard des particularités de la structure, de son objet social et de l’importance stratégique qu’on leur accorde. Il en est de même pour les indicateurs. Cette problématisation, outre le fait qu’elle répond à l’obligation de spécification, correspond à l’appropriation par les acteurs de la démarche évaluative.

 

J’ai proposé vingt-cinq critères mais tous ne sont pas à mobiliser et, selon l’objet, on privilégiera tel ou tel critère. Cependant treize d’entre eux sont des critères points de passage obligé qui, s’ils n’étaient pas présents, invalideraient l’ensemble du dispositif évaluatif.

 

Critères

Questions évaluatives centrales (sur la base d’une action)

1.   Cohérence

Cette action est-elle en cohérence avec le projet de structure ?

2.   Conformité

Cette action est-elle conforme aux exigences de société, à la commande publique ?

3.   Décentration

Cette action est-elle fondée sur une objectivation des besoins ?

4.   Efficacité

Cette action atteint-elle les objectifs fixés ?

5.   Effectivité

Cette action est-elle conduite de la meilleure façon ?

6.   Efficience

Les résultats de cette action sont-ils à la hauteur des investissements consentis ?

7.   Equité

Cette action fait-elle plus pour ceux qui ont moins ?

8.   Innovation

Cette action est-elle innovante ?

9.   Démocratie interne

Cette action s’inscrit-elle dans un processus délibératif et participatif interne ?

10.          Environnement

Cette action participe-t-elle d’un souci de préservation de l’environnement, des ressources ?

11.          Égalité H-F

Cette action respecte-t-elle le principe de « politique intégrée » de l’égalité hommes-femmes ?

12.          Mixité sociale

Cette action produit-elle de l’altérité sur la base de l’inter (culturel générationnel, etc.) ?

13.          Viabilité économique

Cette action est-elle viable économiquement ?

 

 C’est ce référentiel et protocole qui vont être à présent testés sous l’égide de la Chambre régionale d’économie sociale des Pays de la Loire, une expérimentation sur site étant nécessaire de telle façon à adapter le modèle à l’hétérogénéité des particularités du secteur de l’économie sociale. La chronologie de cette expérimentation recouvre quatre grandes phases.

– Dans une logique de « bonnes pratiques », des visites sur trois sites qui ont progressé sur le thème de l’évaluation de l’utilité sociale permettront une première adaptation du modèle théorique.

– Y succèdera une expérimentation sur trois structures aux objets sociaux différents qui permettra une seconde adaptation du modèle.

– Une formation-action sera organisée avec une dizaine de représentants de structure, recouvrant trois séquences : un module de deux jours en face-à-face pédagogique de connaissance du modèle ; une intersession durant laquelle chaque participant testera dans sa structure le modèle ; un module de deux jours de restitution et de critique du modèle.

– Enfin la finalisation du modèle qui ne sera plus purement théorique mais aura été confronté et ajusté aux terrains.

 Au bout du compte, « Partir du petit vers le grand, du connu vers l’inconnu », c’est à dire à peu de choses près le troisième précepte du Discours de la Méthode  de René Descartes : « Conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu comme par degré jusqu’à la connaissance des plus composés… »


    

(1) Un enjeu commun à plusieurs réseaux est aujourd’hui de former des personnes pour disposer de ressources internes capables de réaliser cet accompagnement.

(2) Ivan Illich, Némésis Médicale. Paris, Seuil, 1975

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