Attalilang ou le désespoir de Jaurès…

Publié: février 12, 2008 dans Illusionnisme

 Le jour même, 19 janvier 2008, où Jack Lang – maire de Boulogne-sur-Mer, cité de pêche – protestait contre la direction du Parti Socialiste s’insurgeant des cadeaux électoraux de Sarkosy aux marins-pêcheurs, Jacques Attali, qui aimait beaucoup (comme Jack) afficher une intimité avec François Mitterrand et n’hésitait pas à Laché à se recouvrir la tête d’une serviette pour suçoter des ortolans en compagnie présidentielle (devant les photographes), remettait un rapport avec pas moins de 314 propositions pour « la libération de la croissance ». Sans doute une faute du typographe : « libéralisation » et non « libération ». Voici, évidemment entre autres, ce que ce photocopieur émérite et brillant esprit passé de la « mitterrandolâtrie » à la « sarkosidolâtrie » – on appelle cela couramment l’opportunisme – nous recommande. Morceaux choisis.

– Introduire dans le « socle commun » de l’enseignement des élèves l’économie. Non, pas la philosophie, discipline qui permet de réfléchir sur le sens de la vie ! L’économie… pour que demain chacun soit un boursicoteur stratège. Ainsi form(at)ées, nos chères têtes blondes développeront une sociabilité à faire rêver, jaugeant l’autre au regard de l’intérêt financier qu’il représente. Il faut, soyons sérieux, s’y préparer. Ne dites plus « Qu’est-ce que tu fais dans la vie ? » mais dites « Combien tu gagnes ? » Pour les travaux pratiques de ce bel enseignement, les enfants auront à gratter des tickets, à s’entraîner à tourner une roue sur un plateau reconstitué de télévision… On en profitera également pour stimuler le raisonnement mathématique. Énoncé : « Considérant qu’un taux de rentabilité à court terme de 12% pour les actionnaires correspond à un plan social pour 500 salariés et 15% pour 700 salariés, combien de salariés devront être licenciés pour garantir un rendement optimal de 17% ? » Bel avenir pour le marché des calculettes. Les Lagarde et Michard vont pulluler sur les carrés des vide-greniers.

– Supprimer la carte scolaire. Exit la mixité, chacun chez soi ! Jacques Attali nous recommande l’entre-nous : les enfants de riches feront copain-copain avec les enfants de riches. Les moins fortunés ? Eh bien, ils iront au plus près et pourront intérioriser leur destin de pauvres ad vitam et ad libitum. L’inter (culturalité, générationnalité…) appartient aux vieux souvenirs de l’éducation populaire, vous savez des utopies aujourd’hui ringardes, obsolètes, qui, héritières des Lumières, croyaient en la citoyenneté pour tous. Un peu d’audace que diable ! Il faut liquider avec l’héritage de 68 tout ce qui s’en approche ! « Le ghetto français » s’organise par le haut tout autant qu’en banlieue écrivait Éric Maurin

 

– Rémunérer les fonctionnaires à la performance. Certes, le sherpa Attali ne manque pas d’aplomb, sa carrière ayant été exclusivement publique même si sa rémunération ne parvenait pas à entrer dans les grilles indiciaires de la fonction publique lorsqu’il était directeur de la Banque européenne de reconstruction et de développement (BERD) – non inclus bien sûr ses à-côtés de restaurants londoniens haut-de-gamme et de déplacements en jet privé. Ne soyons cependant pas mesquins et considérons po-si-ti-ve-ment cette évolution : l’intérêt général, le service public, l’égalité d’accès et de traitement, la continuité ? Non ! Désormais, la compétitivité, la performance. Ne nous étonnons pas si demain notre contrôleur des impôts nous propose un crédit revolving pour régulariser notre situation.

De cela et du reste, qu’en retenir ?

La tentation immédiate, forte, est celle du désenchantement (un de plus !) aboutissant à la misanthropie. Replions-nous chez nous, dans notre coquille pavillonnaire. Ne fréquentons que notre « tribu », des personnes testées, sélectionnées, avec lesquelles nous ne courrons aucun risque de divergence. La couette, le confort affinitaire… jusqu’au lit de mort dans lequel nous nous endormirons une dernière fois. Ignorants mais béats.

 Deuxième solution, hypothétique, incertaine, inconfortable : allons à la rencontre des autres, pas les mêmes mais les différents. On y apprend l’altérité, c’est-à-dire la reconnaissance de l’autre alors qu’il n’est pas comme nous : le paysan et le fonctionnaire, l’ouvrier et le cadre, le jeune et le vieux, le riche et le pauvre, le noir et le blanc. Et l’on s’aperçoit que la connaissance de l’autre, étranger à nous, est enrichissante. On apprend à communiquer, à ne pas raisonner avec nos métastases de l’ego… « et moi, et moi, et moi… » Ce faisant, on retrouve les valeurs de solidarité, de vivre ensemble, de faire tous société en étant pourtant chacun différent. Bref, on redécouvre les valeurs de gauche… pas celles des courtisans, Attali, Lang et consorts, cocottes de gauche avec la gauche et de droite avec la droite. Le problème de la droite est qu’elle est cynique et l’assume. Le problème de cette gauche est qu’elle est devenue cynique et ne l’assume pas. Il reste, à défaut de s’appuyer sur des élites nationales douteuses, à construire ici et maintenant le territoire de la responsabilité et de la solidarité. Ca, c’est de gauche et ça n’a pas besoin d’Atila-Attali ou de Lang de bois. Attalilang.

 

Philippe Labbé, février 2008


Jacques Attali a été accusé et condamné de plagiat lors de la publication de Histoires du temps en 1983.

Éric Maurin, Le ghetto français, 2004, Seuil, La république des idées.

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