Deux ou trois choses au sujet de « la dictature du projet ».

Publié: mai 13, 2008 dans Au gré des lectures


Article paru dans Territoires de mai 2008

 

 

Ah, ce projet ! De quoi ne serait-il pas coupable puisqu’il est « l’un des principaux obstacles » à l’émancipation des citoyens ? Que ne véhiculerait-il sinon « l’inspiration néo-libérale » ? Que réduirait-il à néant sinon la spontanéité, « le sens de nos métiers », « les aspirations, les initiatives, les désirs » ?

La diatribe de Matthieu Warin parue dans Territoires d’avril, fort agréable de lecture et bien construite, évoque un auteur avec lequel, sans doute, je partagerais bien des convictions… hormis un hiatus en amont, la mécanique d’un procès – justifié – des dérives du projet qui du coup voudrait invalider – injustement – le concept. Attention, camarade ! Ce modus operandi est celui, habituel, de ceux dont l’auteur et moi-même ne partageons pas les conceptions : ainsi « balayer l’héritage de 68 » , pourtant formidable révolution culturelle, caricature-t-il le syndrome Tanguy pour discréditer la pédagogie non-directive, stigmatise-t-il en fainéantise « Perdre sa vie à la gagner » (K. Marx), etc. Pour plus de détails, lire La pensée 68 de notre philosophe ex-ministre Luc Ferry étayé pour l’occasion d’Alain Renaut. 

Certes, certes, le projet a métastasé l’espace de discours, devenant une notion passe-partout, allien, chapiteau, aussi proliférante que « l’accompagnement »… mais sa généalogie – récente, n’exagérons rien : il ne s’agit pas de synthétiser L’anthropologie du projet de J.-P. Boutinet – pondère ce réquisitoire.

Dans les années 70-80, la vague du projet a inondé tous les champs, du social (B. Schwartz) à la formation (J. Vassileff) et au management (« de projet », « participatif par objectifs », etc.). Inévitablement, et singulièrement pour qui connaît la mer et ses marées, on devait s’attendre au ressac. Ce qui arriva. Mais, avant de décrypter les critiques des contempteurs succédant aux yeux de Chimène des laudateurs, interrogeons-nous sur l’irruption historique du projet à ce moment de basculement, les seventeen.

Crise. On passe, rapidement (« crack pétrolier »), d’une société relativement protégée, une économie de distribution succédant à une économie de production, à une société déterminée par le marché. Mauroy, figure tutélaire de la gauche, avale sa cravate et cède la place à un fringant Premier ministre, Fabius, qui vient en 2CV à Matignon tout en organisant la soumission à l’économie de marché. On devrait se méfier des jeunes énarques à calvitie. Dans la presse, à l’époque, on lit les premières inquiétudes qui s’expriment en « Y a t-il un pilote dans l’avion ? ». Expression populaire, vulgate, qui toutefois n’est pas que sens commun mais bon sens. En effet, notre société s’acculture d’une société de la complication, où la raison cartésienne fournit les réponses, à une société de la complexité, c’est-à-dire d’abord de l’incertitude. « On ne sait pas de quoi demain sera fait » est un leitmotiv qui explique, sinon justifie, le projet. En effet, dès lors que demain n’est que la copie d’aujourd’hui, nul besoin de projet : il suffit de reproduire (La reproduction de Pierre Bourdieu). Par contre, si demain est synonyme d’inconnu, comment s’y préparer dans la mesure où personne, même aventureux, ne souhaite être pris au dépourvu ? Arrive ainsi le projet qui, pour Edgar Morin, penseur de la complexité, est une façon de naviguer dans un archipel d’incertitude. Synthétisons, raccourcissons : le succès du projet est inversement proportionnel à la stabilité de la société.

Les années passent et accentuent l’instabilité. L’État, Maître des horloges (P. Delmas, 1992), ne garantit même plus le minimum syndical conventionnel de perspective et, devenu « animateur » (J. Donzelot, P. Estèbe, L’État animateur : essai sur la politique de la ville, 1994), se cale sur « le culte de la nanoseconde » de L’homme mondial (P. Engelhard, 1996). Le projet fait son lit puisque, encore une fois, comment aborder demain dès lors que celui-ci est inconnu sinon en imaginant, en construisant des scénarii, en – eh oui ! – évaluant sans cesse (si tout va bien, s’il ne faut pas modifier ce que l’on fait, etc.) ?

Comme prévisible, après l’amour, le désamour. Dans les années 90 et jusqu’à aujourd’hui, le projet va être convoqué chez le procureur pour délit d’obsolescence – à trop être adulé, il n’est plus l’amant parfumé et séduisant mais le mari chaussettes et ennuyeux – avec un chef d’accusation exprimé comme tel : diktat. Dans le champ du social, les piou-piou qui se sont jetés sur le projet comme la vérole sur le bas-clergé vont devoir revoir leur copie : le projet ne serait que l’expression soft d’une violence symbolique d’autant plus cruelle qu’elle s’exerce de façon privilégiée contre celles et ceux qui sont les moins dotés culturellement et qui ont d’autres chats à fouetter, parvenir à joindre les deux bouts par exemple. Qui plus est, à faire rêver avec le projet, on met en place les conditions certaines d’une désillusion, d’un désenchantement. Cette thèse sera abondée par plusieurs dont Denis Castra qui, tout en délicatesse et sous le titre « La dictature du projet », soupçonne les intervenants sociaux pro-projet d’une « ignorance de certains processus élémentaires de la vie psychique, comme, par exemple, la construction de la temporalité. » (L’insertion professionnelle des publics précaires, 2003). Pour Serge Ebersold, le projet est « un outil de classement » et contribue à construire l’inemployabilité (La naissance de l’inemployable, 2001). Gérard Mauger, le doigt sur la gâchette bourdieusienne, pourfend les nouveaux métiers du social qui gèrent le non-emploi, propagent les principes entrepreneuriaux et font de la logique du projet leur clé de voûte (Les politiques d’insertion. Une contribution paradoxale à la déstabilisation du marché du travail, 2001).

Bref, qu’il s’agisse du social, de la sociologie politique (l’illusionnisme du « néomanagement » de L. Boltanski et È. Chiapello dans Le nouvel esprit du capitalisme, 1999) ou de la sociologie du travail (La souffrance en France de C. Dejours, 2000), le Landerneau des sciences sociales tonne d’un désamour auquel souscrit Matthieu Warin avec une perspective critique principalement fondée sur l’opposition entre le projet « droit, carré, modélisé » et « le sel de l’existence… l’imprévu, le fortuit ». Jusqu’à écrire que le projet est, dans développement local (« DSL », développement social local, dans le vocabulaire des centres socioculturels), « réducteur, sclérosant, inhibiteur. » Sapristi ! Tant de tares alors que la Charte fédérale des centres sociaux énonce « Avec ce projet, les centres sociaux et socio-culturels vont au-devant d’individus, de groupes et d’associations, dont la préoccupation ordinaire est de construire leur vie selon leur propre spécificité. Ils accompagnent cette volonté tout en l’ouvrant à la vie familiale et sociale et à la participation à des initiatives de développement social local. »

L’exercice d’un article ne permet guère l’exhaustivité argumentaire que pourtant, face à tant de critiques, mériterait une réhabilitation du projet. Le risque de la réponse est corollairement celui de la contribution originelle : une radicalité qui, paradoxalement, ne va pas aux racines mais défouraille tout azimut. Aussi je me contenterais de deux observations, la première très empirique, la seconde plus théorique.

Lorsqu’on interroge les intervenants sociaux (animateurs, éducateurs, conseillers d’insertion, agents de développement…) pour qu’ils caractérisent un comportement habituel des jeunes des classes populaires avec lesquels ils travaillent, le rapport au temps « ici et maintenant » est la réponse la plus partagée. Cependant si ce constat est juste, ne serait-ce que parce qu’il est exprimé par celles et ceux qui sont en front line et au quotidien avec ces jeunes, il appelle une autre question : « pourquoi cette immédiateté ? » Réponse : parce que le présent est menaçant et qu’il faut y faire face, ce qui exclut d’envisager l’avenir. En d’autres termes, c’est l’histoire du doigt du sage qui montre la lune : le problème n’est pas dans le projet, celui-ci témoignant d’une capacité de s’extraire d’un présent difficile, donc d’avoir trouvé des solutions, mais dans l’absence de projet. La vraie « dictature » n’est pas celle du projet mais celle de la vacuité du projet qui instrumentalise la personne, la contraint à survivre au jour le jour sans la perspective de s’accomplir en tant que sujet et de s’émanciper en tant qu’acteur.

Le hiatus « épistémologique » de la critique radicale du projet réside dans la confusion entre celui-ci et le programme. Le premier est plastique, ascendant, autonome, incertain mais équilibré de valeurs et de réalisations ; il emprunte des chemins de traverse, tutoie l’aléatoire, bricole dans la complexité. Le second est linéaire, descendant, hétéronome, maître de lui comme de l’univers et bardé de technicité ; il raffole de la boîte à outils et néglige ce qui fait sens et que j’appelle la « professionnalité » (Les Bricoleurs de l’indicible, 2003 et 2004). Tout ceci est fort bien expliqué à de nombreuses reprises, mieux que je ne saurais le faire, par Edgar Morin dont – sacrifice incommensurable – je ne retiendrai en guise de conclusion que deux phrases, l’une sur l’historicité et le lien entre passé, présent et futur projeté, l’autre sur la notion de stratégie interchangeable avec celle de projet : « Tout être humain, toute collectivité doit irriguer sa vie par une circulation incessante entre son passé où il ressource son identité en se rattachant à ses ascendants, son présent où il affirme ses besoins et un futur où ils projette ses aspirations et ses efforts. » (Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur, 2000). « La stratégie s’oppose au programme, bien qu’elle puisse comporter des éléments programmés. Le programme est la détermination a priori d’une séquence d’actions en vue d’un objectif. Le programme est efficace dans des conditions extérieures stables, que l’on peut déterminer avec certitude. {…} La stratégie s’établit en vue d’un objectif, comme le programme ; elle va établir des scénarios d’action et en choisir un, en fonction de ce qu’elle connaît d’un environnement incertain. La stratégie cherche sans cesse à rassembler les informations, les vérifier, et elle modifie son action en fonction des informations recueillies et des hasards rencontrés en cours de route. » (La tête bien faite, 1999).

Il fallait, me semble-t-il, que cela soit dit.

 

Philippe Labbé

 

 

 

 

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commentaires
  1. cedric dit :

    La vraie « dictature » n’est pas celle du projet mais celle de la vacuité du projet qui instrumentalise la personne, la contraint à survivre au jour le jour sans la perspective de s’accomplir en tant que sujet et de s’émanciper en tant qu’acteur.

    salut!, je suis en master 2 de psychologie sociale, et je travail sur la crise du logement chez les jeunes en situations précaires. Dans mon étude j’évoque la question de la construction de projet exigé par les travailleurs sociaux. j’aimerais savoir où tu as pris cette citation (ci dessus) que j’aimerai réutiliser!
    merci!

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