L’économie sociale produit-elle de la valeur ajoutée ? 2/3

Publié: mai 27, 2008 dans Économie sociale

Suite : 2ème partie de la conférence pour la Chambre régionale d’économie sociale des Pays de la Loire… 

2. Rapide synthèse de l’état des lieux portant sur vingt-cinq référentiels d’évaluation.

 Trois grands constats peuvent être faits : un degré élevé d’attention au thème de l’évaluation, une profusion de référentiels, enfin un retard étonnant quant à l’intégration des normes sociétales.

 Premier constat : l’attention au thème de l’évaluation

 Chose la mieux partagée, l’évaluation de l’utilité sociale répond à quatre types de motivations :

 – Le besoin de légitimation, vis-à-vis des autres, particulièrement les pouvoirs publics qui subventionnent, mais aussi vis-à-vis de soi, est au cœur des explications qui justifient l’évaluation. La place dans un champ concurrentiel (1) est également un ressort explicite dans de nombreux argumentaires pour l’évaluation… quitte à emprunter au discours économique des éléments de sa théorie (les avantages comparatifs…). Ceci signifie tout à fait clairement que le travail social, entendu au sens large, ne va plus de soi.

– Le besoin de (se) professionnaliser. Secteur jeune (tout au plus dans sa forme moderne une trentaine d’années), l’économie sociale s’est construite sur une base à la fois militante et de travail social. Inévitablement et dans la mesure où certaines de ses composantes telles que l’IAE sont fortement déterminées par des politiques publiques qui, elles, ont élevé leur degré d’exigence, par des conventionnements et parfois par le principe d’appels d’offres et de mise en concurrence, le besoin de professionnalisation s’est fait ressentir. Qui plus est, les acteurs de ce secteur ont développé des expertises ou, du moins, des compétences spécifiques répondant à la complexité des dispositifs ainsi qu’à celle de leurs publics : l’approche globale, par exemple, qui est revendiquée par de nombreux réseaux, renvoie à la multidimensionnalité des besoins de la personne, chacune de ses dimensions faisant appel à des concepts, des outils, des connaissances particulières qui doivent être actualisés. La qualité de l’offre de services est donc devenue un facteur important de justification de l’évaluation… a fortiori lorsqu’un des critères de l’économie sociale est de fournir des services comparables à ceux du secteur marchand qui ne couvre que partiellement les besoins : il faut pouvoir raisonner à qualité comparable, plutôt que semblable, le « supplément d’âme » comptant mais n’excusant pas un service médiocre.

– Articuler légitimité, technicité et sens. Cette professionnalisation, dont on parle beaucoup dans l’économie sociale, est rarement définie de façon univoque. Décrypter les discours des acteurs conduit à la concevoir comme l’articulation de trois dimensions.

  • La première est celle de la profession qui recouvre tous les éléments qui permettent d’agir, de travailler, avec un certain nombre de garanties sur le futur. Cela peut être une convention collective, des contrats à durée indéterminée, etc. En tout cas, le pôle de la profession repose sur la variable de légitimation : pour durer, il faut être reconnu et tous les référentiels étudiés annoncent, comme enjeu ou comme objectif de l’évaluation, la nécessité d’être reconnu, validé… à tel point que l’évaluation de l’utilité sociale correspond plus souvent à un plaidoyer qu’à une démonstration des valeurs ajoutées pour les bénéficiaires.
  • La deuxième dimension est celle du professionnalisme qui est en quelque sorte la « boîte à outils », c’est-à-dire qui vise  améliorer les compétences – par définition jamais abouties – traditionnellement distribuées en catégories cognitive (savoir), technique (savoir-faire) et comportementale (savoir-être), la combinaison de ces dernières permettant l’adaptation dans un environnement en mutation : c’est le savoir-devenir.
  • La troisième et dernière dimension est celle de la professionnalité qui correspond au sens de l’action… tant il est vrai que, si l’on dit que « un bon ouvrier a de bons outils » il ne suffit pas d’avoir des bons outils pour être un bon ouvrier… encore faut-il avoir envie de s’en servir ! Si la profession est conquise par la communication et la démonstration de la qualité organisationnelle et des services et si le professionnalisme est étayée par la formation et la gestion des ressources humaines, la professionnalité puise son inspiration et sa force dans le projet de structure ou d’entreprise, dans des chartes, dans le sentiment d’appartenance, en ce qui concerne l’économie sociale, à une communauté humaine qui ne se résume pas à la seule logique instrumentale et économique.

– Le besoin de communiquer et l’imprégnation d’un discours dominant.

L’économie sociale, hybride, développe un discours du social prédominant, répètant que la place de l’humain est au-dessus des contingences et déterminants matériels et économiques. Il n’en est pas moins vrai qu’un pied dans le monde économique, avec pour certaines de ses entités des obligations d’autofinancement et de résultat, la conduit à se rapprocher des modèles organisationnels de l’économie marchande. Ce rapprochement s’est opéré dans un premier temps avec les sciences du management et la sociologie des organisations – il n’est pas anodin de constater que les grands sociologues du travail se sont très largement intéressés à l’économie sociale : Sainsaulieu, etc. – et se poursuit jusqu’à la conception de référentiels construits sur le modèle de l’ISO. Cette porosité s’est accentuée par le même mouvement mais, cette fois, venu du monde des entreprises qui, sous l’effet des thématiques de la responsabilité sociale ou sociétale de l’entreprise, du développement durable, etc. se sont avancées dans le discours traditionnel de l’économie sociale. Toujours est-il qu’aujourd’hui, comme les entreprises ordinaires, les structures de l’économie sociale ne peuvent pas ne pas communiquer et reprennent à leurs comptes le discours entrepreneurial… où l’évaluation, formulée comme telle ou en termes de « revue de contrat » et autres expressions de la qualité, est banalisée. La poche de résistance, sur le thème de l’indicible humain, est marginalisée, obsolescente.

 

 Deuxième constat, une « proconfusion » de normes, labels, codes, référentiels…

 L’exploration des normes, référentiels, guides multiples conduit au constat d’une « babel des labels ». Si l’on peut comprendre que, l’économie sociale étant hétéroclite, on y recense en toute logique des référentiels originaux, pour autant ces originalités devraient correspondre à des spécifications. Or des variations importantes se remarquent, symptomatiques de fonctionnements éparpillés, peu coordonnés… qui plus est sans doute réfractaires culturellement à l’idée de modèle.

– Tout d’abord dans le choix de la démarche qui va de l’auto-évaluation à l’évaluation accompagnée et à l’évaluation externe… jusqu’à l’évaluation-consolidation. Globalement ces choix correspondent à trois orientations évaluatives : l’une recouvre un objectif d’évolution et de formation, l’autre à un objectif d’objectivation, la dernière à un objectif de promotion. Chacune de ces trois orientations est incontestablement légitime mais l’usage commun et indifférencié de la notion d’évaluation crée une confusion… a fortiori pour la troisième puisque en théorie « l’évaluation se distingue des actions de promotion de la qualité de service. » (2)

– Puis dans les acteurs concernés depuis l’absence des parties prenantes (partenaires mais également usagers) jusqu’à leur participation systématique dans la démarche en passant par une participation aléatoire, au gré des situations.

– Également dans la conception du projet… alors que celui-ci est considéré à juste titre comme un élément déterminant et structurant de l’évaluation. Le projet est rarement complet, c’est-à-dire articulant les différentes phases des valeurs à l’évaluation. Selon les cas, le projet est un programme, un plan d’action… voire un rapport moral et d’orientation joint au bilan d’activité.

– Certains référentiels sont révisés, Qualirei par exemple, d’autres ne le sont pas alors qu’ils sont présentés comme des démarches progressives, empiriques (le référentiel de l’UNIOPSS n’a pas évolué depuis sa création en 2003, la DAQ des Chantiers d’insertion non plus…).

– Enfin – peut-être surtout pour la compréhension – le vocabulaire : les notions de critère, indicateur, thème, donnée, axe, etc. sont utilisées par chaque référentiel avec un sens particulier et peu de référentiels, hormis par exemple celui de l’AVISE et de Culture et Promotion, prennent le soin de caractériser les indicateurs. La notion de critère est sans doute la plus plastique, souvent synonyme d’objectif. La notion d’indicateur connaît également des avatars, en particulier avec certains indicateurs dits « qualitatifs », alors qu’en principe un indicateur est toujours quantitatif, dont certains laissent circonspect face à ce que l’on est en droit d’attendre au minimum d’un indicateur : qu’il fournisse une information pertinente, objective et transmissible.

 

Troisième constat : un retard étonnant quant à l’intégration des normes sociétales.

 Les normes sociétales de la responsabilité sociétale (RSE) et du développement durable (DD) qui pénètrent le secteur économique marchand avec le guide SD 21000, la norme SA 8000, peinent à être intégrées par l’économie sociale. Hormis le Bilan Sociétal, les référentiels qualité tels que Qualirei, Cedre, la DAQ n’incluent pas de préoccupations environnementales sinon exceptionnellement dans la perspective de la protection des accidents du travail. Le seul thème spécifié est celui de la démocratie interne et de la gouvernance qui fait partie des items définitoires de l’économie sociale (critères CNVA, agrément  « jeunesse et éducation populaire » de Jeunesse et Sports).

Si la RSE, pourtant consensuelle, est loin de faire l’unanimité (3), le développement durable s’est largement imposé comme thématique majeure, ne serait-ce que dans la vie politique locale comme en témoigne la quasi-totalité des professions de foi des candidats de tous bords pour les élections de mars 2008. Au regard de la proximité des structures de l’économie sociale avec les collectivités locales et, précisément, du poids de plus en plus important de la thématique du développement durable dans les politiques de ces dernières, on pourrait souhaiter qu’une révision des référentiels – qui s’impose  pour certains d’entre eux – soit l’occasion d’une véritable refondation de ceux-ci sur la base d’une intégration des critères du développement durable.


(1) La fonction d’observatoire est particulièrement révélatrice des luttes d’influence et de la concurrence entre des entités par ailleurs « partenaires », chacune revendiquant la légitimité de sa position pour produire de la connaissance.

(2) Délégation interministérielle à l’innovation sociale et à l’économie sociale, Guide de l’évaluation, circulaire du 1er décembre 2000 relative aux conventions pluriannuelles d’objectifs entre l’État et les associations, juin 2002, ministère des Affaires sociales, du Travail et de la Solidarité, p. 6.

(3) Ainsi Robert Reich, auteur de L’Économie mondialisée (1993, Dunod), constate qu’une entreprise est faite pour réaliser des profits et que la responsabilité sociale des entreprises relève de la supercherie (in Frédéric Lemaître, « L’entreprise entre profit et bien commun », Le Monde, 5 janvier 2008). 

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