Programme et projet, bricolage et innovation : dans les brèches du système…

Publié: mai 21, 2008 dans 1, Insertion/missions locales

Emploi et Création rapporte le 21 mai l’étape du Grenelle de l’insertion en Seine Saint-Denis le 13 mai : « … La nouvelle sénatrice-maire, Dominique Voynet (Verts), a parlé de son inquiétude pour le devenir des missions locales et pour le financement du revenu de solidarité active (Rsa). Elle a considéré que « le militantisme s’épuise devant le désengagement, les procédures. » Cela n’est pas sans rappeler les mots de François Dubet rapportés dans la note de bas de page de l’article précédent « Recherche-action Synami-Schwartz »

« Il faut trouver des trucs de démerde, car il n’y a pas de réponses uniformes » a préconisé poétiquement Martin Hirsch, Haut commissaire aux solidarités actives contre la pauvreté, lors du lors du Grenelle de l’insertion, le 19 mai à Besançon. Le même indiquait en Seine Saint-Denis « j’ai une marge de manoeuvre sacrément étroite… » et, selon Emploi et Création, « a pointé un scepticisme des acteurs sur la réussite des politiques d’insertion. Mais, pour lui, « on n’a pas le droit de ne pas essayer. » Ce à quoi l’on ne peut que souscrire : il y a, face à l’exclusion, une éthique de responsabilité qui ne peut être calibrée sur un minimum conventionnel. La difficulté ou, plus exactement, le hiatus vient que cette éthique de responsabilité a besoin d’être combinée à une éthique de conviction, les deux n’étant pas dans le social opposables mais complémentaires (contrairement à ce que disait Max Weber pour qui l’éthique de responsabilité menait à des compromis alors que l’éthique de conviction refusait ceux-ci). Or la logique programmatique va exactement dans le sens contraire : elle épuise, au sens propre, la conviction des acteurs, elle érode leur professionnalité, elle fait bouillir et réduire l’esprit de l’engagement dans la marmite de la comptabilité, elle attise la concurrence là où il faudrait, pour une synergie, de la confiance.

Entre le constat de Dominique Voynet et les propos de Martin Hirsh, on constate que, vis-à-vis de l’exclusion et des difficultés d’insertion, tant la posture que les solutions pratiques des intervenants s’inscrivent plus dans un registre de « bricolage » que d’application mécanique… bricolage n’étant pas péjoratif, tout au contraire : « La poésie du bricolage lui vient aussi, et surtout, de ce qu’il ne se borne pas à accomplir ou à exécuter ; il « parle », non seulement avec les choses… mais aussi au moyen des choses… Sans jamais remplir son projet, le bricoleur y met toujours quelque chose de soi… Car tout le monde sait que l’artiste tient à la fois du savant et du bricoleur : avec des moyens artisanaux, il confectionne un objet matériel qui est en même temps objet de connaissance. » (1)

Ce bricolage est celui de l’expérimentation. En ce sens, il correspond à l’esprit de la proposition de la recherche-action du Synami même si, selon moi, son contenu bien fondé sur l’analyse des forces et faiblesses internes l’est insuffisamment sur celle des menaces et opportunités externes (2) : les nouveaux paramètres institutionnels, avec lesquels il faut bien composer, justifient incontestablement la nécessité d’expérimenter, de faire autre chose, mais étonnamment ne modifieraient en rien les conditions de l’expérimentation souhaitée ?  Or il y a matière ou, pour reprendre la formule de Bergeron, « du grain à moudre ». Ainsi, par exemple, la convention pluriannuelle d’objectifs (CPO), qui certes est loin d’être une panacée, ouvre avec ses « axes » 4 et 5 (« expertise et observation » et « ingénierie et animation locale ») une brèche dans laquelle les missions locales pourraient (devraient) s’engager, faire preuve d’ambition et d’innovation.

Brèche, précisément… « Les grandes découvertes, les théories d’avant-garde naissent dans les brèches du système », nous dit Edgar Morin dans L’an 1 de l’ère écologique (3). Sans qu’il s’agisse nécessairement de « grandes découvertes » mais plus simplement d’innovation, Norbert Alter, dans un ouvrage de référence sur l’innovation, écrivait : « L’innovation, on l’a vu, ne peut d’ailleurs pas faire l’objet d’une obligation réglementaire puisqu’elle consiste à transgresser les règles, normes ou coutumes avant d’établir un autre ordre social. »(4) Pour les missions locales et a contrario de cette impossibilité d’obligation réglementaire, il faut rappeler que l’innovation n’est pas une option, ni une simple possibilité, mais qu’elle est un devoir : la Charte de 1990, signée par le CNML et par la Délégation interministérielle à l’insertion des jeunes, explicite dans son article 9 « Construire ensemble une place pour tous les jeunes dans la cité et dans l’emploi suppose d’agir sur les mécanismes de l’exclusion. En s’appuyant sur les potentialités locales, les partenaires se doivent d’innover. Leur implication quotidienne dans la Mission Locale permet : l’émergence de pratiques nouvelles, l’expérimentation de nouvelles réponses, la diffusion et la valorisation de ces innovations afin d’enrichir les politiques d’insertion locale et professionnelle conduites aux niveaux national, régional et départemental. » Il faut également rappeler que les Protocoles 2000 et 2005 indiquent clairement s’inscrire dans la continuité de la Charte de 1990. De la sorte, vivant « en intelligence avec le système » (Charte, Protocoles et CPO), il n’apparaît pas impossible de développer l’innovation – nécessaire et obligatoire – « en révolte contre ses conséquences. » L’intérêt de l’innovation réside dans sa capacité d’être à terme réintégrée dans le fonctionnement ordinaire, de devenir un droit commun et, ce faisant, de faire évoluer la structure ainsi que les partenaires et les institutions de l’environnement. Réussir l’innovation implique donc d’avoir un pied dedans et un pied dehors, de s’engouffrer dans les « brèches » et zones d’incertitude du règlement, de triturer le programme par le projet. Ce qui implique de prendre en compte l’un et l’autre, antagonistes et pourtant complémentaires tout autant que le sont les logiques de système et d’acteur. Le principe dialogique.


(1) Claude Lévi-Strauss, La pensée sauvage, 1962, Plon.

(2) « Sans être oiseau de mauvaise augure, j’ai une inquiétude quand j’entends la DGEFP répondre à ma question: il va falloir redéfinir la relation {des missions locales avec l’opérateur unique, France Emploi}. J’espère qu’il n’y aura pas de souci. Je crains une sous-traitance qui ne serait pas une co-traitance. » Pascale Gérard, Compte-rendu de la séance du 30 avril 2008, Bureau du CNML.

(3) 2006, Calmann-Lévy.

(4) Norbert Alter, L’innovation ordinaire, 2000, Presses Universitaires de France.

Publicités
commentaires
  1. Docinsert dit :

    Ce faisant, ce « devoir » d’innovation ne renvoit-il pas directement au principe de la veille ? Veille sur l’environnement immédiat, qu’il soit social, économique ou législatif. Etre en capacité d’anticiper un évènement (par une collecte d’informations pertinentes en amont) et pouvoir ainsi s’y préparer (calmement, si j’ose dire) ne vaut-il pas mieux que de subir celui-ci au moment de son arrivée (si j’avais su…) ?

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s