Les paradoxes de la baisse du chômage

Publié: mai 15, 2008 dans Politiques d'emploi

Tito Boeri, professeur d’économie à l’université Bocconi (Milan), propose dans un article de La Tribune daté du 15 mai 2008, « Les paradoxes de la baisse du chômage », une analyse intéressante partant du constat de la baisse du taux de chômage et corrélativement de la montée de l’insatisfaction devant ce que Robert Castel a appelé L’insécurité sociale (2003, Seuil) et Ulrich Beck La société du risque (2001, Aubier).

Notons, avant de donner la parole à Tito Boeri, que pour Ulrich Beck – et l’on comprend le « mécontentement » qui gronde – « le caractère transitoire de l’apparition du chômage finit par transformer les causes extérieures en responsabilités individuelles, et les problèmes liés au système en échecs personnels » jusqu’à correspondre, pour celles et ceux qui s’enkystent dans le chômage, en « chemin de croix de l’estime de soi. » (p. 202). Beck écrit également que « … les hommes ont été arrachés aux conditions traditionnelles des classes et aux réseaux familiaux d’entraide {que la culture du zapping affinitaire et tribal, tel qu’en parle Michel Maffesoli, ne suffit certainement pas à compenser 1} pour être renvoyés à eux-mêmes et à leu destin individuel sur le marché du travail, avec tous les risques, toutes les chances et toutes les contradictions que cela représente. On a là une véritable rupture dans la continuité historique. » (p. 158). Or, s’il y a rupture, il y a acculturation… qui, pour réussir, a besoin de l’ingrédient aujourd’hui le plus rare : le temps… celui de l’apprentissage, de la réflexion, de la réflexivité et, en ce qui concerne le monde professionnel – singulièrement celui du social confronté quotidiennement à La misère du monde (Pierre Bourdieu, 1993, Seuil ) et à La France invisible (Stéphane Beaud et alii… 2006, La Découverte), de ce que j’ai appelé la « professionnalité » c’est-à-dire du sens que l’on met dans sa pratique. Ne pas avoir ce temps dans un tel maelström de mutations c’est à coup sûr ne pas pouvoir sans sortir indemnes.

Extraits de « Les paradoxes de la baisse du chômage »…

« Le taux de chômage européen est tombé à un niveau jamais vu depuis vingt-cinq ans. Ce sont surtout les pays qui souffraient le plus du chômage qui sont arrivés aux résultats les plus spectaculaires.Pourtant, les gouvernements européens ne profitent pas de ces réussites. Les sondages suggèrent un mécontentement croissant sur les conditions de travail, notamment dans les pays qui ont connu les plus fortes baisses du chômage.

Pour comprendre le mécontentement paradoxal des citoyens européens, on doit changer d’optique, ne plus considérer simplement les stocks du marché de l’emploi et s’intéresser aux flux au sein de ces marchés. La première chose à remarquer est que, si le chômage a reculé, on constate en revanche une augmentation des taux d’entrée dans le chômage.

En d’autres termes, c’est surtout l’augmentation des sorties qui a permis la chute du chômage. Deuxièmement, il y a eu une augmentation de la mobilité sur le marché de l’emploi. Cette augmentation est particulièrement sensible dans les pays qui ont connu les plus fortes baisses du chômage.

Le facteur majeur de l’augmentation dans les flux du marché de l’emploi semble avoir été les réformes des lois sur la protection de l’emploi. {…} La plupart de ces réformes étaient marginales; elles se sont contentées de réduire la protection d’emploi pour les nouvelles embauches, augmentant ainsi le nombre de CDD et introduisant des types de contrats nouveaux et plus flexibles.

Dans les pays avec les règles les plus strictes sur les conditions de licenciement des travailleurs en CDI, la majorité des nouvelles embauches se fait actuellement via ces nouveaux contrats extrêmement flexibles. En Espagne par exemple, sur dix transitions du chômage à l’emploi, neuf se font par un CDD.

L’accroissement des flux sortants du chômage en Europe a été principalement associé avec ces modes nouveaux d’entrée dans l’emploi. L’ennui, c’est qu’au lieu d’être un moyen d’entrer dans l’emploi ces contrats se révèlent souvent un cul-de-sac: la probabilité de passage d’un CDD au CDI est assez faible, de l’ordre d’un sur vingt ou un sur dix sur une période d’un an.

En somme, ces réformes ont créé un marché du travail à deux vitesses, concentrant le risque sur les travailleurs en CDD, avec en outre des asymétries durables dans les parcours et les carrières. On peut estimer qu’à long terme jusqu’à un tiers des emplois relèvera de ces contrats flexibles.

Ces asymétries et cette faible qualité de l’emploi sont un fort facteur de mécontentement. Le mécontentement des Européens par rapport à leur marché de l’emploi est ainsi lié à une nouvelle distribution des risques et des gains, apparemment moins favorable. Les marchés du travail sont désormais plus « risqués », ce qui signifie une perte de bien-être pour les travailleurs qui subissent ce risque.

{…} Ce dualisme est coûteux pour la société dans son ensemble, notamment parce qu’il réduit les incitations à accumuler du capital humain: les travailleurs en CDD bénéficient de moins de formation professionnelle que les autres. Une politique sensée serait d’offrir de vraies perspectives de parcours aux jeunes travailleurs en menant des réformes de la protection de l’emploi.

Actuellement, il n’y a pas de perspective à long terme après l’expiration d’un contrat temporaire. Les gouvernements pourraient promouvoir une intégration par étapes sur le marché de l’emploi, qui introduirait progressivement de meilleures protections et éviterait ainsi la formation d’un marché dual. Les garanties de sécurité de l’emploi, sous la forme d’indemnités obligatoires de licenciement, devraient augmenter avec l’ancienneté… »

 

 


(1) Michel Maffesoli n’a pas fait que décerner une thèse à l’astrologue Élizabeth Téssier mais a développé les thèmes de la socialité, du vivre au présent, des logiques affinitaires, des personnalités plurielles, des évènements communautaires, etc.

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