L’économie sociale produit-elle de la valeur ajoutée ? 1/3

Publié: mai 27, 2008 dans 1, Économie sociale

Cette contribution en trois parties est le texte d’une conférence faite par mes soins à l’assemblée générale de la Chambre régionale d’économie sociale des Pays de la Loire (Cholet, 27 mai 2008). Dans cet article, la première partie… les deux autres ne sauraient tarder.

 Ma contribution pour ce thème s’appuie particulièrement sur une étude réalisée fin 2007 – début 2008 pour la Chambre régionale d’économie sociale des Pays de la Loire (1) et, plus globalement, sur une vingtaine d’années de côtoiements et de tutoiements avec les acteurs de l’économie sociale. Cette contribution se fera en trois points :

– Une réflexion sur la complexité de l’évaluation de l’économie sociale.

– Une rapide synthèse de l’état des lieux portant sur vingt-cinq référentiels d’évaluation.

– Une proposition que, très modestement, j’appellerai « Le discours de la méthode ».

 

1. La complexité de l’évaluation de l’économie sociale

 

Dès lors qu’on pose cette question, « L’économie sociale produit-elle de la valeur ajoutée ? », on est face à ce que l’on appelle savamment un système de relations par opposition, populairement le mariage de la carpe et du lapin. Car, en effet, le premier terme du couple « économie sociale » appelle nécessairement une réponse positive (Sans évacuer la question posée par Dominique Méda, Qu’est-ce que la richesse? (2) imagine-t-on une économie qui ne produise pas de valeur ?) alors que le qualificatif, « sociale », est souvent perçu en opposition à l’économie : l’indicible social appartiendrait à un registre où l’économie n’a pas sa place, une sorte d’espace de l’ineffable humain, qui ne peut inclure l’économie sauf à être contaminé. Quant à la superbe économie, le social ne serait pour elle qu’une coquetterie intellectuelle. Or, en cette période de vaches maigres et même, selon les termes d’un philosophe, de « panique morale » (3), on va à ce qui est considéré comme essentiel… l’économie. Cependant, force est de constater que l’économie repose sur l’humain, qu’il soit producteur, consommateur ou même spéculateur et que l’incertitude qui accompagne, pour ne pas dire définit, le social est loin d’être étrangère à l’économie : ne dit-on pas à longueur de commentaires sur l’économie que « le marché repose sur la confiance », paramètre pour le moins aléatoire et subjectif… humain ?

 

Prudent, je n’avancerai pas plus sur ce constat devant une assemblée générale de Chambre régionale d’économie sociale peuplée d’experts qui, à n’en pas douter, ont parfaitement compris de longue date qu’économie et social non seulement ne s’opposaient pas mais étaient complémentaires puisque le social sans l’économie est exsangue et que l’économie sans le social est inhumaine. Qui plus est, dès lors que l’on se place dans la perspective des personnes, tout cela est bien évidemment indissociable. On peut prendre l’exemple du travail qui, avec le capital, est à la base de l’économie et vis-à-vis duquel l’investissement humain combine trois dimensions : une dimension instrumentale, on travaille pour gagner sa vie ; une dimension sociale, on travaille pour appartenir à une communauté humaine et en être reconnu ; une dimension symbolique, on travaille pour s’accomplir. L’augmentation de « la souffrance au travail », des TMS, etc. est d’ailleurs la démonstration que le travail ne se limite pas au salaire car, dès lors que les conditions de travail sont exclusivement dictées par des critères purement économiques tels que la productivité ou la rentabilité et organisées sous la houlette d’une néo-taylorisme, les personnes ne s’y retrouvent plus, n’obtiennent ni reconnaissance ni accomplissement et, comme on dit, « somatisent ». Le travail se vide de sa substance en devenant synonyme d’emploi, à tel point que « la notion de travail devrait dépérir au profit de la notion d’activité, laquelle combine l’intérêt, l’engagement subjectif, la passion voire la créativité… » D’où est extraite cette phrase sur le dépérissement du travail ? D’un ouvrage d’Edgar Morin et de Sami Naïr, datant de 1997, Une politique de civilisation (4)… preuve s’il en est que celui qui a repris ce titre en forme de slogan s’est limité à la lecture de la couverture car j’ai comme l’impression que nous n’allons pas vers une reconnaissance de l’engagement, de la passion et de la créativité. A force de sacrifier l’essentiel à l’urgence, on parvient à oublier l’urgence de l’essentiel…

 Si chacune et chacun sont ici assurément convaincus que l’économie sociale produit de la valeur ajoutée, c’est-à-dire qu’elle est socialement et économiquement utile, tel n’est pour autant pas le cas général hors ces murs. Car, en effet, il plane un soupçon d’un point de vue particulier sur l’économie sociale, d’un point de vue général sur le social. Le fondement de ce soupçon est à rechercher dans la place qu’occupe l’économie ou, plus exactement, dans la rationalisation économique sur l’ensemble de l’activité humaine. Si, par exemple, on s’intéresse aux politiques publiques, on constatera que le critère majeur et parfois exclusif de leur évaluation est celui d’efficience, c’est-à-dire le calcul de la proportionnalité entre l’investissement consenti et les résultats obtenus. Ceci conduit à des aberrations qui, entre autres, m’ont fait poser la question dans un article paru dans Lien social : « L’abbé Pierre était-il efficient ? » (5). Voici une aberration, vécue il y a quelques mois dans une autre Chambre d’économie sociale. J’y animais une formation, précisément sur le thème de l’évaluation de l’utilité sociale. Une participante, directrice d’un service de soins palliatifs, m’interrogeait pour trouver des arguments en direction de ses financeurs de telle façon à les convaincre de l’utilité de son activité. Et je répondais. Tout en répondant, une petite voix dans ma tête me disait : « Dans quel monde vivons-nous pour être contraints de démontrer qu’aider des personnes à mourir en souffrant moins est utile socialement ? »

 Il y a donc, après ce système de relations par opposition esquissé à partir de la question « L’économie sociale produit-elle de la valeur ajoutée ? », un autre problème qui est celui de l’évaluation. Là également, on trouve beaucoup d’ambivalence et parfois de confusion. Sans toutes les relever ici, faute de temps, j’en rappellerai cinq en sus de la simplification réductionniste et économisciste.

– La complexité de l’évaluation peut réclamer des expertises non-présentes dans les réseaux d’économie sociale. Le risque perçu est celui de l’hétéronomie, c’est-à-dire de la dépossession des acteurs, et il peut conduire à une simplification extrême de la réflexion et de la procédure évaluatives qui invalide la démarche.

– Le fait que l’évaluation met en jeu un social qui ne peut établir, sauf exceptions, des relations causales (action / bénéfice, A + B = C). Cette complexité tient à la nature hybride de l’économie sociale, entre les économies marchande, non-marchande et non-monétaire, elles-mêmes animées par des logiques dominantes distinctes (profit, redistribution et réciprocité). En d’autres termes, un appareillage d’évaluation qui n’appartiendrait qu’à un seul type d’économie n’est pas adapté et l’évaluation de l’économie sociale exige en amont d’une part une culture transdisciplinaire (« migration des concepts »), d’autre part un corpus théorique stabilisé : comment « bien » comprendre un référentiel tel que Qualirei (pour les entreprises d’insertion) sans maîtriser ceux de l’assurance et du management de la qualité en ISO ?

– La simplification réductionniste des commandes publiques qui, résumant l’évaluation à des indicateurs d’impact le plus souvent sectoriels alors que l’approche de l’économie sociale – fille de l’Éducation populaire – est globale, occulte souvent les indicateurs de processus.

– Une confusion, probablement entretenue, entre l’obligation de résultat et la culture du résultat.  Autant la culture du résultat est exigible déontologiquement, a fortiori lorsque l’on travaille avec des personnes en difficulté et en souffrance (La misère du monde (6) ou La France invisible (7)…), autant l’obligation de résultat met en place les conditions d’un détournement des règles comme cela a pu être observé dans des structures d’insertion : théoriquement mobilisées au titre de l’équité pour des publics dits « prioritaires » mais soumises pour le renouvellement de leurs subventions à une obligation de résultat, avec des taux de sorties en « emploi durable », ces structures sont évidemment tentées d’agir en amont dans le recrutement de leurs publics en accentuant la sélectivité aux dépens des moins employables. Ainsi, d’une part, se reconstitue interminablement la file d’attente où ceux qui ont moins voient passer devant eux ceux qui ont plus et, d’autre part, l’évaluation est-elle biaisée.

– Enfin la multiplicité des propositions et méthodes proposées : les quinze critères répartis en neuf domaines du bilan sociétal du CJDES, la valorisation de la comptabilité associative (8), les normes AFNOR, SA 8000, toute la littérature sur la « responsabilité sociale de l’entreprise » (RSE) et sur la qualité (9), etc. Tout cela constitue, selon l’expression de Philippe Robert Demontrond et d’Anne Joyeau, « un babel des labels » (10).

 

Le temps, variable désormais surdéterminante puisque nous sommes cadencés au rythme de la nanoseconde, me contraint à en venir à une proposition synthétique concernant les valeurs ajoutées, l’utilité sociale, et leur évaluation.

 « Être utile »… voilà quelque chose qui jusqu’alors se disait mais qui ne s’appréciait que dans la pratique : « Tu m’as rendu service. » Les travailleurs sociaux ressentaient leur utilité quand ils étaient parvenus à démêler une problématique familiale, le maçon lorsqu’il avait achevé les murs d’une maison. Du sentiment d’utilité, on obtenait une satisfaction, une cohérence interne, parfois de la fierté : l’habitus de la classe ouvrière, par exemple, n’était pas construit sur le seul adage « faire de nécessité vertu » mais sur le fait qu’être ouvrier c’était produire concrètement  des biens qui étaient utiles. A cette valorisation du pratique (praxis) s’opposait l’abstraction, l’intellectualisme. A l’inverse, être inutile c’était perdre la face, ne pas valoir grand chose : « C’est proprement ne valoir rien que de n’être utile à personne » écrivait Descartes il y a cinq siècles. Être utile socialement, c’est donc s’inscrire dans des relations humaines, y contribuer qu’il s’agisse d’émancipation, de sécurité ou de cohésion.

 « Évaluer »… c’est démontrer, non pas au sens du plaidoyer mais de l’objectivation, les valeurs ajoutées d’une réalisation. Il y a trois catégories de valeurs ajoutées.

  • « Directes individuelles », ce sont les bénéfices que chaque personne retire d’une action, d’une dynamique dont elle a été simple bénéficiaire, usager ou participant. Ces bénéfices peuvent appartenir aux quatre sphères qui constituent le socioéconomique : l’indépendance économique où prédomine le Producteur ; l’individuation, sphère privée où prédomine le Sujet ; la sociabilité, sphère des relations de proximité où prédomine l’Acteur ; le sociétal, sphère publique où prédomine le Citoyen. Produire des valeurs ajoutées c’est au bout du compte permettre à ce que les personnes gagnent sur une ou plusieurs de ces sphères. Ils y gagnent quoi ? Des capitaux : économique (des moyens), social (du lien), culturel (de la connaissance), symbolique (de l’estime de soi).
  • « Directes collectives », ce sont les bénéfices que la collectivité, l’environnement, les entités dont, par exemple, les entreprises retirent de l’action. Cohésion, climat social, sécurité, développement local, réduction des tensions de recrutement, dialogue social et participation citoyenne…
  • « Indirectes organisationnelles », ces valeurs ajoutées sont un billard à deux bandes : elles sont la démonstration que des garanties sont prises et appliquées pour que le service soit de qualité, l’hypothèse posée étant que, mieux c’est organisé, plus a-t-on de chances d’obtenir à terme des valeurs ajoutées directes. Hypothèse pas totalement imbécile puisque, à l’inverse, une « théorie du bordel ambiant » risque de produire des valeurs… soustraites, les infections nosocomiales en étant une illustration commune. En langage qualiticien, ces valeurs ajoutées indirectes organisationnelles portent le nom d’ « assurance de la qualité ».

 


(1) Philippe Labbé, Évaluer l’utilité sociale de l’économie sociale (et solidaire), Rapport final d’étude pour la Chambre régionale d’économie sociale des Pays de la Loire, février 2008 (216 pages + annexes).

(2) Dominique Méda, Qu’est-ce que la richesse? 1999, Aubier.

(3) Ruwen Ogien, La panique morale, 2004, Grasset.

(4) Arléa, p. 142.

(5) Mars 2007.

(6) Pierre Bourdieu, La misère du monde, 1993, Seuil.

(7) Stéphane Beaud, Joseph Confavreux, Jade Lindgaard, La France invisible, 2006, La Découverte.

(8} CODESPAR, La présentation comptable des flux financiers privés et publics des associations, 2005.

(9) Le cahier des charges de la CRES, pour l’étude réalisée, indiquait que les « démarches qualité mises en œuvre dans l’économie capitalistique sont introduites dans notre secteur. » Il faut toutefois avoir en mémoire que les premières démarches qualité – qui ont donné naissance à l’économétrie –  trouvent leurs origines historiques dans l’État, en particulier avec la standardisation nécessaire pour la fabrication et le commerce des draps (Colbert, XVIIème siècle), de la monnaie et des armes. Philippe Labbé, Les bricoleurs de l’indicible, tome 2, 2004, éditions Apogée, in « De la qualité intelligente », pp. 19-137.

(10) Philippe Robert-Demontrond, Anne Joyeau, « L’auto-régulation des pratiques managériales par les normes sociales et la certification des politiques de responsabilité sociale des entreprises », in (ouvrage coordonné par) Philippe Robert-Demontrond, La gestion des droits de l’homme, 2006, Apogée, p. 238. 

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