Contrat d’autonomie pour les jeunes des banlieues : l’illusionnisme social.

Publié: mai 2, 2008 dans Insertion/missions locales

Article paru dans les ASH du 2 mai 2008


 

On le sait, les politiques publiques sont évaluées avec le critère d’efficience (« L’abbé Pierre était-il efficient ? », Territoires, avril 2007) : I want my money back ou, selon la formule de la LOLF, « à l’euro près » ce qui est obtenu est-il proportionné à l’investissement consenti ? Ces politiques, puisque le temps de la redistribution généreuse de l’État-Providence est écoulé, sont également « ciblées », entendez par là équitables, c’est-à-dire réservées à celles et ceux qui souffrent le plus… enfin pas toutes (paquet fiscal). On donne moins, peu, après vérification pour ne pas dire suspicion (le chômeur-fraudeur) et pour un temps réduit : le Plan Espoir Banlieue de Fadela Amara prévoit pour 45 000 jeunes non qualifiés, préférentiellement de niveau V et infra, habitant en ZUS, un « contrat d’autonomie » conjuguant accompagnement et allocation mensuelle maximale et conditionnelle de 300 €. Ceci dans le cadre d’un marché public, appel d’offre national du ministère de l’Économie, de l’Industrie et de l’Emploi mettant en concurrence des opérateurs privés… avec les missions locales qui, outre qu’elles s’inscrivent dans une mission de service public, ont par la loi la responsabilité de l’accompagnement, nouveau droit-créance inscrit en 2005 dans le code du travail (article L.322-4-17-1) « ouvert à tous les jeunes de 16 à 25 ans révolus, en difficulté pour trouver un emploi et confrontés à un risque d’exclusion professionnelle, de quelque nature qu’il soit. ».

Les missions locales, à qui la maîtrise d’ouvrage territoriale de l’insertion a été confiée par les pouvoirs publics, se trouvent donc reléguées dans une posture de maîtrise d’œuvre aux côtés d’organismes multiples vers lesquels elles orientent des jeunes pour des actions de formation, de bilan de compétences, etc. dont elles doivent garantir la bonne exécution. On imagine leur crédibilité demain lorsqu’elles devront, pour l’État ou la Région, apprécier « en toute objectivité » la qualité d’un opérateur… concurrent.

 

Cet appel d’offres suscite, fort heureusement, de vives réactions du réseau : CGT Organismes sociaux, CFDT-Synami, Union Nationale des Missions Locales, Association Nationale des Directeurs de Missions Locales, Associations Régionales des Missions Locales du Nord Pas de Calais, de PACA… Cela n’empêchera malheureusement pas certaines missions locales, money is money, business is business, de jouer ce qui n’est pourtant pas un jeu et de répondre à cet appel d’offres. Somme toute, des crocodiles s’extasiant devant la vitrine d’un maroquinier et rentrant dans sa boutique pour le féliciter de la qualité de ses sacs. Formulé plus savamment, les éthiques de conviction et de responsabilité seraient bradées tactiquement sur l’autel de l’intérêt immédiat. Il serait toujours temps, après, de pleurer sur « l’instrumentalisation » par les pouvoirs publics.

De toute évidence, les missions locales n’ont pas s’aventurer dans ce qui, au mieux, est une incohérence institutionnelle, au pire une tentative de démantèlement de la mission de service public pour l’insertion des jeunes, leur place devant être exclusivement celle qui est prévue conventionnellement, dans les comités de pilotage. Là, elles pourront être présentes au titre d’une garantie apportée sur la qualité de l’accompagnement. Là également, elles pourront défendre une philosophie – en théorie la leur depuis leur naissance avec le « Rapport Schwartz » en 1982 – qui promeut le partenariat plutôt que la concurrence, le contrat plutôt que le marché, l’engagement plutôt que la cupidité.

 

Outre cette dimension politique, le contrat d’autonomie du Plan Espoir Banlieue, qui s’assoit sur les trente-cinq préconisations du Conseil National des Missions Locales (7 février 2008) fondées sur l’amélioration du partenariat, participe d’un illusionnisme social ou d’une politique bling-bling puisque l’accompagnement des bénéficiaires vers l’autonomie (par la grâce d’un « coaching intensif » dit-on, rien de moins) est d’une durée de six mois maximum renouvelable une fois. S’agissant de jeunes qui combinent de très nombreuses difficultés – bas niveau de formation, pas de qualification, souvent une désocialisation – l’accompagnement devrait ainsi se solder – y compris financièrement pour les prestataires – au terme d’un ou deux semestres par un emploi « durable » (plus de six mois). Or toutes les études démontrent que l’insertion des jeunes est de plus en plus longue : trois années après leur entrée sur le marché du travail, 42% des jeunes non-diplômés sont toujours au chômage et, parmi les 58% en emploi, 51% sont en CDD et 19% à temps partiel (CEREQ, enquête Génération 2004). On continue donc – lenteur du métabolisme social ou aveuglement institutionnel – de raisonner comme si le modèle du contrat stable, le CDI, était la norme, comme si la question du travail des jeunes (et des autres) se posait de façon dichotomique entre actifs occupés ou non et en « oubliant » le précariat.

 

Dans l’introduction d’un de mes ouvrages, je raconte l’histoire vraie d’un jeune garçon qui vivait dans un quartier à l’époque « DSQ » (développement social des quartiers). Son père sirotait chaque jour son AAH (allocation adulte handicapé) au bistrot et, rentrant le soir en vélo de façon sinusoïdale, il avait été surnommé « l’acrobate » par des jeunes du quartier. « Et, chaque jour, avec ses copains, le fils riait – jaune – de et « acrobate »… qui était son père. Comment a t-il pu, ce jeune, remonter socialement, psychologiquement en selle ? A quelles acrobaties a t-il été contraint pour digérer sa participation lâche – et cependant obligée : ne pas perdre la face devant le groupe de ses pairs – à la dérision de son géniteur ? Or, ce sont de plus en plus ces jeunes, avec des histoires inimaginables pour des parents « normaux », soucieux de l’éducation de leur progéniture (loisirs programmés, logiciels éducatifs, séjours linguistiques, rencontres régulières avec des enseignants et tartines de confiture au retour de l’école), vers lesquels les missions locales s’orientent : six mois, un an, dix-huit mois… pour remonter une pente qu’ils ont dévalée, sur laquelle ils se sont cabossés quinze-vingt ans durant ? » (Les Bricoleurs de l’indicible, 2003, Apogée).  Mais il est vrai que poser cette question du temps de la socialisation est désormais interprété par certains comme la démonstration d’une « handicapologie » (on inventerait aux jeunes des problèmes sociaux alors qu’ils ne cherchent que du travail).

 

Alors, face au spectacle de l’illusionniste, applaudissons et même contribuons-y : ce « coaching intensif » rétrécira le temps d’une insertion aussi aléatoire qu’interminable et parviendra à résoudre la désynchronisation des temps : celui, long, de l’apprentissage et de la socialisation ; celui, cadencée sur les horloges électorales, des nièmes dispositifs, contrats et allocations inventées puis supprimées et réinventées ; celui, à la nanoseconde, des entreprises qui rêvent d’une génération spontanée de main d’œuvre formée, opérationnelle… le temps d’un « contrat de mission ». Il suffit d’y croire. Comme au spectacle.

 

Philippe Labbé

 

 

 

 

 

 

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