Une tumeur au cerveau : l’exemplarité des élites.

Publié: mai 17, 2008 dans 1

Après « Maximum vieillesse et bateau ivre » (ici, 12 avril) et « Gagner plus entre soi » (également ici, 15 mai), la presse me fournit une nouvelle fois l’occasion de revenir sur les pratiques de nos élites patronales, sur, selon les termes de la banque Martin-Maurel en charge de l’argent de l’UIMM, « la très grande qualité de ses {UIMM} dirigeants. » Le Monde du 16 mai consacre en effet deux pages, « Douze ans d’indulgence », aux affaires qui ont éclaté avec le concours involontaire du DAB (distributeur automatique de billets) Denis Gautier-Sauvagnac. Affligeant… Devant les enquêteurs, tous ces braves gens se réfugient derrière l’ignorance, l’habitude (« Mon erreur, c’est peut-être de m’être coulé dans le moule. »)… Mais il y a pire : les fonds en liquide « allaient en direction de toutes les organisations qui pouvaient faire l’opinion : bureaux d’études, journaliste, sociologues… »[1] et se justifiaient par la nécessité d’apaiser les conflits puisque « le climat de lutte de classes est nocif à l’économie de marché », qu’il fallait donc « rapprocher l’entreprise de nos concitoyens » ainsi que d’œuvrer « au rapprochement école-entreprise ». Les piou-piou qui s’interrogent et débattent gravement sur la « responsabilité sociale de l’entreprise » (RSE), « l’entreprise-citoyenne », l’évolution du système de formation initiale, etc. apprécieront.

 

Au fait, pourquoi insister sur ce qui peut être traduit comme un banal fait divers ? Parce que ce blog est pour une large part occupé et justifié par les problématiques d’insertion des jeunes, tant en termes de dispositifs et programmes que d’évolution des conditions professionnelles des « intermédiaires des politiques de l’emploi ». Or que se joue-t-il dans un processus d’insertion ? Essentiellement une socialisation.

Si le concept-clé et pertinent des missions locales – mais également d’autres réseaux tels que les centres sociaux, les foyers de jeunes travailleurs, etc. – est « l’approche globale » (« ne pas découper le jeune en autant de parties que possible » à l’inverse du deuxième précepte du Discours de la Méthode[2]), le concept-clé de la socialisation et de la pédagogie est l’altérité : reconnaître l’Autre comme différent de soi-même et cependant de plein droit. Cette reconnaissance est une posture, un comportement ancré exigible de la part de tout intervenant social. Posture nécessaire, elle ne suffit cependant pas et doit être outillée : accompagner et soutenir la socialisation d’un jeune n’est pas du sens commun et l’outillage (méthodologique et conceptuel) est ce qui garantit, par exemple, qu’un entretien professionnel ne sera pas comparable à une discussion au Café du Commerce. Rendre les mots professionnels robustes, c’est s’appuyer sur un corpus théorique stabilisé même s’il évolue. S’appuyer sur des méthodes, c’est prendre des assurances pour que l’échange entre le jeune et le professionnel ne dérive pas au gré des humeurs, des affects, des préjugés de part et d’autre. Ceci constitue le « professionnalisme ». Toutefois le professionnalisme est insuffisant dans la relation humaine. Il est nourri, alimenté, irrigué par la « professionnalité », c’est-à-dire le sens que l’on met dans la relation d’aide. Il y a donc une interpénétration entre professionnalisme (méthodes, concepts) et professionnalité (sens).

 

S’agissant de jeunes qui se socialisent, une difficulté majeure sur laquelle butent les intervenants sociaux est la déconnection entre les représentations officielles de la « valeur travail » et la réalité des terrains. Car, en effet, qu’en est-il de cette « valeur travail » supposée être absolument centrale pour se socialiser, pour se construire ?

Tout d’abord, ayons en mémoire que, si au début du XXème siècle on passait 70 % de sa vie éveillée au delà de 15 ans au travail, cette proportion n’est plus aujourd’hui que de 15 %. Je veux bien qu’on s’attache à défendre le travail mais peut-on sérieusement penser qu’une telle évolution est sans incidence sur la centralité supposée du travail ? Lorsque c’est 70 %, comment faire autrement que d’accorder la place centrale au travail mais, lorsque c’est 15 %, comment ne pas considérer que le travail ne sera pas mécaniquement secondarisé ?[3] Une étude de l’INSEE, Histoires de vie, révèle que 60 % de la population française ne retient pas le travail parmi les trois premiers thèmes qui permettent de définir leur identité : le travail arrive après la famille, les amis, les loisirs…

Le travail a été déconnecté de sa traduction instrumentale, c’est-à-dire de l’indépendance économique. Pour gagner sa vie, il vaudrait mieux désormais gratter des tickets aux noms grotesques (« grolo », « morpion », « tac-au-tac »…) ou tourner benoîtement des roues sur des plateaux de télévisions que de pointer chaque jour à l’atelier ou au bureau. Ajoutons à cela que les deux autres perspectives du travail, la perspective sociale (appartenir à une communauté humaine) et la perspective symbolique (s’accomplir dans et par le travail), sont sérieusement ébranlées par les conditions objectives du marché du travail : investit-on dans une communauté humaine que l’on fréquentera le temps d’un CDD ou d’une mission d’intérim ? On s’en doute, cela est loin d’être sans incidence sur celles et ceux qui ont en charge d’insérer ou de réinsérer les personnes, singulièrement des jeunes dont certains vivent dans un monde d’enchantement hyper-médiatisé où « Star’Ac » est synonyme de stage d’orientation approfondie (SOA).

 

Sur quoi, malgré tout, peut-on s’appuyer pour convaincre de la nécessité de travailler, pour que l’interaction vertueuse professionnalisme et professionnalité fonctionne et soit cohérente ? Outre le désenchantement qui n’est pas la séquence relationnelle la plus agréable, sur l’authenticité, un des trois critères avec l’empathie et la congruence dont parle Carl Rogers. Cette authenticité recouvre l’idée de l’exemplarité : il faut être exemplaire ou, tout au moins, ne pas présenter un écart abyssal entre ce qui est proposé et ce qui est. Traditionnellement, cette exemplarité devait être d’autant moins écornée que ses représentants occupaient de hautes fonctions, assumaient d’importantes responsabilités. Ainsi, selon une logique de modèle, les « élites » devaient être irréprochables. A défaut, lorsque certaines élites défaillaient, elles devaient être renvoyées au bas de la pyramide selon le modèle de Pareto, « La circulation des élites ». Les intervenants sociaux, qui ne sont que des relais, des « entrepreneurs de morale » pour reprendre l’expression de Becker, devaient pouvoir s’appuyer sur ces modèles, les exceptions – certes, il y a toujours eu des corrompus – demeurant marginales.

Ainsi, « la tête qui pourrit par le haut » n’est pas qu’une banale affaire cantonnée dans la sphère de l’économie : c’est un cancer dont on voudrait croire, par optimisme ou faute de mieux, qu’il dessillera les yeux, qu’il désaliènera, suivant en cela le projet de la sociologie critique, de l’illusionnisme social, de Pierre Bourdieu. En attendant, les entrepreneurs de morale n’ont qu’à se dépatouiller les mains dans le cambouis, sans gouvernail dans le maelström des mutations, pendant que les « Grands » empochent et distribuent des enveloppes.


[1] Et bien non, je n’ai jamais profité en 25 ans des largesses du CNPF, du MEDEF ou de l’UIMM… Problème de communication probablement, ayant omis d’indiquer « corruptible » sur mes cartes de visite.

[2] Principe de séparabilité : « Le second {précepte}, de diviser chacune des difficultés que k’examinais en autant de parcelles qu’il se pourrait et qu’il serait requis pour les mieux résoudre. » René Descartes, Discours de la Méthode, 1636.

[3] Une pondération à apporter à cette secondarisation du travail est que celui-ci répond à l’adage « Fuis-moi je te suis, suis-moi je te fuis »… ou : plus on a du travail, moins il compte et, moins on en a, plus il est important.

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